PEINTURE, Tome 1

Biographie d'Edward Hopper
Graveur et peintre américain (Nyack, 1882 - New-York, 1967).
Né dans une famille de commerçants, il suit une formation dans une grande académie, la Correspondence School of Illustrating de New York, puis à la New York School of Art. Après avoir voyagé en Europe et découvert les impressionnistes, il s'installe à New York en 1908 et travaille comme dessinateur publicitaire puis comme illustrateur.
Ses œuvres captent l'essence de la ville américaine contemporaine et de l'American way of life : train aérien, restaurant, ou encore station sont fréquemment marqués par l'abandon, l'ennui, ou le vide.

Hopper montre la solitude et l’aliénation de la société de consommation. Dans Automat, il évoque l’invention des distributeurs automatiques des boissons ; dans Gas, le culte de la voiture et son corollaire, l’exploitation du pétrole. Dans ce monde qui se déshumanise, les personnages semblent en proie à la mélancolie. Mais ce sentiment de mal-être et de tristesse profonde associée de façon systématique à Hopper est plus complexe qu’il n’y paraît. Pour Didier Ottinger, il s’agit même d’une forme de résistance à la frénésie capitaliste: « Ses personnages ne sont pas des victimes, mais des sujets ayant l’intuition de ce que le monde a perdu. » L’ennui, la solitude, la passivité et l’attitude méditative se posent comme remparts au consumérisme et à la société du spectacle. New York Movie, avec sa belle ouvreuse indifférente au film projeté, incarne au mieux cette dimension métaphysique capable de surgir du quotidien.

Edward Hopper déclarait en 1964, en préambule pour une interview sur NBC : « Je sais bien que des peintres contemporains vont manifester le plus grand mépris pour cette citation. Mais je la lirai quand même. Goethe a dit : « La fin première et dernière de toute activité littéraire, c'est la reproduction du monde qui m'entoure via le monde qui est en moi ; toute chose devant être saisie, reprise et recrée, assimilée et reconstruite sous une forme personnelle et originale ». Pour moi, c'est le principe fondateur de la peinture. Et, je sais qu'il existe mille opinions différentes sur la peinture et que beaucoup objecteront que c'est dépassé et désuet. Mais, pour moi, c'est une vérité première. »





New York Movie, 1939


CRITIQUE D'UN HISTORIEN D'ART

" Artiste indépendant et inclassable, Gabriel GODARD peint ce qu'il est, inlassablement à l'écoute des métamorphoses de la nature et de ce qui sourd de son être intime. Prêt à capter, à sa manière la moindre émotion, il jumèle sa vérité et la vérité du monde, sa face réelle et sa face cachée."

Gérard XURIGUERA



LE VIRUS LAISSERA-T-IL L’ART CONTEMPORAIN INTACT ?
Pourquoi l’art nous manque

Malgré toutes les bonnes intentions numériques, l’art apparaît irréductible à la notion de rencontre - avec les œuvres autant qu’avec les artistes. Même les plus obstinément solitaires.

De quoi parler d’autre ? Depuis le début de l’épidémie qui a claquemuré la moitié de la planète, nous voilà mis en demeure d’organiser notre vie culturelle avec les moyens du bord. Sur tous les plans, y compris donc la vie de l’esprit, le confinement causé par le virus à couronne fut un violent révélateur des conditions d’existence de chacun : pour celui qui a une bibliothèque fournie et des abonnements en ligne, pour celle qui a un jardin et y recrée des promenades rousseauistes, pour les détenteurs d’un capital culturel les mettant à l’abri de l’ennui, ce printemps n’aura pas été le même que pour les familles à l’étroit dans un logement exigu, à la merci des informations monothématiques des chaînes de télévision…


Chronique de Nicolas Bourriaud, Beaux Arts, mai 2020






Artiste maudit, consumé par la drogue et l’alcool, Amedeo Modigliani a mené une vie mouvementée, entre son Italie natale et son activité parisienne. Accès de fureur et santé précaire influencent sa production artistique et sa relation avec les femmes. 

Amedeo Clemente Modigliani, né le 12 juillet 1884 à Livourne (Italie) et mort le 24 janvier 1920 à Paris (France), est un peintre figuratif et sculpteur italien de l'École de Paris. 

Se considérant initialement comme sculpteur, ce n'est qu'à partir de 1914 qu'il se consacre exclusivement au dessin et à la peinture de portraits et de nus. 
Modigliani est charismatique et, lorsqu’il est sobre, il déclame Lautréamont ou Dante et se montre particulièrement attentionné. Il séduit ainsi de nombreuses femmes. Sous l’emprise de la drogue et de l’alcool, il se révèle en revanche morose et violent, se livrant à des accès de fureur et à des rixes humiliantes. Beatrice Hastings et Jeanne Hébuterne en feront notamment les frais. 


On accuse souvent l’alcool des sautes d’humeur et des violences dont se révèle capable Modigliani. Mais à son arrivée à Paris, l’artiste boit encore peu et connaît pourtant ses premières fureurs. Son ami le sculpteur Chaim Lipchitz ira même jusqu’à dire qu’il aurait pu vendre bien plus de toiles s’il avait su contenir un minimum son caractère agressif. 


Ses œuvres, aux formes étirées et aux visages sans regard ressemblant à des masques, demeurent emblématiques de l'art moderne de cette époque. 
Modigliani peint de nombreux portraits de femmes, notamment de Beatrice Hastings et de Jeanne Hébuterne, mais les visages s’avèrent peu ressemblants. C’est que partout, Modigliani plaque sur les figures de femme un masque semblable, aux formes allongées et lisses. Une obsession s’inspirant de l’art primitif aussi bien que du cubisme, qui lui est propre et qui n’en finit pas de fasciner... 


Amadeo Modigliani  meurt prématurément de méningite tuberculeuse et alcoolique. La petite Giovanna se retrouve orpheline. C’est la sœur de Modigliani, célibataire et sans enfant, qui la recueille à Florence. En 1958, elle est à l’origine d’une des biographies les plus importantes sur Amadeo Modigliani



Il incarne dès lors l'artiste maudit qui s'est abîmé dans l'alcool, la drogue et les liaisons orageuses pour noyer son mal-être et son infortune. S'ils ne sont pas sans fondement, ces clichés, renforcés par le suicide de sa compagne Jeanne Hébuterne au lendemain de sa mort, se substituent longtemps à une réalité biographique difficile à établir ainsi qu'à une étude objective de l'œuvre. Giovanna Modigliani, fille du couple, est dans les années 1950 l'une des premières à montrer que la création de son père n'a pas été marquée par sa vie tragique et a même évolué à rebours, vers une forme de sérénité. 

(Bibliographie) Ossip Zadkine, Le maillet et le ciseau. Souvenirs de ma vie, Paris, Albin Michel, 1968







ALEXANDRE ROUBTZOFF — 

Alexandre Roubtzoff est lauréat de six grands prix à l'Académie des beaux-arts de Saint-Petersbourg. Proche de la cour impériale, il obtient le Grand Prix de l'Académie de Saint-Petersbourg avec une peinture d'intérieur aujourd'hui au musée de l'Ermitage. 




Jeune boursier de l’École Nationale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, Roubtzoff découvre l’Orient en 1913, par l’Andalousie et Tanger. En 1914, il arrive à Tunis peu de jours après Macke et Klee, et il s’y installe durablement obtenant la nationalité française en 1924. Il ne reviendra pas en Russie. Fréquentant l’Institut de Carthage, il réalise des portraits mondains qui lui ouvrent les portes de la haute société coloniale. 


En 1920, avec une exposition montrant plus de cent vingt toiles, le Salon tunisien par Alexandre Fichet le consacre comme « le peintre de la lumière ». Ses paysages et jardins postimpressionnistes, à la touche élégante et sagement colorée, sont assez proches de ceux de son ami le baron d’Erlanger et séduisent autant que les grands portraits de bédouines d’abord choisies parmi les modèles du photographe Rudolf Lehnert. Des préoccupations documentaires sur les costumes, parures et tatouages -ses dessins illustrent les publications d’Ernest Gobert- inspirent d’abord des scènes classiques de la vie quotidienne (Préparation du couscous, Femmes au Khôl, 1915). 


Alexandre Roubtzoff s‘attachera plus tard davantage aux regards et à la sensibilité de ses modèles (Alia, 1937) : « Ce sont eux, les bédouins montagnards, frustes et ignorants qui sont beaux, nobles et raffinés, tandis que nous autres, les représentants de la civilisation la plus avancée, nous sommes laids, mesquins, inélégants ». 
Extraits Wikipédia. 








FRANK KUPKA — 
Né à Opocno dans une famille modeste de Bohême en 1871, Frank Kupka fait de médiocres études avant de travailler dès l'âge de 13 ans chez un sellier bourrelier. Il a alors déjà un goût marqué pour le dessin et pour la peinture ce qui lui permet dès 17 ans de s'inscrire dans les cours du peintre suédois Alois Strudnicka (1842-1927) envers lequel il conservera sa reconnaissance pour lui avoir permis d'entrer à l'Académie de Prague en 1889. Celui-ci lui enseigne surtout le dessin, l'art de l'ornementation et des arts décoratifs, car il est un spécialiste de la couleur et du graphisme. 

