SCULPTURE

LOUISE BOURGEOIS

L'artiste américaine d'origine française Louise Joséphine Bourgeois naît à Paris le 25 décembre 1911, de Joséphine Fauriaux et de Louis Bourgeois. Louis travaille avec sa femme et sa belle-mère pour la Maison Fauriaux, galerie spécialisée dans la restauration et la vente de tapisseries du Moyen Âge et de la Renaissance et d’autres antiquités. Les Bourgeois ne seront épargnés ni par la Grande Guerre, dont le père, Louis, revient blessé dès 1914, ni par l’épidémie de grippe espagnole de 1918, qui laisse la mère de Louise épuisée. Peu à peu, le mari se détourne de son épouse affaiblie pour jeter son dévolu sur la jeune gouvernante anglaise des enfants. Du haut de ses onze ans, la fillette n’est pas dupe, et les trahisons répétées de son père laisseront à jamais ouverte une plaie vive et douloureuse. 


Mais son enfance sera également parsemée de moments de pur bonheur, au cours desquels elle seconde sa mère dans l’atelier familial, remplaçant au pied levé un dessinateur adepte de l’absentéisme. Louise exerce son talent naissant sur les multiples détails que le temps a effacés de la trame. Si la sculpture est le cœur de son œuvre, le dessin deviendra le gardien de ses « pensées plumes », ces pensées attrapées au vol qu’elle dessine la nuit. 


L’anglais acquis auprès de sa préceptrice lui permet aussi de jouer les intermédiaires avec la clientèle étrangère, essentiellement américaine. Très appréciées, des œuvres révélaient souvent un foisonnement de nus, et l’une des tâches de Louise consistait à « découper » les organes génitaux exposés aux regards et à les remplacer ici par une feuille de vigne, là par un bouquet de fleurs, afin de ménager les susceptibilités morales et puritaines des collectionneurs d’outre-Atlantique. 


1932 : Son baccalauréat en poche, Louise s’oriente vers des études de mathématiques, mais très vite la théorie l’ennuie ; elle revient à ses premières amours et rejoint l’Ecole des beaux-arts de Paris, puis celle du Louvre, après un temps passé sur les bancs de l’Académie Ranson. A 26 ans, Louise Bourgeois étudie auprès de Charles Despiau, d’une curiosité insatiable, elle fera un détour par de nombreux ateliers dont ceux de Paul Colin, Roger Bissière, Marcel Gromaire ou Fernand Léger. Forte de ses capacités en anglais, elle sera interprète, traductrice, ou joue les guides au Louvre. « Un anglais loin d’être parfait », dira-t-elle, mais bien suffisant dans un pays où très peu de gens alors le parlent. 


La même année elle rencontre Robert Goldwater, un historien d’art américain. Nous sommes en 1938. Quelques mois plus tard, ils se marient et s’envolent pour le Nouveau Monde et New York, où ils choisissent de s’établir. 


S’adaptant à la relative exiguïté de leur logement, elle dessine, peint, s’initie à l’estampe. En 1945, la galerie new-yorkaise Bertha Schaefer accueille sa première exposition individuelle. Une deuxième suit en 1947, présentée par la galerie Norlyst, et marque l’apparition dans son travail du thème des femmes- maison. Louise a entre-temps repris ses travaux de sculpture, qui se déploieront plus tard dans l’espace qu’elle aménage sur le toit de son immeuble. Elle façonne le bois, taille de hautes silhouettes longilignes, rappelant les totems primitifs mais évoquant aussi à ses yeux les proches laissés derrière elle et qui lui manquent. 


Son père meurt en 1951. La même année, elle obtient la nationalité américaine et le MoMA, fait l’acquisition de l’une de ses œuvres. Trois expositions sculpturales se succèdent entre 1949 et 1953. Mais dès lors, et jusqu’au début des années soixante, elle semble se retirer de la bouillonnante scène culturelle new-yorkaise, elle évoque un retour sur soi. 


