AU FIL DU HASARD

IL RESTE TOUJOURS QUELQUE CHOSE DE L’ENFANCE, TOUJOURS… MARGUERITE DURAS

Quelques indications et des instantanés sur la Tunisie, pour tenter d’expliquer l’engouement qu’elle provoque chez les artistes, mais rien ne vaut l’observation sur place de ce magnifique pays où les bleus et le blanc jouent avec les lumières du soleil... Alexandre Roubtzoff a succombé à son charme et Gabriel Godard en garde un souvenir ému…
(Sources Wikipédia ; Alexandre Roubtzoff, peintre de la lumière ; La recherche de l'essentiel, Michel Maison.)

Du fait de l'interdit de la reproduction de l'image humaine, les dynasties musulmanes régnantes ont étouffé l'art pictural durant des siècles. Les peintres se sont alors tournés vers la calligraphie. L'introduction de l'art plastique en Tunisie a lieu au début du XIXe siècle, à travers la peinture sous verre. À la fin du siècle, une nouvelle tendance voit le jour, la peinture de chevalet, qui permet à l'artiste d'exprimer son point de vue subjectif.


L'histoire de la peinture tunisienne débute véritablement avec les figures de Hédi Khayachi et Abdelwaheb Djilani alias Abdul, frère de l’historien Hassan Hosni Abdelwaheb. Tous deux issus de la bourgeoisie tunisienne, ils suivent leurs études artistiques en Europe et se rattachent au réalisme, au folk art et au paysagisme, même si Khayachi se spécialise dans l'art du portrait. Peintre officiel des beys de Tunis, il devient le plus célèbre portraitiste tunisien de tous les temps ; il travaille par ailleurs pour les hauts fonctionnaires et les grandes familles tunisiennes.



Le 11 mai 1894 s'ouvre le premier Salon tunisien, dans les locaux de l'Association ouvrière maltaise transformés pour l'occasion en galerie. La manifestation accueille les pionniers de la peinture tunisienne, à l'exception de Khayachi qui manie la peinture occidentale. En 1912, Abdul est le premier à y exposer ses œuvres, suivi par Yahia Turki à partir de 1923. On y assiste à la naissance d'un art figuratif qui s'intéresse toujours aux mêmes thématiques malgré les origines variées des artistes. Une vague de peintres figuratifs folkloriques apparaît à cette période, avec Pierre Berjole, Pierre Boucherie, Antonio Corpora, Jules Lellouche et Moses Levy.







La peinture d’intérieur était fort prisée en Russie et connu une certaine apogée au milieu du XIXe siècle. Roubtzoff continue la tradition de cet art aristocratique de Saint-Pétersbourg. L’aristocratie russe se retrouvait au théâtre Michel appelé aussi Théâtre Français, car les spectacles présentés l’étaient toujours dans cette langue. L’artiste s’y rend régulièrement et y voit même sur scène le père de Sacha Guitry, Lucien, « grand premier rôle » à cette époque. L’opéra est une autre des grandes passions de Roubtzoff. Mais, à la différence de Degas, autre peintre mélomane, l’opéra comme le théâtre ne tiennent qu’une place mineure dans son œuvre, même si l’artiste exécute à plusieurs reprises au cours de son existence quelques décors. Pour sa dernière année à l’Académie, il présente une scène d’intérieur. La Révolution de 1905 ayant interrompu les cours pendant deux ans, durant l’hiver 1911-1912, il réalise les détails de son tableau dans l’atelier dont il dispose à l’Académie, puis, dès le mois de mai, il travaille dans le salon même du palais Marieno. La toile « Intérieur de style Empire » représente un coin du Salon rouge déjà peint en 1909.


Alexandre Roubtzoff arrive à Tunis le 1er avril 1914. L’artiste n’est pas le seul à se rendre dans la capitale tunisienne en ce début de printemps. Son arrivée précède de quelques jours seulement celle de Paul Klee et d’August Macke. Ces deux peintre allemands proches de Kandinsky séjournent à Tunis une bonne partie du mois d’avril. La ville attirait, à cette époque, des peintres de tous horizon, et ce cosmopolitisme marquera d’ailleurs profondément la vie artistique locale. Alexandre Roubtzoff ne sait pas encore qu’il ne reverra plus sa Russie natale. Mais il devine déjà qu’il a trouvé une seconde patrie : « Si je tiens à vivre toujours ici, c’est qu’ailleurs j’aurais la nostalgie de la lumière. » Comme jadis Delacroix, ce séjour en terre musulmane reste le fait marquant de sa vie et lui révèle la lumière méditerranéenne dont il n’aura de cesse d’en traduire les effets. Sa peinture se caractérise par l’intérêt constant porté aux costumes des autochtones qui frappent l’oeil du peintre par la vivacité des couleurs et l’originalité des broderies. Il est également très impressionné par la pureté de la lumière et la netteté de vision jusque dans les lointains. 



Gabriel Godard n’a que quelques mois à son arrivée en Tunisie, les environnements physiques et sociaux de l’enfant influencent ses capacités créatives, sans qu’il en ait encore conscience. Dans sa perception du monde, il est envahi de fragments d’images, de conversations, d’impressions dont il se souviendra plus tard, lorsqu’il commencera à peindre. Il grandit, entouré de sa mère et ses toiles de Roubtzoff avec son père adoptif qu’il admire pour sa force extraordinaire et son audace. Avec l’insouciance propre à son âge, ayant pour compagnons de jeux des gamins arabes, ou noirs, il ne connait rien d’autre, tout est comme ça, tout est naturel. Ses premiers souvenirs seront ainsi les sujets de ses premières toiles, des paysages méditerranéens brûlés par le soleil, et ses premiers personnages, des portraits d’arabes dans lesquels la chaleur est presque palpable.