Kupka perfectionne sa connaissance et sa pratique de la peinture jusqu'en 1892 où il sort diplômé de l'Académie de Prague.
Il décide alors de voyager et d'aller à Vienne, qui jouit alors d'une grande renommée artistique, tant en matière de musique avec Mahler et Schoenberg, d'architecture avec Otto Wagner, qu'en peinture avec Gustav Klimt ou qu'en littérature et en sciences humaines avec Karl Krauss et un certain Sigmund Freud. Il s'y inscrit à des cours de peinture, tout en complétant son éducation en autodidacte, par des lectures d'ouvrages de philosophie, et d'occultisme . Cette période l'amène à dessiner et à peindre des portraits, ou des scènes plus ou moins allégoriques qui lui attirent une certaine réputation et quelques rares commandes. Il décide néanmoins, de poursuivre ses voyages : il va en Scandinavie, puis vient en France où il arrive en 1896. Il s'installe à Paris dans le quartier de Montmartre où l'un de ses compatriotes Alfons Mucha réside déjà, lequel parvient à vivre en réalisant des affiches pour les pièces Sarah Bernhardt

Kupka décide de tenter de gagner lui aussi sa vie en étant illustrateur, mais tout en continuant de peindre.
C'est ainsi qu'il réalise des affiches pour des cabarets comme Le Chat Noir ou L'Ane Rouge, et qu'il travaille pour Aristide Bruant tout en réalisant des œuvres d'après nature pour des proches. C'est à cette époque, qu'il peint ainsi "Nu allongé" en 1898, le portrait de son amie Gabrielle, dans un genre élégant, frais et familier, mais qu'il réalise aussi des toiles telles que "Danse Macabre" ou "L'Argent" en 1899 dans un genre fantastique emprunt d'humour noir et de satire sociale. 
Il demeure aussi toujours intéressé par le mysticisme et l'imagerie occulte que l'on trouve dans "les Nénuphars" en 1900, et qui représente un foetus en suspension attaché à un lotus au milieu de nénuphars.
"La Vague" et "Visage de dormeuse" qu'il exécute en 1902, et "Femme devant un Miroir" en 1903, expriment aussi chez Kupka des tendances à la fois symbolistes et sensualistes. 
Ayant aussi connu la misère, Kupka ne peut rester indifférent aux évènements sociaux ravivés par l'affaire Dreyfus et à l'effervescence politique qui se propage. Il prend position pour les idées anarchistes comme le feront à son époque Stenlein, ou Valloton et collabore à diverses publications dont "L'Assiette au beurre", et "L'illustration" pour lesquelles il réalise des dessins

satiriques jusqu'en 1907. Il compose aussi de nombreuses gravures et dessins pendant cette période, ainsi que des illustrations pour des livres. 
En 1906, il s'installe dans une petite maison à Puteaux et vit avec Eugénie Straub. Il décide de suivre des cours de sciences naturelles à la Sorbonne, convaincu que cela peut l'aider à perfectionner son art. Il s'intéresse aussi aux déformations des formes des objets immergés dans l'eau. Il peint cette même année "L'Eau - la Baigneuse" qui constitue un moment important dans son évolution vers le morcellement des formes. 
Le tableau "La Gamme Jaune" qu'il peint en 1908 est une autre étape dans cette évolution dans le sens où elle est une recherche sur la couleur dans le prolongement des recherches du physicien Chevreul qui influencèrent beaucoup la peinture de l'époque . "La Petite Fille au Ballon " qu'il peint en 1908 représente une jeune fille nue tenant une balle à la main. Elle est importante dans l’œuvre de Kupka, car elle est le point de départ d'un ensemble de recherches, qui au travers d'autres toiles telles que "La Môme à Gallien" en 1909, "Le Tango" en 1910, le conduit vers une stylisation des formes et de la couleur et progressivement vers l'abstraction. Car parallèlement à cette évolution, il continue son travail d'illustrateur sur le thème de "Prométhée", 

où l'on voit les perspectives disparaître en faveur des profils des personnages, et de scènes planes, comme on les trouve dans les peintures primitives égyptiennes. 
En 1909, il peint "Le Premier pas", titre ambigu pour une œuvre totalement abstraite qui transcrit aussi le vif intérêt de Kupka pour les sciences de l'astronomie .
Apparaissent chez Kupka les premières structures verticales et géométriques, sans perspectives, que l'on trouve un peu plus tard chez Delaunay, chez Léger mais aussi chez les futuristes italiens . "Plans par couleurs" ou "Les Touches de Piano" ou encore "Mme Kupka parmi les verticales " en 1910 auxquelles succédera "Ordonnance sur verticales" fin 1911 constituent des œuvres essentielles dans le parcours du peintre. 
Concernant cette époque il écrit dans "La Création dans les arts Plastiques": "Coupées à angles droits ou par des diagonales, les verticales donnent une impression d'ascension ou de descente, renforcée encore là où les surfaces délimitées sont de couleur ou de valeur différente. Solennelle, la verticale est l'échine de la vie dans l'espace, l'axe de toute construction...L'horizontale placée dans le haut d'une toile n'est pas à confondre avec celle qu'on trace au milieu ou en bas. C'est chaque fois une autre manière de dire le silence. L'horizontale éveille en nous une idée d'immobilité, de choses couchées, posées, lentes, une idée de repos, d'horizon, de chemin qui s'étend. celui qui veut dans une construction y mettre le holà, fera tomber une borne verticale " 

"La Primitive" en 1911, constitue une étape supplémentaire qui lui est inspirée par les effets des rayons du soleil au travers un vitrail. Les structures deviennent circulaires, que l'on retrouve dans ses "Disques de Newton" en 1912 et "Amorpha, fugue en deux Couleurs", qui composée de formes géométriques non décoratives et sans sujet provoque le scandale. Il reçoit les encouragements de Georges Ribemont-Dessaignes, mais aussi du sculpteur Raymond Duchamp Villon et de Marcel Duchamp. Kupka refuse d'être rattaché au mouvement pictural qui apparaît sous le vocable de "cubisme" donné par Jacques Villon aux peintures de Duchamp, Archipenko, La Fresnaye, Gris, Léger, Delaunay, Picabia, tandis que Guillaume Appollinaire de son côté baptise d'"orphisme" les peintures en compositions circulaires, libérées des modèles du réel, ce qu'il refuse tout autant. Kupka veut défendre sa position de précurseur dans la peinture de l'époque et se tient à distance de ces différents mouvement. Il lui en vaudra peut-être sa réputation d'être un homme taciturne. 
Kupka a la particularité avec Georges Braque de ne pas dater ses toiles. Parfois quelques années plus tard, il reprend certaines de ses toiles pourtant achevées, qu'il retouche et quelquefois, qu'il "postdate" ou "antidate" même si elles sont anciennes, car il préfère la classification de son œuvre par thème, plutôt que de façon chronologique. 
La guerre de 1914 créée une rupture dans sa production : Kupka s'engage aux côtés des soldats français. A son retour, il décide de reprendre son œuvre de peintre, mais décide aussi de réunir ses écrits théoriques sur l'art qu'il rédige depuis 1910 et qu'il veut publier sous le titre " La Création dans les Arts Plastiques". Cet ouvrage ne paraîtra qu'en 1923 en tchèque, car il ne trouvera aucun éditeur pour le lui publier en français, langue dans laquelle il ne paraîtra que 65 ans plus tard. 
Livre majeur pour la compréhension de la peinture abstraite au côté du livre de Kandinsky "Du spirituel dans l'art" (1911), Kupka écrit alors " Nous distinguons deux grandes catégories d'oeuvres plastiques. Il y a d'une part, celles qui témoignent du parti pris de saisir simplement l'impression reçue des formes de la nature dans son émergence, telle qu'elle s'annonce à la conscience. Mais il y en a d'autres où le peintre ou le sculpteur nous donne à déchiffrer une pensée spéculative qui se traduit par une combinaison d'éléments plastiques ou chromatiques". 

Il se rapproche en cela des thèses d'un autre théoricien de l'art qui est Auguste Herbin, lequel dans son livre intitulé " La peinture non-figurative non objective", écrit : " La lisibilité de la peinture non figurative, ou, si l'on veut, le potentiel discursif, expressif, est lié à la technique et aux moyens mis en œuvre.Tout dépend des traits, des lignes, des relations, des étendues, et des valeurs lumineuses entre elles, de l'accord des proportions et des volumes. Ce sont là les agents de l'expression, dotés chacun de son identité spécifique, au même titre que les éléments de n'importe quel complexe articulé- détails inséparables de l'ensemble, comme le sont les timbres, les tierces, les quintes en musique ou encore les phonèmes, les syllabes, les mots et les phrases de l'expression verbale" 
Fort de cette réflexion théorique sur l'abstraction, il poursuit ses recherches en gardant une méfiance à l'égard du mouvement dadaïste et du surréalisme naissant. Il reprend de nombreuses toiles anciennes parmi lesquelles " Printemps Cosmique " commencée en 1911 et achevée en 1920, ou "Le Bleu" commencée en 1913 et achevée en 1923, ou "Architecture Philosophique " commencée en 1913 et achevée en 1924, mais c'est avec "La Colorée" en 1919, qu'il amorce de nouvelles recherches avec un symbolisme qui le ramène vers une peinture presque figurative : cette toile très colorée représente le mouvement d'un corps féminin saisi simultanément dans de multiples positions. On retrouve cette même recherche dans des toiles telles que "Rencontre" en 1919, "Charpente bleue" en 1920 ou "La Contredanse" en 1921-1922. 

Sonia Delaunay, Marcel Duchamp ou le futuriste Gino Severini s'intéresseront aussi à la suite de Kupka à l'expression picturale du mouvement par la figuration de successions de formes rapprochées et nuancées de couleurs.
Kupka reste toujours attaché à l'astronomie, et à ses découvertes qu'il traduit dans des toiles telles que "Lignes Animées" en 1921 ou "Espaces Animés" en 1922 pleines de formes tourbillonnaires et visionnaires. 
En 1921, il parvient pour la première fois à organiser une exposition personnelle qui a un certain retentissement auprès de la critique et de la presse. Mais cela ne change pas le cours de la vie modeste qu'il mène et l'ardeur qu'il met à continuer ses recherches et à perfectionner ses théories. En 1925, sa toile " Machinisme", puis la série " L'Acier Boît " entre 1927 et 1928 et "Bock Syncopé" entre 1928 et 1930 reprennent le thème du mouvement lié cette fois-ci au machinisme : des rouages, des bielles, des pièces mécaniques circulaires traduisent la puissance de machines imaginaires et écrasantes. 
A partir de 1935, Kupka qui s'intéresse aussi à la musique en ayant été marqué par "Pacific 231" d'Arthur Honegger, mais aussi plein d'interêt pour une nouvelle musique qui est le jazz tente de conjuguer le machinisme et l'expression de la musique : il peint la série "Jazz Hot" en 1935, puis en 1936 "Musique". 