La décennie suivante elle expérimente une grande variété de matériaux mous : plâtre, latex, caoutchouc, puis le marbre et le bronze. Sa participation, aux côtés d’Eva Hesse et de Bruce Nauman, à une importante exposition sur le thème de l’Abstraction excentrique, organisée par la galerie new-yorkaise Fischbach en 1966, marque son retour sur la scène artistique. Elle réintègre également les bancs de l’école mais pour enseigner, cette fois, dans plusieurs établissements et départements universitaires d’art, où elle aura une incontestable influence sur plusieurs générations d’étudiants. 


Depuis son arrivée à New York, Louise a fréquenté les surréalistes, dont beaucoup comme André Breton et Marx Ernst ont fui le nazisme, côtoyé des expressionnistes abstraits, des représentants du Minimalisme, de l’Art informel, mais est toujours restée volontairement en marge des grands courants. « Je suis un coureur solitaire, dira-t-elle, mais un coureur de fond. » Et lorsqu’on lui rappelle que ces premiers travaux furent longtemps associés au surréalisme, elle parle d’« une grande méprise car les surréalistes pouvaient tourner tout en plaisanterie alors que je considère la vie comme une tragédie ». 


A la pointe de l’avant-garde tout au long du siècle dernier, longtemps ignorée sur le sol européen, son œuvre fut longtemps mésestimée et méconnue du grand public. Et si elle est la première femme à exposer au MoMA, en 1969, il faut attendre 1982 pour voir cette même institution présenter une première grande rétrospective de son travail. 
Robert disparaît en 1973. Coïncidence ou non, sa sculpture s’oriente dès lors vers une thématique beaucoup plus sexuée et violente. La Destruction du père, terrible métaphore de la castration d’un père par sa famille, d’une violence inouïe sous une lumière rouge sang, marque semble-t-il un tournant, par l’effet libératoire et cathartique qu’il produit sur l’artiste : « Après cela, je me suis sentie différente, dit-elle alors. J’étais transformée. » Et prête à reconstruire. Les formes se font plus organiques. Elle dira : « Ma sculpture est mon corps. Mon corps est ma sculpture. » 


Le vaste atelier, dont elle fait l’acquisition en 1980 à Brooklyn, lui offre une nouvelle dimension. Ses œuvres deviennent monumentales, il est question, toujours, de souffrance, de solitude, mais aussi de féminité, de maternité, de relations et d’équilibre entre les sexes. Louise Bourgeois représente les Etats-Unis à la Biennale de Venise. Elle y recevra le Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre en 1999. Auparavant, la France lui avait tardivement fait les honneurs du Grand prix national de la sculpture, décerné en 1991. Suivront deux rétrospectives en 1995, puis en 2008. 


C’est durant les années 1990 qu’elle développe un nouveau thème qui lui est cher : celui de l’araignée. Après avoir réglé ses comptes avec son père en travaillant notamment sur l’image du phallus, Louise Bourgeois vient rendre hommage à sa mère, sa « meilleure amie, une personne réfléchie, intelligente, patiente, apaisante, raisonnable, délicate, subtile, indispensable, soigneuse et aussi utile qu’une araignée ». « Elle savait aussi se défendre, et prendre ma défense, en refusant de répondre aux questions stupides, indiscrètes, embarrassantes ou trop personnelles », aimait-elle à se souvenir. 


Louise Bourgeois avait « choisi l’art plutôt que la vie », et seule la mort avait sans doute le pouvoir de suspendre son énergique et insatiable besoin de créer. Elle s’est éteinte, à 98 ans, à la veille de l’inauguration à Venise d’une nouvelle exposition personnelle intitulée The Fabric Works, présentant une série d’œuvres inédites en tissu, fruit de ses dernières introspections et observations de la vie. 