L’enfant est un poète de la première espèce : il ne connaît pas les mots mais, à chaque regard, il crée le monde. Gilbert Cesbron.


LA DÉCOUVERTE DE FRANTIŠEK KUPKA
QUARTIER LATIN, 1952

« La vie n’étant qu’une suite de hasards, le plus important en ce qui me concerne est probablement qu’en 1952, à Paris, je me sois arrêté devant une galerie du Quartier Latin où étaient exposées une vingtaine d’aquarelles de Frank Kupka, inspirées par des formes et des volumes empruntés à la mécanique. J’ai ressenti que la découverte de ces compositions précises, ordonnées, faites de rouages et de sphères qui étrangement semblaient rejoindre mes recherches, allait être déterminante pour moi ».


Gabriel Godard évoque ainsi le premier choc qu’il a éprouvé en face d’un art sans correspondance exacte avec la nature. Si les hasards sont effectivement nombreux dans son existence consacrée toute entière à la peinture, on ne peut considérer que la démarche qui le conduit vers celle-ci est fortuite. Elle est le résultat d’une détermination profonde à laquelle sa personnalité était et reste encore intimement soumise. Rien ne pouvait l’écarter de la peinture, et, les hasards n’ont fait que donner à sa vocation des occasions de se réaliser.

En 1958, Gabriel Godard est admis à l’Exposition des Peintres Témoins de leur Temps qui réunit au Palais Galliéra les plus grands talents autour du thème « Les Parisiennes ». Il est le cadet des exposants de ce prestigieux salon où, avant lui, un seul peintre avait été admis à vingt-cinq ans : Bernard Buffet. On l’y verra auprès de Foujita, l’aîné, dédicaçant le catalogue de cette manifestation, à laquelle il participe encore en 1959, 1960 et 1961. Entre les recherches et l’art progressivement épuré qui sera le sien à partir de 1960, le message de Kupka prend sa signification avec une incursion dans l’abstrait qui le conduit vers des  compositions s’appuyant sur des rythmes hachés par des parallélismes et des couleurs soutenues.


Un autre élément, la musique, s’introduit parfois dans ce processus de création comme un temps de repos. Rejoignant encore Kupka qui avait souligné la complémentarité des deux arts lorsqu’il peignait en 1912 la « Fugue en rouge et bleu » et le « Solo d’un trait brun », il affirme qu’il existe un déroulement harmonique dans la réalisation d’un tableau. Les éléments s’y articulent avec des passages qui sont les liaisons entre les teintes et peuvent être comparés par exemple aux dièses, aux bémols et aux silences. Lorsque la composition qui est en quelque sorte la ligne mélodique du tableau, est en place, on arrive au stade des valeurs et là tout se déroule comme dans un orchestre. Les divers éléments doivent s’équilibrer et se répondre pour un instant pictural ayant sa propre vie.

Michel Maison, 1992

František Kupka commence sa formation artistique en 1887 à l’académie de Prague, auprès de Frantisek Sequens qui est fortement influencé par le mouvement nazaréen. L’artiste quitte l’académie de Prague en 1891 pour celle de Vienne où il travaillera jusqu’en 1893 avec le professeur Eisenmenger. En 1894, Kupka voyage à Londres et en Scandinavie, puis s’installe en 1895 définitivement à Paris. 


Tout comme Lyonel Feininger et Marcel Duchamp, František Kupka travaille à ses débuts comme caricaturiste et dessinateur. Il réalise des dessins pour diverses revues de mode ou satiriques, crée des affiches et des illustrations de livres. Il déménage en 1905 vers la banlieue parisienne, à Puteaux. Il y fait la connaissance de Jacques Villon qui l’introduira en 1910-11 auprès d’un cercle d’artistes auquel appartiennent entre autres Marcel Duchamp, Robert Delaunay, Fernand Léger et Francis Picabia


On y discute des questions de forme du Cubisme et du Futurisme, ainsi que des rapports entre peinture et musique. L’œuvre de František Kupka change alors fondamentalement: il est le premier artiste en France à faire le pas de l’Art nouveau à l’abstraction. L’acceptation de l’ornement en tant qu’élément autonome de l’Art nouveau l’amène à se détacher définitivement de la forme naturelle. Le groupe autour de Villon expose en 1912 au "Salon d’automne" à Paris pour la première fois sous le nom de "Section d’Or". 


František Kupka y présente ses peintures abstraites, attribuées à l’orphisme grâce à leur lien étroit avec la musique. En 1914, l’artiste se porte volontaire pour le front de la Somme. Il accepte en 1918 un poste à l’université de Prague, en tant que professeur invité pour deux ans. 


En 1931, l’artiste fait partie des membres fondateurs du groupe "Abstraction- Création", avec Hans Arp, Jean Hélion, Auguste Herbin, Georges Valmier et Georges Vantongerloo, et devient membre de son comité directeur. D’importantes expositions au musée du Jeu de Paume à Paris ont lieu durant cette période. František Kupka passe la Deuxième Guerre mondiale à Beaugency et retourne après la libération immédiatement à Puteaux. 1946 voit la première grande rétrospective de l’artiste, tenue à Prague à l’occasion de ses 75 ans. Kupka participe en 1955 à la première édition du salon "documenta" à Kassel. 

Le 21 juillet 1957, František Kupka meurt à Puteaux. Dès l’année suivante, une grande rétrospective a lieu au Musée d’Art moderne de Paris où une salle entière est consacrée à l’artiste. 
















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