En 1936, Kupka est représenté à la grande exposition "Cubisme et Art Abstrait" du Musée d'Art Moderne de New York avec 3 toiles, dont "Disques de Newton". Avec son ami Mucha, en juin 1936 pour la première fois, il est présent dans une exposition officielle au Musée du Jeu de Paume à Paris. En 1938, il peint "Elévation", qui représente un ensemble de bandes verticales colorées séparées par des lignes noires et encadrées de marges jaunes. C'est un certain retour aux compositions verticales des années 1910.
La guerre 39-45 et la maladie contraignent Kupka à arrêter son activité, et à se réfugier à Beaugency.
Après guerre, son œuvre trouve une certaine reconnaissance officielle. Il est invité à Prague pour son 75ème anniversaire et le gouvernement tchèque lui achète une vingtaine de toiles importantes. De retour à Paris, il reprend ses travaux : "Plans Mobiles" en 1950 , "Autre Construction " en 1953 ou "Deux Bleus" en 1956, concrétisent les toiles les plus marquantes de ses dernières recherches, tandis que le Musée d'Art Moderne à New York lui achète plusieurs de ses toiles et reconnaît ainsi en lui un peintre majeur et aussi important que Kandinsky ou Mondrian. 
Il meurt en juin 1957 dans la banlieue parisienne dans sa maison de Puteaux où il vivait depuis 50 ans. L'année suivante, Le Musée National d'Art Moderne de Paris entreprend de réaliser une grande exposition rétrospective concrétisant ainsi la reconnaissance de son génie et de sa passion créatrice. 
Le Monde des Arts 



Paul Gauguin : 

Peintre français, M. Paul. Gauguin est né de parents, sinon très riches, du moins qui connurent l'aisance et la douceur de vivre. Son père collaborait au National, d'Armand Marrast, avec Thiers et Degouve- Denuncques. Il mourut en mer, en 1852, au cours d'un voyage au Pérou, qui fut, je crois bien, un exil. Il a laissé le souvenir d'une âme forte et d'une intelligence haute. Sa mère, née au Pérou, était la fille de Flora Tristan, de cette belle, ardente, énergique Flora Tristan, auteur de beaucoup de livres de socialisme et d'art, et qui prit une part si active dans le mouvement des phalanstériens. Je sais d'elle un livre : Promenades dans Londres, où se trouvent d'admirables, de généreux élans de pitié. Paul Gauguin eut donc, dès le berceau, l'exemple de ces deux forces morales où se forment et se trempent les esprits supérieurs : la lutte et le rêve. Très douce et choyée fut son enfance. Elle se développa, heureuse, dans cette atmosphère familiale, tout imprégnée encore de l'influence spirituelle de l'homme extraordinaire que fut Fourier. 

Atelier

Nuit de Noël 

À l'âge de seize ans, il s'engage comme matelot pour cesser des études qui coûtaient trop à sa mère ; car la fortune avait disparu avec le père mort. Il voyage. Il traverse des mers inconnues, va sous des soleils nouveaux, entrevoit des races primitives et de prodigieuses flores. Et il ne pense pas. Il ne pense à rien, du moins, il le croit, il ne pense à rien qu'à son dur métier auquel il consacre toute son activité de jeune homme bien portant et fortement musclé. Pourtant, dans le silence des nuits de quart, inconsciemment, il prend le goût du rêve et de l'infini, et, quelque fois, aux heures de repos, il dessine, mais sans but aucun et comme pour " tuer le temps ". Sensations courtes, d'ailleurs, et qui n'ont que de faibles répercussions dans son être cérébral ; brèves échappées sur les lumineux, sur les mystérieux horizons du monde intérieur, tout de suite refermés. Il n'a point encore reçu choc ; il n'a point encore senti naître la passion de l'art qui va s'emparer de lui et l'étreindre tout entier, âme et chair, jusqu'à la souffrance, jusqu'à la torture. Il n'a, point conscience des impressions énormes, puissantes, variées qui, par un phénomène de perception insensible et latente, entrent, s'accumulent, pénètrent, à son insu, dans son cerveau, si profondément que, plus tard, rentré dans la vie normale, lui viendra l'obsédante nostalgie de ces soleils, de ces races, de ces flores, de cet océan Pacifique, où il s'étonnera de retrouver comme le berceau de sa race à lui, et qui semble l'avoir bercé, dans les autrefois, de chansons maternelles déjà entendues. 


Paysage breton 


Village de Martinique

Le voilà revenu à Paris, son temps de service fini. Il a des charges ; il faut qu'il vive et fasse vivre les siens. Paul Gauguin entre dans les affaires. Pour l'observateur superficiel, ce ne sera pas une des moindres bizarreries de cette existence imprévue, que le passage à la Bourse de ce suprême artiste, comme teneur de carnet chez un coulissier. Loin d'étouffer en lui le rêve qui commence, la Bourse le développe, lui donne une forme et une direction. C'est que, chez les natures hautaines, et pour qui sait la regarder, la Bourse est puissamment évocatrice du mystère humain. Un grand et tragique symbole gît en elle. Au- dessus de cette mêlée furieuse, de ce fracas de passions hurlantes, de ces gestes tordus, de ces effarantes ombres, on dirait que plane et survit l'effroi d'un culte maudit. Je ne serais pas étonné que M. Gauguin, par un naturel contraste, par un esprit de révolte nécessaire, ait gagné là le douloureux amour de Jésus, amour qui, plus tard, lui inspirera ses plus belles conceptions. En attendant, se lève en lui un être nouveau. La révélation en est presque soudaine. Toutes les circonstances de sa naissance, de ses voyages, de ses souvenirs, de sa vie actuelle, amalgamées et fondues l'une, dans l'autre, déterminent une explosion de ses facultés artistes, d'autant plus forte qu'elle a été plus retardée et lente à se produire. La passion l'envahit, s'accroît, le dévore. Tout le temps que lui laissent libre ses travaux professionnels, il l'emploie à peindre. Il peint avec rage. L'art devient sa préoccupation unique. Il s'attarde au Louvre, consulte les maîtres contemporains. Son instinct le mène aux artistes métaphysiques, aux grands dompteurs de la ligne, aux grands synthétistes de la forme. Il se passionne pour Puvis de Chavannes, Degas, les Japonais, connus à cette époque de quelques privilégiés seulement. Chose curieuse et qui s'explique par un emballement de jeunesse, et, mieux, par l'inexpérience d'un métier qui le rend mal habile à l'expression rêvée, en dépit de ses admirations intellectuelles, de ses prédilections esthétiques, ses premiers essais sont naturalistes. Il s'efforce de s'affranchir de cette tare, car il sent vivement que le naturalisme est la suppression de l'art, comme il est la négation de la poésie, que la source de toute émotion, de toute beauté, de toute vie, n'est pas à la surface des êtres et des choses, et qu'elle réside dans les profondeurs où n'atteint plus le crochet des nocturnes chiffonniers. 





Danse bretonne

Deux fillettes bretonnes 


Mais comment faire ? Comment se recueillir ? Il est, à chaque minute, arrêté dans ses élans. La Bourse est là qui le réclame. On ne peut suivre, en même temps, un rêve et le cours de la rente, s'émerveiller à d'idéales visions, pour retomber aussitôt, de toute la hauteur d'un ciel, dans l'enfer des liquidations de quinzaine et des reports. M. Gauguin n'hésite plus. Il abandonne la Bourse, qui lui faisait facile la vie matérielle, et il se consacre tout entier à la peinture, malgré la menace des lendemains pénibles et les incertitudes probables des lendemains. Années de luttes sans merci, d'efforts terribles, de désespérances et d'ivresses, tour à tour. De cette période difficile où l'artiste se cherche, date une série de paysages qui furent exposés, je crois, rue Laffitte, chez les Impressionnistes. Déjà s'affirme, malgré des réminiscences inévitables, un talent de peintre supérieur, talent vigoureux, volontaire, presque farouche, et charmant avec cela, et sensitif, parce qu'il est très compréhensif de la lumière et de l'idéal qu'elle donne aux objets. Déjà ses toiles, trop pleines de détails encore, montrent, dans leur ordonnance, un goût décoratif tout particulier, goût que Paul Gauguin a, depuis, poussé jusqu'à la perfection dans ses tableaux récents, ses poteries d'un style si étrange, et ses bois-sculptés d'un art si frissonnant. 


Auto portrait 


Deux tahitiennes 


En dépit de son apparente robustesse morale, Paul Gauguin est une nature inquiète, tourmentée d'infini. Jamais satisfait de ce qu'il a réalisé, il va, cherchant, toujours, un au-delà. Il sent qu'il n'a pas donné de lui ce qu'il en peut donner. Des choses confuses s'agitent en son âme ; des aspirations vagues et puissantes tendent son esprit vers des voies plus abstraites, des formes d'expression plus hermétiques. Et sa pensée se reporte aux pays de lumière et de mystère qu'il a jadis traversés. Il lui semble qu'il y a là, endormis, inviolés, des éléments d'art nouveaux et conformes à son rêve. Puis, c'est la solitude, dont il a tant besoin ; c'est la paix, et c'est le silence, où il s'écoutera mieux, où il se sentira vivre davantage. Il part pour la Martinique. Il y reste deux ans, ramené par la maladie : une fièvre jaune dont il a failli mourir et dont il est des mois et des mois à guérir. Mais il rapporte une suite d'éblouissantes et sévères toiles où il a conquis, enfin, toute sa personnalité, et qui marquent un progrès énorme, un acheminement rapide vers l'art espéré. Les formes ne s'y montrent plus seulement dans leur extérieure apparence ; elles révèlent l'état d'esprit de celui qui les a comprises et exprimées ainsi. Il y a, dans ces sous-bois aux végétations, aux flores monstrueuses, aux figures hiératiques, aux formidables coulées de soleil, un mystère presque religieux, une abondance sacrée d'Eden. Et le dessin s'est assoupli, amplifié ; il ne dit plus que les choses essentielles, la pensée. Le rêve le conduit dans la majesté des contours, à la synthèse spirituelle, à l'expression éloquente et profonde. Désormais, Paul Gauguin est maître de lui. Sa main est devenue l'esclave, l'instrument docile et fidèle de son cerveau. Il va pouvoir réaliser l'œuvre tant cherchée. 
Portrait de Vincent Van Gogh 



Œuvre étrangement cérébrale, passionnante, inégale encore, mais jusque dans ses inégalités poignante et superbe œuvre douloureuse, car pour la comprendre, pour en ressentir le choc, il faut avoir soi-même connu la douleur et l'ironie de la douleur, qui est le seuil du mystère. Parfois elle s'élève jusqu'à la hauteur d'un mystique acte de foi ; parfois elle s'effare et grimace dans les ténèbres affolantes du doute. Et toujours émane d'elle l'amer et violent arôme des poisons de la chair. Il y a dans cette œuvre un mélange inquiétant et savoureux de splendeur barbare, de liturgie catholique, de rêverie hindoue, d'imagerie gothique, de symbolisme obscur, et subtil ; il y a des réalités âpres et des vols éperdus de poésie, par où Paul Gauguin crée un art absolument personnel et tout nouveau ; art de peintre et de poète, d'apôtre et de démon, et qui angoisse. 



Dans la campagne toute jaune, d'un jaune agonisant, en haut du coteau breton qu'une fin d'automne tristement jaunit, en plein ciel, un calvaire s'élève, un calvaire de bois mal équarri, pourri, disjoint, qui étend dans l'air ses bras gauchis. Le Christ, telle une divinité papoue, sommairement taillé dans un tronc d'arbre par un artiste local, le Christ piteux et barbare est peinturluré de jaune. Au pied du calvaire des paysannes se sont agenouillées. Indifférentes, le corps affaissé pesamment sur la terre, elles sont venues là parce que c'est la coutume de venir là, un jour de Pardon. Mais leurs yeux et leurs lèvres sont vides de prières. Elles n'ont pas une pensée, pas un regard pour l'image de Celui qui mourut de les aimer. Déjà enjambant des haies, et fuyant sous les pommiers rouges, d'autres paysannes se hâtent vers leur bauge, heureuses d'avoir fini leurs dévotions. Et la mélancolie de ce Christ de bois est indicible. Sa tête a d'affreuses tristesses ; sa chair maigre a comme des regrets de 1a torture ancienne, et il semble se dire, en voyant à ses pieds cette humanité misérable et qui ne comprend pas : " Et pourtant, si mon martyre avait été inutile ? " 





Telle est l'œuvre qui commence la série des toiles symboliques de Paul Gauguin. Je ne puis malheureusement pas m'étendre davantage sur cet art qui me plairait tant à étudier dans ses différentes expressions : la sculpture, la céramique, la peinture. Mais j'espère que cette brève description suffira à révéler l'état d'esprit si spécial de cet artiste, aux hautes visées, aux nobles vouloirs. 