SOURCES










Un poisson-zombie, une sirène aux yeux globuleux, l’os d’un doigt humain… Voilà Twitter transformé en musée des horreurs ! Depuis la fermeture des institutions culturelles, en raison de la pandémie de Covid-19, des conservateurs anglo-saxons se sont lancés dans un drôle de défi : montrer la pièce de leur collection la plus hideuse. Résultat, sous le #CreepiestObject, on assiste à un grand « Horror Picture Show » sur les réseaux !
Ce tournoi des affreux a commencé avec un post sur Twitter du Yorkshire Museum (dans le nord de l’Angleterre) qui, le premier, a dégainé un chignon, une touffe de poils ayant appartenu à une Romaine du IIIe-IVe siècle et orné de pinces. De l’autre côté de l’Atlantique, le Pei Museum, musée de l’Île-du-Prince-Édouard, a répliqué avec l’étrange jouet d’un enfant maudit. Baptisé « Wheelie », cet agneau éclopé « se déplace tout seul d’un endroit à l’autre ». Brrrrr…
Du côté du musée de l’Histoire allemande, à Berlin, les conservateurs affichent au grand jour un terrifiant costume : un masque contre la peste, modèle à bec de 1650–1750. Tandis qu’à Oxford, au musée Pitt Rivers, on a misé sur « un cœur de mouton, piqué de clous, à porter en collier pour conjurer les mauvais sorts ». Mention spéciale à la pièce du Historic Environment Scotland : le visage d’un homme peint sur le tympan d’une baleine… Un vrai cauchem’art ! Beaux Arts, avril 2020




Il faut tenir compte de la stature du sculpteur

Paris, 7 rue des Grands Augustins, octobre 2005. Une cinquantaine d'amis attendent sous les poutres de l'illustre Atelier Picasso - ce lieu mythique qui vit Balzac écrire « Le Chef d'oeuvre inconnu », Picasso peindre « Guernica » et Jean-Louis Barrault fonder une compagnie de théâtre... Il y a là deux anciennes ministres, un chef d'orchestre, une diva, des musiciens parmi lesquels un violoniste virtuose, une dizaine de stars du cinéma ou de la chanson, quelques enfants. Et ceux qui ne sont pas encore connus le seront bientôt, n'en doutons pas : cela fait beaucoup de talent au mètre carré. Le silence se fait lorsque la figure imposante d'Ousmane Sow apparaît au sommet du petit escalier. Joyeux anniversaire ! S'il est surpris - le Maître a exprimé le vœu de fêter ses soixante-dix ans en famille -, il n'en laisse rien paraître. Il faut dire que sa « famille », une famille d'élection, s'est notoirement élargie ces dernières années. Dakar, Paris, Tokyo, Rabat, Ottawa, New York.... La fête s'achèvera en toute simplicité sur les bancs du Pont des Arts, autre lieu mythique sur lequel Ousmane Sow a présenté quelques années plus tôt sa vision de l'Afrique et de la bataille de Little Big Horn.
Au cours de la soirée, ses petits enfants interprètent une saynète. 
« Aïda : - Soixante-dix ans, c'est vieux ?
Alioune : - Ne raconte pas n'importe quoi ! Tu as vu Mam' (Grand-père), tout ce qu'il fait ! Il sculpte, il fait le tour du monde avec ses expos, il assure les vernissages et les cocktails...
- Oh, ça, ça lui casserait plutôt les pieds... (...) Il travaillait bien à l'école ?
- Pas du tout. Il était trop paresseux. Mais il avait taillé une petite sculpture dans du granit que l'instituteur avait placée sur l'armoire.
Et il se disait que quelqu'un qui a sa sculpture sur l'armoire ne peut pas être nul... »

Aujourd'hui, ses sculptures ne tiendraient plus sur une armoire et Ousmane Sow collectionne les récompenses. L'homme a belle allure, une apparence imposante, adoucie et multipliée à la fois par un sourire irrésistible. Il s'exprime en un français impeccable, tel qu'il n'est plus guère parlé que par les élites de la francophonie, hors de notre hexagone exigu, généralement. A la différence de ceux qui abusent de chevilles adverbiales, toujours les mêmes, dans leurs discours, Ousmane cherchant ses mots dit simplement : « Comment dirai-je ? » Il n'est pas du genre à laisser passer un à-peu-près. En outre, bien que parfaitement courtois, il n'est pas forcément d'accord avec vous.