Il semble que Paul Gauguin, parvenu à cette hauteur de pensée, à cette largeur de style, devrait acquérir une sérénité, une tranquillité d'esprit, du repos. Mais non. Le rêve ne se repose jamais dans cet ardent cerveau ; il grandit et s'exalte à mesure qu'il se formule davantage. Et voilà que la nostalgie lui revient de ces pays où s'égrenèrent ses premiers songes. Il voudrait revivre, solitaire, quelques années, parmi les choses qu'il a laissées de lui, là-bas. Ici, peu de tortures lui furent épargnées, et les grands chagrins l'ont accablé. Il a perdu un ami tendrement aimé, tendrement admiré, ce pauvre Vincent Van Gogh, un des plus magnifiques tempéraments de peintre, une des plus belles âmes d'artiste en qui se confia notre espoir. Et puis la vie a des exigences implacables. Le même besoin de silence, de recueillement, de solitude absolue, qui l'avait poussé à la Martinique, le pousse, cette fois, plus loin encore, à Tahiti où la nature s'adapte mieux à son rêve, où il espère que l'Océan Pacifique aura pour lui des caresses plus tendres, un vieil et sûr amour d'ancêtre retrouvé. Où qu'il aille, Paul Gauguin peut être assuré que notre piété l'accompagnera. 
Octave Mirbeau 


« Décrié à ses débuts, et encore assez tard dans sa vie, Cézanne est aujourd’hui une figure capitale de l’histoire de l’art. Sa participation au mouvement impressionniste compte moins que la place qu’il occupe entre le XIXe et le XXe siècle, entre d’une part le romantisme de Delacroix et le réalisme de Courbet, qui le marquèrent si fortement à ses débuts, et, de l’autre, les mouvements de la peinture contemporaine depuis le cubisme qui, à des degrés divers, se réclamèrent tous plus ou moins de lui. Il n’est pas sûr que le bruit fait maintenant autour de son œuvre aurait vraiment réjouis le Cézanne des dernières années, qui redoutait par- dessus tout qu’on le récupérât, qu’on lui mît « le grappin dessus ». La peinture fut pour lui avant tout un travail d’ouvrier, un travail solitaire, sauf à de rares moments, presque pénible, pratiqué sans interruption. De même le dessin, dont on oublie trop souvent qu’il s’agit d’un élément essentiel de son processus créatif. Il plaçait très haut les fins de l’art, voulant produire des tableaux « qui soient un enseignement ». Aussi ces derniers sont-ils de plus en plus réfléchis au fur et à mesure qu’il vieillit, mûris dans l’introspection d’un artiste qui, cependant, se donnait comme premier maître la nature : « On n’est ni trop scrupuleux, ni trop sincère, ni trop soumis à la nature ; mais on est plus ou moins maître de son modèle, et surtout de ses moyens d’expression », écrivait-il en 1904. Cette tension entre la réalité objective et sa transposition esthétique est au cœur de sa démarche. Ainsi s’explique pourquoi Cézanne a pu être un modèle pour les générations qui l’ont suivi, alors même qu’elles employaient des chemins divers et contradictoires entre eux. La peinture de Paul Cézanne, comme la poésie de Mallarmé, est, en ce sens, métaphysique. » 
* Extrait de Critiques sur Cézanne 
Cézanne l'incompris 
Par par Annick Colonna-Césari 
publié le 01/06/2006 L’EXPRESS 
Mort il y a cent ans, le peintre aixois figure aujourd'hui parmi les artistes les plus appréciés. Pourtant, de son vivant, il était loin de faire l'unanimité 
Longtemps ignoré, moqué, rejeté, Cézanne est le prototype de l'artiste maudit. La reconnaissance est venue sur le tard, à l'âge de 56 ans, alors qu'il ne l'attendait plus: lorsque, en 1895, sur les conseils de Pissarro et de Renoir, ses amis, un jeune marchand ambitieux, Ambroise Vollard, lui consacre sa première rétrospective à Paris. Cézanne avait encore onze années à vivre. 
Pour le rencontrer, Vollard s'était rendu à Fontainebleau, où, d'après la rumeur, le peintre séjournait. Fausse piste: il en était reparti. Le marchand finit par localiser une famille Cézanne, à Paris, rue des Lions-Saint-Paul. A défaut d'y trouver Paul, le père, Vollard tombe sur Paul, le fils. Ce dernier jouera les intermédiaires. C'est grâce à lui qu'aura lieu la fameuse exposition. Car Cézanne père, qui se trouve à Aix-en-Provence, n'entend pas se déplacer. Il se contente d'expédier par le train une centaine de toiles roulées. Vollard ne fera sa connaissance que l'année suivante. 
Cette rétrospective, que Cézanne n'honorera pas de sa présence, marque pourtant un tournant essentiel dans sa carrière. Même si elle suscite les railleries habituelles de quelques détracteurs, qui brocardent ces «visions cauchemardesques» et autres «atrocités à l'huile», elle enregistre un vrai succès, particulièrement auprès des critiques et des peintres. Pour la première fois, on peut se rendre compte de la singularité de la trajectoire esthétique de Cézanne, qui, d'abord proche de l'impressionnisme, ouvre ensuite la voie de la modernité. Du cubisme au fauvisme et à l'abstraction, les grands courants du XXe siècle se réclameront du peintre aixois. «C'est notre père à tous», déclarera Picasso
Le fils de l'artiste 
Grâce à cette manifestation, la réputation de Cézanne ne cessera de s'affirmer. Les artistes qui le connaissent déjà, comme Monet et Degas, achètent alors des toiles. Poussant la porte de la boutique (on ne dit pas encore galerie), de riches collectionneurs, bien conseillés, se laissent eux aussi tenter. «Les prix sont encore abordables mais peuvent monter jusqu'à 700 francs, écrit Bernard Fauconnier. Vingt ans plus tard, elles vaudront trois cents fois plus cher.» 
C'est à partir de ce moment que s'élabore la légende. Cézanne ne s'est pourtant pas coupé l'oreille comme Van Gogh, il n'est pas non plus parti sous les tropiques comme Gauguin. Après les soubresauts de la jeunesse, son existence, entièrement consacrée à la création, apparaît même étonnamment ennuyeuse. Il n'empêche. Le peintre va devenir un héros, un martyr victime de l'incompréhension de ses contemporains. 
Montagne Sainte Victoire 

Sa quasi-absence de Paris depuis une vingtaine d'années facilite les divagations. Depuis 1877, date de la troisième exposition impressionniste, qu'il avait quittée encore plus meurtri que d'habitude, le peintre ne s'est en effet plus guère montré dans la capitale, lui préférant le refuge de la Provence, où il partage son temps entre la propriété familiale du Jas de Bouffan, l'Estaque et Gardanne. A son propos circulent toutes sortes de rumeurs. Il vit là-bas, dit-on, comme un ermite et les enfants jettent des cailloux sur son passage. Cet artiste secret et sauvage apparaît en tout cas comme un mystère. A tel point que ceux qui ne l'ont jamais côtoyé s'interrogent. Le jeune peintre et critique Maurice Denis, récent admirateur, se demande s'il est mort ou s'il a même existé. D'autres pensent que son nom n'est que le pseudonyme d'un artiste qui n'ose afficher sa modernité... Sa mort marquera le point d'orgue de la légende. Le 15 octobre 1906, Cézanne travaille sur la route du Tholonet, face à la montagne Sainte- Victoire, quand un orage éclate. Un blanchisseur qui passait par là le découvre inanimé sur le bord de la route et le ramène dans son atelier. Il décédera dans la nuit du 22 au 23. Mourir le pinceau à la main face à cette icône qu'est devenue la Sainte-Victoire ! Pouvait-on souhaiter destin plus fabuleux ? Une chose est sûre. Depuis sa Provence natale, Cézanne ne se laisse pas étourdir par le succès. Au contraire. Lui qui l'a si longtemps espéré, il se met à regretter le tapage fait autour de son nom. Car l'œuvre doit primer sur l'homme. A-t-il oublié l'énergie qu'il dut déployer pour persuader Louis-Auguste, son banquier de père, qui le voyait juriste ou avocat, de le laisser quitter Aix, le berceau familial, afin de monter à Paris pour y faire des études d'art ? A-t-il oublié les difficultés matérielles qu'il dut affronter pour subsister avec la maigre pension allouée par son père, et les heures de labeur, et les refus réguliers aux Salons, et le dénigrement de la presse, ses révoltes, enfin, contre la bêtise bourgeoise ? Sans doute pas, mais il a tourné la page. 
Pins dans le jardin du château noir 

Viscéralement attaché à ses racines. Ce qu'il aime, c'est mener une vie calme et laborieuse, travailler sans relâche sur le motif ou dans son atelier, pour réaliser portraits, paysages ou natures mortes. L'aisance financière que lui procure l'héritage paternel en 1886 ne changera pas son attitude. Car rien n'est mieux que la solitude de la Provence pour peindre, peindre et peindre encore. Aucun autre artiste ne s'est montré aussi viscéralement attaché à ses racines. «Quand on est né là-bas, écrit-il un jour, c'est foutu, rien ne vous dit plus.» Il adore cette région pour les souvenirs dont elle est le dépositaire, ceux de son enfance et de son adolescence, qui lui rappellent les nuits blanches passées dans les grottes, en compagnie de son ami Zola, les promenades dans la garrigue, les baignades dans l'Arc, mais également pour son austère beauté, qui correspond si bien à son tempérament. Avec les années, si Cézanne continue de vivre à l'écart de la bourgeoisie aixoise, préférant s'entourer d'un petit groupe d'amis, ferronniers, artisans et même poètes, il engage aussi de nouveaux dialogues. Car, malgré sa réputation de misanthrope et bien qu'il se méfie des importuns, il reçoit les marchands qui viennent le voir avec l'espoir de rompre les relations exclusives qu'il entretient avec Vollard. Et il prend plaisir à s'entretenir avec certains artistes et critiques qui, depuis la rétrospective Vollard, désirent le rencontrer, comme Maurice Denis, Emile Bernard ou Charles Camoin


Lecture avec Zola 

Sa position se verra renforcée par d'autres expositions, d'abord chez Vollard, qui lui en consacrera dorénavant régulièrement. Ses toiles seront également montrées à l'Exposition universelle, au Salon d'automne et au Salon des indépendants de Paris et elles commencent à être présentées à l'étranger, notamment à Londres et à Berlin. La cote des tableaux continue parallèlement de grimper. En 1899, l'un d'eux est adjugé 2 300 francs, un autre atteint même 6 750 francs. 
Des toiles accrochées au-dessus d'une porte. Ironie de la situation: seule la ville natale du peintre ne suit pas ce mouvement de reconnaissance. Même lorsque parviennent les échos du succès de la rétrospective Vollard, la bourgade bourgeoise ne parvient pas à se défaire de ses préjugés. A l'occasion de son exposition inaugurale, la Société des amis des arts se pose la question de savoir s'il faut ou non exposer Cézanne. On décide finalement de le faire. Après tout, c'est un enfant du pays. Le peintre, ravi, propose deux toiles, qui sont jugées tellement affligeantes qu'on essaie de les faire oublier, en les accrochant au-dessus d'une porte. Cette appréciation est partagée par Henri Pontier, qui fut conservateur du musée Granet, à Aix, de 1892 à 1925. En 1904, il déclara que, lui vivant, aucune toile de Cézanne n'entrerait. Il tint parole. L'artiste sera jusqu'à la fin de ses jours poursuivi par cette fatalité. Sur le registre des décès, il figure non pas comme «peintre» mais comme «rentier»... 
La pendule noire 
L'hostilité aixoise n'a pas empêché Cézanne de poursuivre sa trajectoire. Au cours du XXe siècle, les plus grands musées du monde ont acquis des toiles du maître, de Washington à New York, de Berlin à Paris. Et le marché n'a cessé de le sanctifier, au point qu'il figure dans le club fermé des artistes les plus chers au monde. Chaque vente de tableau se chiffre en millions de dollars, surtout s'il s'agit d'un paysage ou d'une nature morte réalisés dans les années 1890, devenus icônes de la modernité. Le record absolu, toujours inégalé, date de 1999. Sotheby's avait alors adjugé à New York une nature morte, Rideau, cruchon et compotier, 60 millions de dollars. Cézanne voulait que «l'homme reste obscur». Il doit se retourner dans sa tombe. 
Huit minutes d'hommage à Paul Cézanne par Sacha Guitry 
02/06/2017 

1955 | Au cours de l'été 2008, France Culture rediffuse une sélection de pastilles thématiques de huit minutes produites par Pierre Lhoste et présentées par Sacha Guitry. L'une d'elle est consacrée au génie souvent mal compris du peintre Paul Cézanne. 

France Culture propose tout au long de l'été 2008 de redécouvrir une sélection d'émissions extraites de la série des « Cent merveilles » par Sacha Guitry et Pierre Lhoste. La pastille du jour intitulée « Propos sur Paul Cézanne » rend hommage au peintre maltraité par les critiques . 

Sacha Guitry trouve presque qu'il s'agit d'un « sacrilège » que de commenter les œuvres de Cézanne : « Nous avons en lui le plus peintre de tous les peintres » déclame t-il. 

Dans ces « Propos sur Paul Cézanne », Sacha Guitry cite des écrits d'Octave Mirbeau défendant le peintre contre les critiques artistiques de l'époque comme Albert Wolf qui attaquait sa peinture en la comparant à des cailloux . 
« Propos sur Paul Cézanne » extrait de la série des « Cent merveilles » Production : Pierre Lhoste
Réalisation : Mydia Porthis-Guérin 
Première diffusion : 17/01/1955
Rediffusion : 14/08/2008
Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France Archive INA-Radio France 



2013 | Michel Guérin est l'invité d'Alain Veinstein sur France Culture pour son livre « Origine de la peinture - Sur Rembrandt, Cézanne et l'immémorial » (Encre marine). L'occasion d'évoquer le désir de « sempiternité » chez Cézanne et l'importance du mot « toujours » dans son œuvre. 

Dans son émission « Du jour au lendemain », Alain Veinstein s'entretient avec l'écrivain et philosophe Michel Guérin, théoricien de la figurologie, à l'occasion de la sortie de son essai intitulé « Origine de la peinture - Sur Rembrandt, Cézanne et l'immémorial ». 

Michel Guérin précise d’emblée ne pas être un historien de l'art, son livre est une « méditation d'un philosophe autour d'une figure, celle de l'immémorial » à travers les peintres Rembrandt et Cézanne. Il disserte sur l'appellation de l'art dit figuratif, car pour lui « tout art figure, tout art procède d'une figuration ». 

Au sujet d'une évolution de la peinture depuis son origine, le philosophe explique que « la peinture n'avance pas, ni ne régresse ». Dans son essai, Michel Guérin s'interroge sur « l’effarement » suscité par l'autoportrait de Rembrandt
Le philosophe entreprend ensuite de réhabiliter l'impressionnisme, à l'encontre de ceux qui pensent que « peindre la météo c'est bien gentil mais ça ne va pas très loin ». Il analyse l'impressionnisme à travers les idées révolutionnaires de Bergson sur l'image développées dans Matière et Mémoire. Il dit voir de la « sempiternité » dans la peinture de Cézanne, comme « une présence qu'il s'agit de rendre solide, qu'il s'agit de rendre tangible ». 
« Chez Cézanne, nous ne sommes pas du tout dans une logique de la modernité, nous sommes dans une étrange modernité. Parce qu'en même temps il est clair, selon le mot de Picasso, que « Cézanne est notre père à tous » mais pourtant autant Cézanne c'est la solidité, autant toute la tendance quand même de la modernité [...] est une tendance à la liquidation. Les avant-gardes n'ont pas cessé de s’entre- chasser, alors qu'au contraire il y a chez Cézanne cette sorte de volonté de durabilité, cette volonté de « sempiternité ». » 
Bassin du Jas de Bouffan
2013 | « Une vie, une œuvre » propose le portrait de Paul Cézanne, à travers les témoignages de proches et de spécialistes du peintre. 
On l'a baptisé le « Maître d'Aix ». Dans ce paysage saturé de lumière, le peintre a respiré la « virginité du monde ». Parmi les pins, les rochers, au bord de l'Arc, parfois accompagné de son ami Zola, il a connu cette ivresse des choses sans borne de la nature, dont il ne cessera par la suite de reconstruire les « sensations colorantes ». Souvent dépeint comme un solitaire, misanthrope et insatisfait, Cézanne avait en réalité fait vœu de peinture, pleinement conscient de la haute mission qu’il s’était assignée : « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai ». 
Refusée par les Salons, la peinture de Cézanne mit du temps avant d’être regardée pour ce qu’elle était : une lutte pour « tenir son motif », pour restituer le choc de la manifestation du visible, comme cette colossale vague de pierre toujours recommencée, sa Montagne Sainte Victoire. 
Si les poètes et les écrivains, comme Rilke ou D.H.Lawrence, ont éprouvé les premiers l’absolue nouveauté de l'oeuvre de Cézanne, si à leur suite des philosophes comme Merleau Ponty en ont tiré de pénétrantes leçons de choses, Cézanne, lui, savait qu’il resterait « le primitif » de la voie qu’il avait découverte. 
Un Cézanne toujours à l’état naissant.
Par Christine Lecerf
Réalisation : Jean-Claude Loiseau
Textes lus par Laurent MANZONI
Archives INA : René Huyghe, André Masson, Jean Renoir, Paul Roubaud 
Remerciements à :
Alain Paire, libraire galeriste à Aix-en-Provence Lia Lapithi, artiste plasticienne 


http://www.artchive.com/theory/schapiro/frame1.html


http://www.ina.fr/art-et-culture/beaux-arts/video/CAB95056166/dans-les-pas-de- cezanne.fr.html


2013 | Dans le paysage saturé de lumière de sa Provence natale, Cézanne respirait la virginité du monde. 
On l’appelait le « Maître d'Aix ». Né en 1839, Cézanne y meurt à l’âge de 67 ans. Depuis son atelier dit « des Lauves », loin de la violente déflagration de la lumière, des êtres et des choses, l’artiste aura toute sa vie livré bataille pour faire surgir une nouvelle manière de regarder : entre visible et invisible, couleur et forme, sensibilité et intelligence. A travers ses portraits et ses paysages, ses Grandes baigneuses, ses vues de l'Estaque ou sa célèbre montagne Sainte-Victoire, c’est toute la composition du monde qui apparaît. 
Parmi les pins et les rochers, parfois en compagnie d’Emile Zola, son jeune camarade de lycée, Cézanne découvre l’ivresse des choses sans borne. L’artiste ne cessera ensuite de reconstruire dans sa peinture ce qu’il appelait les « sensations colorantes » de la nature. 
La seule maîtresse qui compte, c'est la nature. Paul Cézanne 
Souvent dépeint comme un solitaire, misanthrope et insatisfait, Cézanne avait en réalité fait vœu de peinture, pleinement conscient de la haute mission qu’il s’était assignée : « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai ». 
La peinture est une méditation le pinceau à la main. Paul Cézanne 

Refusée par les Salons, la peinture de Cézanne mit du temps avant d’être regardée pour ce qu’elle était : une lutte pour « tenir son motif ». 

A l’image de la montagne Sainte Victoire, cette colossale vague de pierre toujours recommencée, elle ne reproduit pas le visible mais tente de restituer le choc de sa manifestation. 

Cézanne est en rapport avec le retour aux arts sauvages - aux arts qu'on disait à l'époque « primitifs » - où l'on cherchait un contact physique instinctif, à se ressourcer aux forces vives de la nature. Jacques Darriulat 

Ce sont les poètes et les écrivains, comme Rilke ou D.H.Lawrence, qui ont éprouvé les premiers l’absolue nouveauté de l'oeuvre de Cézanne. Dans leur sillage, des philosophes comme Merleau-Ponty en ont tiré de pénétrantes leçons : « l’impression d’un ordre naissant, d’un objet en train d’apparaître, en train de s’agglomérer sous nos yeux ». Cézanne savait qu’il resterait « le primitif » de la voie qu’il avait découverte. Un Cézanne toujours à l’état naissant. 