Mais n'anticipons pas.
Ousmane Sow voit le jour à Dakar le 10 octobre 1935. Il est le sixième enfant de son père, Moctar, cinquante-six ans, et le troisième de sa mère, Nafi N'Diaye, vingt-deux ans. Moctar a créé sa propre entreprise de transport et règne sur une flottille de camions. Nafi N'Diaye ne sait ni lire ni écrire, mais elle descend d'une vieille famille de nobles guerriers de Saint-Louis-du-Sénégal.
Les aventures de sa grand-mère maternelle, Dior Diop, continuent à passionner les petits-enfants d'Ousmane, Alioune et Aïda. Cette grand-mère-là fumait la pipe, élevait un boa, parcourait le pays à cheval avec les hommes de la famille, tous plus ou moins seigneurs de la guerre, et participait même aux razzias, dit-on. Et que dire de l'épopée du grand-oncle Lat-Dior Ngoné Latyr Diop, héros légendaire et rebelle, que de nombreux auteurs sénégalais ont célébrée. La force tranquille et bonhomme du sculpteur ne doit pas faire oublier son ascendance aristocratique et guerrière, il est arrivé que certains s'en rendent compte à leurs dépens.
Tenez : l'histoire du Guerrier et du Buffle, justement, un groupe de sa série « Masai » acheté par l'Assemblée Nationale sénégalaise en 1995. Un an plus tard, malgré les relances du sculpteur, l’œuvre n'a toujours pas été réglée. Ousmane Sow envoie un ultimatum au Président de l'Assemblée. L'ultimatum expiré, il loue un camion élévateur et entreprend de récupérer son guerrier et son buffle. Les gendarmes affolés et craignant pour leur situation le supplient de n'en rien faire. Bon bougre, l'artiste accepte de prolonger l'ultimatum. Mais la nouvelle date fixée est à son tour dépassée et il revient avec sa grue. La statue est déjà sur la plate-forme du camion lorsque survient le Président, dont la voiture officielle reste bloquée. Entretien privé improvisé. Il ne pouvait s'agir que de malentendus et de contretemps malheureux, naturellement. Le questeur de l'Assemblée remet à Ousmane dix millions de francs CFA en petites coupures qu'il entasse dans son petit sac à dos... avant de remettre en place « Le Guerrier et le buffle ». Ousmane raconte cette anecdote avec bonne humeur et commente en riant : « J'ai la chance de vivre dans un pays tolérant. Ailleurs, j'aurais pu me retrouver en prison. » Quoi qu'il en soit, il est recommandé de tenir compte de la stature du sculpteur.

Mais n'anticipons pas.
A sept ans, Ousmane est entré à l'École française - où il attaque ses premières sculptures - et fréquente l'École coranique. Son éducation est stricte, sans trop de manifestations sentimentales, mais il saura faire siennes les qualités de son père, musulman éclairé, généreux, refusant les charges et déclinant les honneurs, et respectueux de la liberté de penser au point d'autoriser sa femme à voter différemment de lui aux élections. Ce père a combattu en France pendant la première guerre mondiale et obtenu la Croix de Guerre : il n'en a jamais parlé. Cette année-là, Dakar est bombardé.
A dix ans, Ousmane sculpte des blocs de calcaire trouvés sur les plages. Sur les mêmes plages peut-être, quelques années plus tard, il connaît ses premières aventures amoureuses. Il a la réputation de plaire aux femmes, déjà. Il voit jusqu'à quatre films par nuit au cinéma Corona. Quand il a les moyens , il s'offre une place à soixante francs : il n'y a pas de toit au-dessus des places à trente francs, et quand il pleut... Le projectionniste est indélicat, il vole une bobine de temps en temps, si bien qu'il y a des trous dans le scénario. Mais, comme le cinéma repasse souvent les mêmes films, il se trouve toujours un voisin pour vous raconter les épisodes manquants. En même temps que la fin, en avant-première.
Ousmane a dix-sept ans lorsque son père accomplit son pèlerinage à La Mecque. Il intègre une école privée dont il sort muni d'un brevet commercial. La mort du père, quatre ans plus tard est la première grande rupture dans sa vie. Il décide de partir, à l'instar de nombreux jeunes Dakarois. Pour Paris, bien sûr.
Il embarque sur un cargo à destination de Marseille, pour plusieurs semaines de mer. A l'escale de Tanger, comme il n'a pas de quoi payer le déjeuner qu'il a déjà entamé, il a l'idée de réciter des versets du Coran. Le patron du restaurant, surpris de voir un Noir connaître aussi bien le livre sacré, l'invite. Ce serait à ce jour son unique supercherie.
A Paris, il a mille francs en poche quand il prend son premier petit déjeuner à Port Royal. Le café croissant coûte cinq cents francs, il laisse le reste en pourboire. C'est son genre. Plutôt rien du tout que trop peu. Après quoi, il s'en remet à la Providence. Par bonheur, la Providence, comme certaines femmes de son entourage, semble avoir un petit béguin pour lui. De braves agents lui ouvrent une cellule pour la nuit, partagent leur petit déjeuner avec lui et téléphonent aux collègues d'un commissariat voisin pour lui réserver une autre cellule pour le soir ! Une boulangère lui assure un minimum de calories...