La femme à la cafetière 
Ce tableau a été pour moi une révélation. Vincent Bioulès 
Avec Denis Coutagne, conservateur honoraire et auteur de Cézanne abstraction faite ; Ilias Poulos, artiste plasticien ; Vincent Bioulès, artiste peintre ; Mauro Carbone, philosophe ; Bruno Ely, conservateur en chef du Musée Granet d’Aix-en-Provence ; Jacques Darriulat, ancien enseignant en philosophie ; Alain Madeleine- Perdrillat, critique littéraire. 
Un documentaire de Christine Lecerf, réalisé par Jean-Claude Loiseau. Textes lus par Laurent Manzoni. Archives INA : René Huyghe, André Masson, Jean Renoir, Paul Roubaud et Clary Monaque. Documentation et recherche internet : Annelise Signoret. Avec la collaboration de Maud Jussaume. (1ère diffusion dans Une Vie Une Oeuvre le 02/02/2013) 
Remerciements à : Alain Paire, libraire galeriste à Aix-en-Provence Lia Lapithi, artiste plasticienne 


Cézanne : "C'est un peintre du sentiment, de la sensation" 
08/06/2017 
1995 | L'émission « Les arts et les gens » sur France Culture donne la parole à l'historien d'art Jean-Jacques Lévêque pour nous présenter un panorama de la vie et de l’œuvre de Cézanne à l'occasion de la rétrospective consacrée à ce peintre aux Galeries Nationales du Grand Palais à l'automne 1995. 
A l'occasion de la rétrospective Paul Cézanne au Grand Palais en 1995, l'émission « Les arts et les gens » sur France Culture propose une redécouverte du peintre « créateur de la peinture construite, de la peinture de pensée pure » avec l'historien d'art Jean-Jacques Lévêque. Il y évoque « le tumulte qui étouffe dans la toile » et dont le sujet déborde du cadre. 
Toute l’œuvre de Cézanne répond à son besoin de peindre « pour se dire ». A la question de savoir si Cézanne est un peintre impressionniste, tout dépend ce qu'on veut mettre en avant : l'impressionnisme comme « langage de la sensation » ou bien l'impressionnisme comme « peinture du bonheur d'être, du contact avec la nature ». Chez Cézanne, la nature au contraire « devient quelque chose de dur, de minéral ». 
La Sainte-Victoire pour Cézanne c'est un petit peu ce qu'était les étangs de Giverny pour Monet, c'est- à-dire finalement une réduction du monde, une réduction de la réalité à un seul sujet, à un seul motif sur lequel il revient avec non seulement de la ténacité mais presque parfois une certaine rage. 
Jean-Jacques Lévêque voit dans les natures mortes de Cézanne de « l’épopée », elles provoquent un « vertige par rapport à la réalité ». Il continue son analyse des portraits peints par Cézanne, « ce sont d'abord et avant tout des formes géométriques » puis de la nudité des Baigneurs et des Baigneuses, « ce sont des corps fantomatiques ». 

Cézanne nous apprend quand même quelque chose d’important, c'est que peindre ce n'est pas représenter le monde, ce n'est pas représenter la vie, c'est la questionner. C'est au fond non pas montrer des images mais montrer le phénomène de la peinture comme exercice de compréhension de la vie. 
Les grandes baigneuses 
Cézanne : "Il éclate à l'intérieur de lui-même" 
02/06/2017 
1996 | L'émission « Radio archives » diffusée en 1996 sur France Culture propose une sélection d'extraits d'émissions ainsi que des témoignages de 1954 à 1974 autour de la figure et des œuvres du peintre Cézanne
« Paul Cézanne contre le mur » c'est un portrait multiforme du peintre Cézanne grâce à une sélection d'extraits d'archives, diffusé sur France Culture en 1996. 
On commence la balade sonore par une interview de Michel Hoog à propos du succès de l'exposition Cézanne au musée de l'Orangerie en 1974. Puis l'historien d'art Henri Perruchot raconte combien Cézanne était incompris à son époque, « il était régulièrement la tête de Turc des critiques ». Robert Rey, également historien d'art, montre en quoi Cézanne est un « très curieux homme qui est plein de contradictions ». 
Au sujet du tableau des Baigneuses, Robert Rey insiste sur le fait que « du point de vue de l'introduction à la peinture contemporaine, il est capital ». 
Sa vie [à Cézanne] a été un véritable laboratoire et il était son propre cobaye. Robert Rey
Pierre Courthion, historien et critique d'art, s'attache dans la « Tribune des arts » en 1956 à dévoiler l'historique de l'influence « cézannienne » sur la peinture jusqu'à Paul Klee, « on la trouve toujours vivante ». 
Cézanne n'a jamais été à proprement parlé un impressionniste, il a été toujours plus que cela. Pierre Courthion 
L'enlèvement

Cézanne : "Quand il était jeune, ses modèles le troublaient tellement qu'il les mettait dehors" 

02/06/2017 

1995 | Dans l'émission « Mise au point », le psychanalyste Michel Artières livre son analyse sur l’œuvre de Cézanne, l'évolution de sa peinture et son rapport ambigu au corps de la femme. Il tente une explication sur ce que veut dire la peinture de Cézanne dans son rapport au monde. 

Au micro d'Eliane Contini, le psychanalyste Michel Artières auteur de Cézanne ou l'inconscient maître d’œuvre (éd. Delachaux et Niestlé) apporte son regard d'analyste sur la peinture de Cézanne. Il s'est intéressé aux sujets mêmes représentés par le peintre : les scènes imaginaires violentes du début, les baigneuses et sa « mise à mal du corps humain » en contradiction avec les natures mortes et les paysages. Il s'est interrogé sur la « jubilation » que pouvait lui procurer certaines œuvres et les « réticences » face à d'autres. 
Devant le tableau L'enlèvement il voit un homme portant un cadavre de femme, comme si le désir érotique entraînait la mort. Le refoulement de ce désir chez Cézanne « va lui donner beaucoup de mal et pendant 30 ans il va se débattre avec ce corps humain qu'il va triturer, déformer. » 
Cézanne est toujours sur cette crête extrêmement difficile mais qu'il tient absolument, de mettre en relation à la fois son monde interne, ce qu'il appelle son émotion et la réalité externe. C'est-à-dire que mis à part les baigneurs et les baigneuses (qui ont été des toiles peintes sans modèles), tout le reste est peint devant le motif. France Culture 
Nature morte 1878-1880


Dix choses que vous ne saviez pas sur Cézanne Par La rédaction GEO - Publié le 28/12/2017 à 9h01 

Figure radicale de l’impressionnisme, Paul Cézanne (1839-1906) a su inspirer de nombreux artistes par la modernité de son trait précubiste. Célèbre dans le monde entier, il est souvent réduit à ses natures mortes « aux pommes ». Voici dix anecdotes qui permettent de redécouvrir l’artiste et son œuvre. 

1/ Cézanne, un artiste reconnu tardivement 

Jugé « maladroit » et boudé par ses contemporains, Cézanne a attendu longtemps pour que soit reconnu son talent. C’est en 1895, grâce à l’exposition qu’organise Ambroise Vollard, un jeune marchand d’art, qu’il connaît finalement le succès. Alors que la critique de l’époque n’hésitait pas à qualifier l’œuvre de l’artiste de « peinture de fou agité, atteint de delirium tremens », aujourd’hui ses toiles figurent parmi les plus chères au monde. 
2/ Cézanne, un portraitiste 
Le peintre n’a pas peint, tout au long de sa carrière, que des pommes ou la montagne Sainte-Victoire. Sur plus d’un millier de toiles, Cézanne a aussi produit près de 200 portraits. Travaillant ces derniers avec la même application que ses natures mortes, l’artiste peindra 26 autoportraits et 24 portraits de son épouse Hortense. 
3/ Cézanne et les pommes 
Si le genre de la nature morte accompagna Cézanne dans toute sa vie d’artiste, nombreuses sont celles qui représentent des pommes : près de 70. L’histoire voudrait que ce motif récurrent dans l’œuvre du peintre, symbolisant l’amitié, soit lié à une histoire d’enfance. Enfant, Paul Cézanne aurait défendu avec vigueur son ami Emile Zola dans la cour de l’école. Ce dernier l’aurait alors remercié, dès le lendemain, en lui offrant en cadeau un panier de pommes. 
4/ Cézanne, un génie autodidacte 
Formé sur le tas, par la fréquentation assidue des classiques qu’il étudie dans les musées, Cézanne n’a jamais reçu de formation académique en peinture. Bien qu’il ait suivi plusieurs enseignements en dessin, il est refusé aux Beaux-Arts, puis au Salon officiel de Paris. Il travaille finalement sa technique comme il la ressent et selon les modèles qui l’inspirent. 
5/ Comme Degas, Cézanne a abandonné ses études de droit 
Inscrit, sur injonction paternelle, à la faculté de droit d’Aix-en-Provence en 1858, Cézanne ne passe que quelques semestres à étudier cette discipline. Dès 1858, il écrit un poème à son ami Zola où il exprime dégoût pour la matière : 
« Hélas, j’ai pris du Droit la route tortueuse.
– J’ai pris, n’est pas le mot, de prendre on m’a forcé ! 
Le Droit, l’horrible Droit d’ambages enlacé
Rendra pendant trois ans mon existence affreuse ! » 
6/ Cézanne et Zola, une amitié brisée par la littérature 
Cézanne rompt en 1886 une amitié d’enfance : celle qui le lie avec le grand écrivain Emile Zola. Pourtant très proches, les deux amis ne se reverront jamais. Pourquoi ? Cézanne s’est, paraît-il, reconnu dans L’Œuvre, le premier roman de l’écrivain, sous les traits peu flatteurs du peintre maudit et aigri Claude Lantier. Cézanne ne lui aurait jamais pardonné. 
7/ 1886, une année pivot pour Cézanne 
Outre la rupture avec Zola, 1886 marque un tournant dans la vie personnelle de Cézanne. En effet, son père meurt en octobre de la même année, le mettant en 
possession d'une fortune importante qui lui permet d’assurer son indépendance. Il se marie par ailleurs, en avril 1886, avec Hortense Fiquet, sa concubine et modèle depuis 16 ans. 
8/ Les regrets de Paul Cézanne 
En 1906, lors de l’inauguration d’un buste d’Émile Zola, décédé quatre ans plus tôt, Paul Cézanne montrera l’ampleur de ses regrets quant à leur amitié brisée. Alors qu’il n’a pas revu l’écrivain depuis 20 ans, il se met, au milieu de l’assistance, à pleurer devant la statue. 
9/ Cézanne, tué par la montagne Sainte- Victoire 
Le 15 octobre 1906, alors qu’il a encore planté son chevalet devant le massif qu’il n’a cessé de peindre, un gros orage éclate. Obstiné, le peintre poursuit 
pourtant son travail : trempé et frissonnant de fièvre à son retour à l'atelier, il meurt une semaine plus tard, emporté par une pneumonie. Alité, il se relève pourtant de temps en temps pour ajouter une touche à une aquarelle installée près de son lit. 
10/ Cézanne, père de l’art moderne 
Après son décès, le Salon d'automne consacre une rétrospective à Cézanne en 1907. Comme celle de 1895, cette exposition influence considérablement les peintres du temps, le plaçant comme un précurseur de l’art moderne, des fauves, des cubistes ou des abstraits. Picasso, en oracle, déclarera que « Cézanne était notre père à tous [les artistes modernes] ». 