« Aïda : - Il paraît qu'il avait charmé une boulangère qui lui offrait tous les jours une baguette et une tablette de chocolat.
Alioune : - Oui. Et tu sais comment il séduisait les femmes ? Il s'accoudait à un mur sur les quais de la Seine et chantait Tino Rossi ! (...) Il aimait beaucoup la France, à ce moment-là. »

Entendons-nous. Ousmane Sow aime toujours beaucoup la France qui le reconnaît, le décore, le fait Officier de la Légion d'Honneur, Officier des Arts et Lettres, l'admet dans le Petit Larousse. Mais la France (profonde) de la fin des années cinquante était plus chaleureuse, plus généreuse, pas encore angoissée par des problèmes d'identité. « Je n'ai pas souffert du racisme, la générosité des gens était extraordinaire. A l'époque, même les clochards avaient de l'esprit... Je me souviens de celui qui, au coin d'une rue, m'avait posé cette question : L'infini, ça ne te fatigue pas, toi ?» Il n'est pas sûr qu'Ousmane Sow soit fatigué par l'infini. Et il espère que cette France dont il se souvient finira par renaître. Nous aussi.

Mais ce n'est pas après le triomphe et la gloire que court le sculpteur. D'ailleurs, il ne se tient pas au courant de ce qu'il faut faire, ni des lieux à fréquenter pour être reconnu. Lorsqu'en 1992 il reçoit la troisième lettre d'invitation de la Dokumenta de Kassel - le must du must en matière de reconnaissance internationale - il a négligé de répondre aux deux premières...
Mais n'anticipons pas.

De 1957 à 1961, il vit à Paris de plusieurs petits métiers et fréquente des étudiants des Beaux Arts en qui il ne se reconnaît guère. Il a provisoirement abandonné la sculpture. Il achève ses études d'infirmier l'année où le Sénégal accède à l'indépendance. Lui est très indépendant depuis toujours. Il entreprend une formation de kinésithérapeute. Il veut s'inscrire pour défendre la France, celle qu'il aime, au moment du putsch des généraux en Algérie. Mais, lorsqu'il a eu le choix, il a opté pour la nationalité sénégalaise et il se sent des devoirs envers son pays. Il sera le premier kinésithérapeute du Sénégal.
« La kinésithérapie a été pour moi une profession de substitution », dira-t-il. Et, par ailleurs, il déplore que l'anatomie ne soit pas enseignée aux Beaux Arts. Ses œuvres sont l'aboutissement d'un patient travail et d'une longue réflexion sur le corps humain. Un corps qu'il n'hésite pas à triturer, déformer, recréer, pour le plier à ce qu'il veut exprimer.
A Dakar, il s'est remis à sculpter.
ll revendique enfin le statut d'artiste en exposant un bas-relief au Premier Festival Mondial des Arts Nègres en 1966.
Il retourne bientôt en France pour exercer dans le privé. Le soir et le week-end, parfois même dans la journée entre deux patients, il transforme son cabinet de kiné en atelier. Il fabrique des marionnettes articulées, invente pour elles des scénarios surréalistes et réalise un petit film d'animation.
1978 : retour définitif dans la capitale sénégalaise. Il divorce quatre plus tard, sa femme, infirmière française, regagne la France avec leurs enfants. La vie d'Ousmane est de plus en plus dédiée à la sculpture. C'est pendant la décennie qui suit qu'il va concevoir l’œuvre que nous connaissons aujourd'hui.