Expositions sur grand écran : Cézanne - Portraits d'une vie 
Découvrez l'exposition sur grand écran, Cézanne - Portraits d'une vie au cinéma à partir du 10 avril 2018 
Consacrée aux séries de portraits de Paul Cézanne, l’exposition a ouvert ses portes à Paris avant de partir à Londres et Washington. Aucun amateur de l’art du XXe siècle ne peut faire l’impasse sur le génie et l’importance de Paul Cézanne
Mêlant des interviews de curateurs d’expositions et d’experts de la National Portrait Gallery de Londres, du MoMA de New York, de la National Gallery of Art de Washington et du Musée d’Orsay à Paris et des lettres de l’artiste lui-même, le film emmène les spectateurs au-delà de l’exposition, dans les lieux où Cézanne a vécu et travaillé, et met un coup de projecteur sur celui qui restait peut-être jusqu’à présent le moins connu des impressionnistes. Tourné à Paris, Londres, Washington et dans le sud de la France. 
Paul Cézanne : biographie du peintre de la "Montagne Sainte Victoire" 
La Rédaction, Mis à jour le 18/06/19 16:15 
BIOGRAPHIE DE PAUL CÉZANNE - Peintre français, Paul Cézanne est un peintre novateur. Ayant un temps fait partie du mouvement impressionniste, son œuvre a lancé le cubisme. Il est considéré comme le père de l'art moderne. 
Biographie courte de Paul Cézanne - Le peintre français Paul Cézanne naît le 19 janvier 1839 à Aix-en-Provence, dans une famille très aisée. Au collège, il fait la rencontre d'Émile Zola, avec qui il se lie d'amitié. Le jeune Paul commence à prendre des cours de dessin au lycée. Diplômé d'un baccalauréat ès lettres, il poursuit ensuite des 
études de droit, à la demande de son père. Mais il abandonne bien vite une carrière juridique qui ne le passionne pas. Il part alors étudier en 1860 la peinture à Paris, grâce à la pension que lui versent ses parents. Refusé aux Beaux Arts, il rentre à Aix, puis retente sa chance sur la capitale dès 1862. Il étudie alors à l'Académie Suisse, où il rencontre d'autres peintres comme Claude Monet, et Auguste Renoir. Cézanne passe beaucoup de temps au Louvre où il copie avec un grand intérêt les œuvres de Delacroix, Courbet, Rubens ou encore Velázquez. C'est désormais certain : Paul Cézanne veut et va devenir peintre
Les premiers tableaux de Paul Cézanne, une œuvre incomprise 

Ayant trouvé sa vocation, Paul Cézanne peint alors ses premières toiles dans lesquelles transparaissent une inspiration romantique et un goût pour les allégories (Le meurtre, 1868). Il s’essaie également au réalisme, au travers de natures mortes. Il propose à plusieurs reprises ses tableaux au Salon de Paris, mais se voit opposer des refus. Après avoir vécu entre Paris et Aix-en-Provence, Cézanne s’installe en 1872 dans la maison du docteur Gachet, à Auvers-sur-Oise. Aidé de son ami Camille Pissarro, il y développe sa technique et compose ses premières peintures impressionnistes (la Maison du pendu, 1873). Il s’attache alors à saisir la fugacité de scènes rurales, par petites touches de couleur, et travaille en extérieur. À la demande de Pissarro, il participe à la première exposition impressionniste, organisée par Nadar, en 1874. Il y présente trois toiles (Une moderne Olympia, La Maison du pendu et Étude, paysage d'Auvers) qui scandalisent les visiteurs. Peiné par cette incompréhension du public, Cézanne choisit de rompre avec le milieu impressionniste parisien et repart pour sa Provence natale. 
Le meurtre 1870 
La Montagne Sainte-Victoire inspire à Paul Cézanne de nombreux tableaux 
Paul Cézanne se coupe de son camarade Pissarro et met un terme à
son amitié avec Zola après la parution en 1886 de son roman l’Oeuvre. Bien que s’étant marié en 1886 avec Hortense Fiquet, avec qui il a eu unfils en1872, il vit essentiellement en solitaire, l’héritage
laissé par son père le mettant à l’abri du besoin. L’artiste se consacre alors à son art et peint entre 1880 et 1890 plusieurs centaines de tableaux, dont plus de 80 représentations de la Montagne Sainte-Victoire, parmi lesquelles le tableau Château Noir (1904). Il s’éloigne de la technique impressionniste par sa recherche de synthèse des formes. Il essaie d’en capter l’essence et laisse apparaître leur trame géométrique. De plus, il sculpte sa matière picturale en posant sur sa toile des touches de peinture dont le relief et la direction sont puissamment évocateurs du volume du sujet représenté. 
Les Joueurs de cartes et l'exposition consacrée à Cézanne lui valent la reconnaissance 
Suite à ses échecs antérieurs, Paul Cézanne expose peu. Cependant, en 1895, le marchand d'art Ambroise Vollard organise une exposition qui lui est consacrée, rassemblant 150 de ses œuvres, dont la
toile Les Joueurs de cartes. Cézanne, bien que peu populaire auprès du public, voit cette rétrospective rencontrer un grand succès parmi les acteurs du milieu : artistes et critiques. Dès lors, de nombreux salons exposent les tableaux du peintre et sa réputation ne cesse de s'accroître. Cézanne devient alors une source d'inspiration pour les jeunes artistes, dont plusieurs se rendent à Aix-en- Provence pour le voir travailler. Cézanne décède à 67 ans le 22 octobre 1906 à son domicile, des suites d'une pneumonie, après avoir enfin accédé à la reconnaissance publique. 

PAUL CÉZANNE : DATES CLÉS 

19 janvier 1839 : Naissance de Paul Cézanne 

Paul Cézanne naît à Aix-en-Provence le 19 janvier 1839. Ses parents, qui ne se marient qu'en 1844, lui donnent une petite sœur, Marie, le 4 juillet 1841. Sa dernière sœur, Rose, voit quant à elle le jour le 30 juin 1854. 

1869 : Rencontre avec Hortense Fiquet 
Le peintre rencontre Hortense Fiquet à l'Académie Suisse de Paris. Elle devient rapidement son modèle et sa compagne, et lui donne un fils, Paul, le 4 janvier 1872. La relation des deux jeunes gens reste pourtant secrète très longtemps, Cézanne craignant la réaction de son père. Il épouse finalement Hortense le 28 avril 1886. 
1872 : Pissaro initie Cézanne à l'impressionnisme 
Cézanne s'installe à Auvers-sur-Oise sur les conseils de son ami, le peintre impressionniste Camille Pissarro. Celui-ci lui enseigne les techniques impressionnistes : il suggère de capter la lumière du paysage dans un travail rapide, par petites touches de couleur. Cézanne est séduit et peint alors ses premières toiles impressionnistes, en s'inspirant des conseils de son ami. 
15 avril 1874 : La naissance des impressionnistes 
Une trentaine d'artistes ne sont pas acceptés par le jury du Salon officiel de Paris. Parmi eux figurent des peintres aujourd'hui célèbres : Cézanne, Degas, Monet, Pissaro, Renoir, Sisley, etc. Ils décident d'exposer eux-mêmes leurs œuvres dans l'atelier de leur ami, le photographe Félix Tournachon, plus connu sous le pseudonyme Nadar. Quelques jours plus tard, le critique Louis Leroy dans un compte-rendu sur cette exposition parlera d’ « impressionnistes » en référence au titre d'un tableau de Claude Monet : Impression soleil levant
1881 : Le père de Cézanne lui fait construire son atelier 
De retour dans sa Provence natale, Paul Cézanne a le loisir d'exercer son art dans un atelier que son père a fait construire pour lui à Jas-de-Bouffan, en périphérie d'Aix-en-Provence. 

1886 : Rupture avec Zola 

La profonde amitié qui liait Cézanne et Zola depuis leur rencontre sur les bancs du collège Bourbon, à Aix-en-Provence, au début des années 1850, prend subitement fin. La cause de leur désaccord est la publication par Emile Zola de L'Oeuvre, en 1886. Le romancier y décrit l’histoire d’un peintre raté et incompris qui finit par mettre fin à ses jours. Paul Cézanne croit se reconnaître dans ce portrait. Il n’apprécie pas cet affront et coupe les ponts avec son ami d'enfance. 

1895 : Cézanne, précurseur du cubisme 

Le peintre est reconnu comme étant à l'avant-garde du mouvement cubiste, par la synthèse des sujets qu'il représente ainsi que leur géométrisation sur la toile. Dans certains de ses derniers tableaux comme Nature Morte au Rideau et Pichet Fleuri (1895), il multiplie les points de vue, une technique ensuite développée par les cubistes, notamment par Pablo Picasso. 
Novembre 1895 : Première rétrospective des travaux de Cézanne 
Au cours du XIXe siècle, dominé dans le domaine pictural par le romantisme et l'impressionniste, Paul Cézanne réussit à définir un genre nouveau. Le marchand de tableaux parisien Ambroise Vollard prend l'initiative d'organiser une exposition consacrée aux peintures de Paul Cézanne. Cette rétrospective, qui réunit quelques 150 œuvres, marque l'arrivée du succès pour le peintre. Il obtient la reconnaissance de ses pairs et devient une source d'inspiration. 
22 octobre 1906 : Mort du peintre 
Paul Cézanne s'éteint le 22 octobre 1906 à Aix-en-Provence. Quelques jours auparavant, il avait été surpris par un orage violent alors qu'il peignait en extérieur. Pris d'un malaise, il passe des heures sous la pluie. La pneumonie qu'il attrape alors, à l'âge de 67 ans, lui est fatale. Peintre incompris du public et d'une partie de la critique, Cézanne a cependant exercé une influence incontestable sur ses confrères, et continue à inspirer de nombreux artistes après sa mort. 
L'Estaque, vue à travers les pins 