Ses premières sculptures ont disparu. Il ne s'en est pas soucié. Elles se sont dégradées ou bien il les a données. Il n'avait pas encore songé à durer. Ou bien ses réalisations ne lui paraissaient pas dignes de ses ambitions. Mais au fil du temps et de la création, il s'est colleté avec la matière. Il a fini par s'inventer son propre matériau, hétéroclite, original, qui lui servira aussi bien pour ses statues que pour les carreaux de couleur qui forment le sol de tous les étages de la maison qu'il s'est construite au bord de la mer, à Dakar. Sur cette matière, on l'a beaucoup questionné. Il n'a pas l'intention d'en parler. Qu'on puisse se focaliser sur cette question le contrarie. On se contentera donc de l'essentiel : l’œuvre d'Ousmane, c'est de l'esprit et de la matière.

L'année 1988-1989 marque la seconde grande rupture dans sa vie. Ousmane Sow a cinquante ans, à peu près l'âge auquel un certain Joseph Conrad décida de troquer la navigation au long cours pour la littérature. Désormais, il ne sera plus que sculpteur. Autour de lui, ses premiers admirateurs commencent à se soucier de la diffusion et de la conservation de ses dernières créations. Ce sont les « Nouba ».
La reconnaissance du public est immédiate. Il expose à Dakar, à Marseille, à Paris, à Genève, à New York, à Tokyo, à la Réunion... En 1992, la Dokumenta de Kassel l'installe définitivement parmi les grands. La Biennale de Venise confirme en 1995.
La consécration ne l'empêche pas de retourner régulièrement dans son atelier à ciel ouvert et de chausser ses vieilles tennis, maculées de traces de pâte et d'éclats de peinture, dont il use comme d'une paire de savates. De l'atelier de Grand Médine, puis de sa maison de Dakar en forme de sphinx sortent les « Masai », les « Zoulou », les « Peul », les Indiens et les chevaux de « Little Big Horn », toute une nouvelle humanité qui voyage par bateau, par avion, par camion à travers le monde.

En 1999, Ousmane change de continent et s'intéresse aux premiers habitants du « Nouveau Monde ». Il met en scène sur une corniche au bord de l'océan la fameuse bataille de Little Big Horn qui vit les Indiens, parmi lesquels les Sioux Lakotas Sitting Bull et Crazy Horse, anéantir le septième régiment de cavalerie du général Custer. Les sculptures de Little Big Horn seront présentes, avec les Noubas, les Peuls et les Masais, lors de la grande rétrospective du Pont des Arts à Paris. Cette exposition, associée à des sculptures des séries, est reprise sur le Pont des Arts à Paris. L'événement est produit par sa compagne Béatrice Soulé. Plus de trois millions de visiteurs. Lors du démontage, un bouquiniste dont l'emplacement est proche de la passerelle veut absolument inviter Ousmane à dîner, pour le remercier de tout l'argent qu'il lui a fait gagner. Il est persuadé que cette manifestation a réclamé d'énormes moyens... « - Non, c'est juste une petite affaire de famille », répond le sculpteur.

La même année, avec la complicité du Musée Dapper, l'expérience et le talent des fondeurs et patineurs de Coubertin, Ousmane passe au bronze. Certains de ses admirateurs ont pu craindre que son originalité y perde ; c'est tout le contraire : le bronze amplifie la qualité plastique de son oeuvre.

2002 : Victor Hugo selon Ousmane Sow est coulé dans le bronze. 
Le sculpteur et le poète ont lutté fraternellement au pied du « Sphinx » pendant des mois. Il l'a voulu plus grand que lui (deux mètres trente). Il voue une admiration et une tendresse particulière à Hugo qui, à seize ans, écrivait « Bug Jargal », l'histoire d'un capitaine de Saint-Domingue qui sacrifie sa vie pour sauver son esclave. La statue qui figure aujourd'hui sur une place de Besançon, ville natale d'Hugo, est sans doute pour Ousmane l'occasion de témoigner de sa foi en l'homme et (d'une certaine façon, aux antipodes de tout dogmatisme) en Dieu.

En 2003, le sculpteur accompagne à New-York quelques unes des pièces de la Bataille de Little Big Horn accueillies par le prestigieux Whitney Museum. 
Il voyage ainsi avec son œuvre. Repasse par Paris. Regagne son atelier, ses vieilles tennis, ses fûts de matière, ses structures métalliques, ses fers à souder. De temps en temps, il s'accorde une récréation avec Béatrice dans la petite île de Gorée, auprès de ses vieilles amies Bigué et Marie-José Crespin. Gorée d'où partaient, il n'y a pas si longtemps, les bateaux d'esclaves... A Gorée, il conçoit de nouveaux êtres humains.

Le succès populaire d'Ousmane Sow ne va pas sans agacer quelques petits marquis de l'art « conceptuel ». A chaque génération, depuis la plus haute antiquité, des individus proclament la mort de l'art, prétendent qu'il n'y avait rien avant eux, qu'il n'y aura plus rien après eux. Manifestations courantes de myopie historique. Tout art authentique est à la fois ancien et nouveau, particulier et universel.
Bientôt de l'atelier à ciel ouvert et des mains du sculpteur sortiront d'autres exemplaires d'humanité passée et à venir. Des Egyptiens, une nouvelle série intitulée « Merci » : un Nelson Mandela, un Cassius Clay-Mohammed Ali, un Martin Luther King, un Jean-Baptiste... Et pourquoi pas de nouveaux échantillons d'hommes dits « préhistoriques » ?
Ce sera entièrement nouveau. 
Mais n'anticipons pas...


Mai 2006 - Jacques A. BERTRAND (http://www.ousmanesow.com/)










Constantin Brâncuşi est né en Roumanie en 1876 de parents fermiers, au sein d’un monde rural et archaïque. Très jeune il quitte son village natal et, en 1894 entre à l’Ecole des arts et métiers de Craiova. En 1898, il entre à l’Ecole des Beaux-arts de Bucarest, dont il obtient le diplôme en 1902. 

A son arrivée à Paris en 1905, il entre à l'Ecole des Beaux Arts et est jugé très doué par ses professeurs. Il rencontre Rodin en 1906 au Salon d’Automne, qui l’invite à travailler à Meudon comme assistant. Il souhaite toutefois suivre sa propre voie et définir sa véritable identité artistique. Un mois dans l’atelier de Rodin lui suffit pour estimer qu’« il ne pousse rien à l’ombre des grands arbres ». Suit une période difficile pour définir son propre engagement d’artiste : « Ce furent les années les plus dures, les années de recherche, les années où je devais trouver mon chemin propre ». 
Brancusi par Modigliani, 1909

A partir de 1907, Brancusi réalise des œuvres plus personnelles : Sculptures inachevées, fragments de corps humains... Il s'intéresse également à l'art primitif. A partir de 1908, il recherche des formes simples et dépouillées, et créé de nombreuses sculptures avec différents matériaux: Marbre, pierre, bronze... 

En 1910, il participe pour la première fois au Salon des Indépendants où il va exposer régulièrement jusqu’en 1913 puis en 1920. Dans les années qui suivent, Constantin Brancusi continue à développer un style bien à lui. Son œuvre vise de plus en plus à découvrir l’essence des choses en simplifiant la forme au maximum : Apparaît alors un processus dans lequel Brancusi tente de simplifier la nature. Ses sculptures deviennent progressivement plus lisses et moins figuratives, jusqu’à ce que subsiste seul le contour le plus nu du sujet original. 

Constantin Brancusi a ouvert de nouvelles voies à la sculpture, au début du XXème siècle, à un moment où la scène artistique européenne vivait avec frénésie l'aventure de la recherche de nouveaux langages formels et expressifs. L'œuvre de Brancusi a très tôt suscité curiosité et intérêt dans le monde de l'art par la pureté et la simplicité des formes, par sa modernité et en même temps par une sorte d'archaïsme difficile à situer. C'est un artiste unique, dont la personnalité complexe résulte de l'union heureuse d'un "paysan" des Carpates et d'un artiste moderne de Montparnasse. 

Constantin Brancusi doit son exceptionnelle notoriété principalement à ses sculptures en pierre et en bronze qui, taillées ou moulées, lisses et polies à la perfection, représentent des formes idéalisées et transcendantes. A sa mort le 16 mars 1957 (Paris), Brancusi légua l'ensemble de son œuvre à l'état français. Il est considéré comme ayant poussé l'abstraction sculpturale jusqu'à un stade jamais atteint dans la tradition moderniste et ayant ouvert la voie à la sculpture surréaliste ainsi qu'au courant minimaliste des années 1960. 