Quand Cézanne rêvait d'Italie 

Par Letizia Dannery, 

publié le 29/02/2020 à 09:30 L’EXPRESS 

EXPO. Tintoret, Greco, Giordano... Pour la première fois, les œuvres du peintre aixois sont mises en regard avec celles des grands maîtres transalpins qu'il adule. 
Comment Paul Cézanne (1839-1906) s'est-il entiché de la peinture italienne, jusqu'à s'en inspirer sur la toile, alors même.... qu'il n'a jamais franchi les Alpes ? Pas globe-trotteur pour un sou, c'est au Louvre, mais aussi au musée Granet d'Aix-en-Provence, qu'il scrute les tableaux de Jacopo Bassano, Tintoret, Greco, Luca Giordano ou 
Salvatore Rosa, poids lourds du chevalet de l'autre côté de la frontière aux XVIe et XVIIe siècles. Après sa disparition, le Provençal imprégné de culture latine deviendra à son tour l'inspirateur quand, dans l'Italie fasciste des années 1920, les jeunes maîtres du Novecento s'approprieront son travail. De Venise à Rome, en passant par Naples, le musée Marmottan-Monet, à Paris, explore ces correspondances inédites, dans une exposition aussi fluide que pédagogique, orchestrée par Marianne Matthieu et Alain Tapié. 
Le fait-divers rejoint la scène religieuse 
A ses débuts, Cézanne dévore, comme nombre de ses contemporains, les feuilletons des gazettes populaires qui font, actualité macabre oblige, la part belle à la violence. Orgies et crimes peuplent l'imaginaire du peintre, qui est aussi un lecteur de Zola, son inséparable comparse au lycée d'Aix, dont il est resté très proche. Ses toiles de l'époque, comme La Femme étranglée et Le Meurtre, se rapprochent de l'univers naturaliste de l'auteur de Thérèse Raquin -publié en 1867. 
Avec les ingrédients du romantisme noir, l'artiste peint un Meurtre ténébriste aux corps lourds, dans une dynamique tragique, qui privilégie la sensation pure. Comme Tintoret, trois siècles plus tôt, figurait l'instant pathétique de la mort emportant le regard de Jésus tout juste descendu de la croix. Cézanne reprend à son compte le jeu des obliques du Vénitien dans cette Déploration du Christ, où les diagonales formées par le corps du fils de Dieu et son bras droit tenu par Marie-Madeleine évoquent la posture de l'assassiné du Meurtre. C'est ainsi, qu'à trois cents ans d'intervalle, le fait divers criminel rejoint la scène religieuse de la terribilita -ainsi qu'on nommait la puissance et l'expressivité dans la création transalpine. 
L'hommage à Greco: grâce longiligne et intériorité 
Cézanne dialogue avec un autre maître du passé: le Greco. Né en Crète -alors rattachée à la République de Venise-, ce célèbre disciple du Titien a longuement fourbi ses armes sur la péninsule italienne, avant de rejoindre l'Espagne qui l'érige au rang de superstar. Il influence fortement Cézanne, qui lui offre un clin d'oeil explicite via sa revisite de La Femme à l'hermine, dont il a vu une reproduction dans la revue du Magasin pittoresque. Au musée Marmottan, ce n'est pas ce tableau de Greco qui est mis en regard avec l'hommage cézannien, mais un Portrait de jeune fille similaire -issu d'une collection privée et non daté. On y voit la grâce longiligne du visage et la force intériorisée du regard transcrites par le Crétois transposées sur la toile du Provençal. 
Les Baigneurs 

Des baigneuses fusionnées avec la nature 

Dans le panthéon pictural de Cézanne, le français Nicolas Poussin est en bonne place sur le podium. Figure majeure du classicisme au XVIIe siècle, ce dernier a mené l'essentiel de son parcours artistique à Rome, où il a rendu l'âme en 1665. Deux siècles plus tard, Cézanne compose une Pastorale sur laquelle se côtoient femmes nus et hommes habillés, dans le sillage du scandaleux Déjeuner sur l'herbe de Manet, peint sept ans plus tôt. Mais, ce qui en jette ici, ce sont les liens évidents qui unissent la Pastorale et les figures de Poussin

Il n'y a qu'à regarder le Paysage avec Bacchus et Cérès, peint au mitan des années 1620, pour constater que l'Aixois agence ses baigneuses à la manière du Romain: un groupe à gauche en hauteur, un autre au premier plan, à l'horizontal. Et, en prime, la fusion, puissante, entre la nature originelle - mer, rochers, arbres- et les personnages. Là encore, Cézanne n'imite pas, il observe, puis modernise, pour créer une oeuvre qui lui est propre: "Je veux que la fréquentation d'un maître me rende à moi- même; toutes les fois que je sors de chez Poussin, je sais mieux qui je suis."
Si Cézanne, en son temps, craque pour l'Italie, la Botte le lui rendra bien. Dans les premières décennies du XXe siècle, sa peinture trouve un écho chez les artistes du Novecento, mouvement à l'encontre des avant-gardes et du futurisme, qui recherche l'harmonie dans la composition. Boccioni, Morandi, Pirandello ou encore Sironi en sont les protagonistes phares. Ils coupent les ponts avec les tableaux religieux ou mythologiques des anciens pour adopter le dépouillement des thèmes chers au Provençal: paysages, figures, natures mortes.
Nous voilà saisis face au portrait que Marco Sironi réalise de son frère Ettore, qui adopte une posture proche de celle de L'Homme assis de Cézanne. Ici, l'Italien exprime la mélancolie, rehaussée d'une "certaine idée de l'absence" chez son pendant français. Des similitudes, donc, mais autant de différences, dans ce parcours d'une soixantaine d'oeuvres (dont l'iconique Montagne Sainte-Victoire), prêtées par plus de 40 fonds internationaux, grâce auquel on regarde d'un oeil nouveau le génie d'Aix- en-Provence. 

Cézanne et les maîtres. Rêve d'Italie au musée Marmottan- Monet, Paris (XVIe), jusqu'au 5 juillet. 




EGON SCHIELE — 
Portrait du peintre Anton Peschka, 1909
Schiele naît en 1890. Jeune garçon, il était fasciné par les trains et passait de nombreuses heures à les dessiner. Il était tellement absorbé par ses dessins que son père, frustré que son fils ne veuille pas poursuivre la même carrière que lui, finit par détruire ses carnets de croquis. Dès 1905, année de la mort de son père, il exécute ses premières peintures, notamment des autoportraits. La mort de son père ternit sa jeunesse et lui donne une vision du monde sombre et torturée. 
Field of Flowers, 1910 
En 1906, Schiele posa sa candidature à l'École des Arts et Métiers de Vienne, mais au cours de sa première année, ses professeurs décidèrent qu'il était mieux adapté à la peinture générale auprès du professeur Christian Griepenkerl, peintre académique conservateur. Il abandonna au bout de 3 ans, frustré par le style de son tuteur. Lui et d'autres étudiants insatisfaits fondèrent le Groupe de l'Art Nouveau, se faisant ainsi remarquer par Arthur Roessler, critique d'art du Journal ouvrier, qui devient durant les années suivantes son principal protecteur, et organisèrent de nombreuses expositions ensemble au fil des ans. Il prend vite ses distances avec sa ligne ornementale et choque la bonne société de cette fin d’Empire austro-hongrois avec ses corps nus, souvent très jeunes, désarticulés, proche du déséquilibre, ses poses érotiques audacieuses. 
Procession, 1911

Gustav Klimt avait à cœur de parrainer de jeunes artistes, et Schiele piqua son intérêt après leur rencontre en 1907. Comme Schiele, Klimt fut également attaqué au cours de sa carrière à cause de la présence d'éléments pornographiques dans son art. Les deux partagèrent une estime mutuelle tout au long de leurs vies, furent amis, et selon une rumeur, partagèrent l'amour de la même femme. 
Agony, 1912 
Quand Schiele avait 21 ans, il rencontra Wally alors âgée de 17 ans. Elle avait déjà travaillé comme modèle pour Klimt. Ensemble, ils déménagèrent dans une petite ville appelée Krumau, d'où venait la mère de Schiele, mais furent rapidement chassés par des résidents qui désapprouvaient leur style de vie bohème. Il n’empêche, poussé par sa fureur de vivre et de créer, Schiele l’indomptable écrit que « celui qui n’est pas assoiffé d’art est proche de la dégénérescence », et multiplie ses nus à l’expressionnisme âpre. Les formes sont cernées de noir, les traits sont nerveux, anguleux, le ton rose pâle du papier lui sert de couleur pour le grain de la peau, juste rehaussé de quelques touches de rouge et de vert. 
Stein on the Danube, 1913 



En 1912, Schiele et Wally déménagèrent dans la région de Neulengback, où Schiele fut arrêté pour avoir séduit et enlevé une jeune fille. Après avoir passé 21 jours en détention, il fut condamné à trois jours de prison supplémentaires, et le juge théâtralisa la chose en brûlant l'un de ses dessins devant lui. Tout au long de son emprisonnement, Wally lui resta loyale et lui livra de la nourriture et du matériel de peinture derrière les barreaux. 

Lovers Man and Woman, 1914 

De l'autre côté de la rue de l'atelier de Schiele, à Vienne, vivaient les sœurs Edith et Adéle Harms. Schiele décida qu'épouser Edith serait une bonne idée, ils se marièrent en 1915. La Première Guerre mondiale battait déjà son plein lorsque Schiele épousa Edith, et trois jours seulement après leur mariage, il reçut l'ordre de s'enrôler pour le service actif. Il fut affecté à Prague, où Edith le rejoignit. Son service militaire ne l'empêcha pas d'exposer ses œuvres. Il fut chargé de garder et escorter des prisonniers russes, qu'il commença à utiliser comme modèles pour sa peinture. Son commandant lui donna même un débarras désaffecté à utiliser comme studio. 

Levitation, 1915 

Schiele aimait beaucoup les femmes : il déclara une fois que 180 femmes passèrent par son studio en seulement 8 mois. Quand il se maria pour la première fois, il s'attacha à n'utiliser qu'Edith comme modèle, son style changeant pour devenir plus naturaliste, reflétant peut-être la tendresse et l'intimité qu'il partageait avec elle. Après son mariage en 1915, la peinture de Schiele semble s’adoucir, les formes s’arrondir (Nu debout, avec un tissu, 1917). Le 6 février 1918, Klimt décède et Schiele exécute son portrait sur son lit de mort. 

The Mill, 1916

Durant l'automne 1918, l'Europe fut balayée par une épidémie de grippe espagnole, qui coûta la vie à plus de 20 millions de personnes, dont Schiele et sa femme. Edith, enceinte de six mois à l'époque, mourut en premier et Schiele trois jours plus tard, le 31 octobre. Il avait alors 28 ans. Météore de l’art, comme Basquiat soixante-dix plus tard, Egon Schiele a explosé en plein vol après avoir réalisé en dix ans quelque trois cents peintures et 3000 œuvres sur papier. Bien qu'il ne fut actif que sur une courte période, son travail jeta les bases du mouvement expressionniste viennois et inspira d'autres mouvements futurs, tels que l'expressionnisme abstrait. 

L'étreinte, 1917 
Mère de l'artiste endormie, 1911 
Self Portrait, 1912 



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