L’œuvre du sculpteur Constantin Brancusi reste encore aujourd'hui celle d’un créateur solitaire qu’il est difficile de relier à un courant artistique précis. Mais son travail d’épuration des formes est sans conteste une référence dans le monde de l'art. 

« La simplicité n'est pas un but dans l'art, mais on arrive à la simplicité malgré soi en s'approchant du sens réel des choses ». Constantin Brancusi. 











JEAN DUBUFFET (1901-1985)

Il fut l’homme de l’art brut. Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Dubuffet (né en 1901) fait polémique en exposant des œuvres contre l’élitisme intellectuel et artistique. Intéressé par l’art des fous et des marginaux dont il devient collectionneur, Jean Dubuffet est lui-même l’auteur d’une œuvre protéiforme, inclassable, faite d’assemblages et de bricolages, pleine d’errance et d’accidents, de mélanges des genres, entre réel et imaginaire. Passionné par le paysage et l’espace, matériels et immatériels, l’artiste cultive l’ambiguïté, en abolissant les frontières traditionnelles entre peinture, sculpture, théâtre et architecture. 


Fils de parents commerçants, Jean Dubuffet passe son enfance au Havre. Plus passionné par le dessin que par les études, il s’inscrit à l’École des Beaux-Arts avant de s’installer à Paris. Dans la capitale, le jeune homme passe par l’Académie Julian. C’est un solitaire de nature, qui se cherche en entreprenant des voyages. 


Ayant temporairement mis ses aspirations artistiques de côté pour se consacrer au commerce, Jean Dubuffet revient à ses amours en 1931. Il loue alors un atelier à Paris et commence des expérimentations en fabriquant des marionnettes et des masques. L’art classique ne l’intéresse pas. Entre divorce et remariage, sa vie oscille entre différentes voies, celles de l’art et du commerce. 


En 1939, Jean Dubuffet est mobilisé au ministère de l’Air, mais passe finalement le temps de la guerre réfugié à Céret. En 1942, il renoue une nouvelle fois avec ses désirs d’artiste. Son sujet sera l’humain – non au sens figuratif, mais psychologique. L’artiste cultive un style qui n’a rien d’académique, ni même de professionnel. Ses sources d’inspiration sont les dessins d’enfants et de malades mentaux, qu’il collectionne. Si son œuvre divise, elle intéresse particulièrement André Breton


Jean Dubuffet s’oppose à une définition élitiste de la culture, et à son ethnocentrisme. N’ayant pas besoin de vendre pour vivre en raison de sa fortune familiale, il se permet d’être anticonformiste. Son exposition personnelle à la galerie Drouin en 1945 crée un véritable scandale, car on l’accuse d’être un simple barbouilleur, un fumiste. Pourtant, l’artiste n’en démord pas : la spontanéité lui paraît préférable, plus authentique, que toute autre forme d’expression. 



Dans les années 1950, Jean Dubuffet travaille sur plusieurs séries, dont Les paysages mentaux. Ses tableaux prennent l’aspect de hauts-reliefs. L’artiste est en effet passionné par l’assemblage de matériaux bruts, généralement humbles. En 1955, il s’installe à Vence, en Provence. Il mène des travaux sur les sols et les terrains, réinvente un art du paysage, qui n’est en rien descriptif. Dans les années 1960, c’est davantage le terrain de la ville qui l’intéresse, en particulier le thème de la foule. 



À l’aube des années 1970, Jean Dubuffet imagine des sculptures habitables qui deviennent de véritables architectures imaginaires. Il crée, presque par hasard, cette esthétique qui nous est plus familière : des lignes noires entremêlées sur fond blanc, des rayures de couleurs vives... Jean Dubuffet veut nous faire « entrer dans les images », pénétrer son imaginaire. Naîtra un spectacle anticonformiste que Jean Dubuffet qualifie de « tableau animé ». Ces projets forment autant de sculptures et d’installations monumentales. En 1974, Jean Dubuffet crée sa propre fondation dans les Yvelines, près de ses ateliers. Il décède en 1985. Par Claire Maingon • le 29 avril 2019 Beaux Arts












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