GABRIEL GODARD

Présentation de l'éditeur, 2019

"A aucun moment la création n'est une imitation pure et simple. Tout acte pictural est précédé par la contemplation, dans son acceptation pleine et entière, et son infaillibilité n'est d'aucun secours si te talent ne la rejoint pas. Celui-ci reste au coeur d'une expérience active dont l'immédiate conséquence sont les problèmes plastiques que se pose le peintre. 

L'actualité de la peinture de Gabriel Godard y trouve son épiphanie. En dépassant la contradiction entretenue par les qualificatifs "abstrait" et "figuratif" qui ne s'opposent plus, on observe chez ce peintre l'évidence d'une réalité totale au plus profond d'une abstraction qui dissimule toujours des fragments de nature dont l'art a fait longtemps ses sujets d'élection."

https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782355323256-gabriel-godard-lydia-harambourg/
https://www.lelivredart.com/project/gabriel-godard/




New York City
Your personal online art gallery focused on School of Paris artists
• Bardone, Brasilier, Brianchon, Cathelin, Genis, Godard, Lesieur, Mühl


Gabriel Godard débute la peinture en autodidacte en 1950.







Saint Sébastien sur Loire 
Oradour-sur-Glane 
11/06/2014 
Le vendredi 6 juin, j’ai inauguré une exposition consacrée à la tragédie d’Oradour-sur-Glane. Plus que la proximité de la date anniversaire, ce sont les toiles géantes qui rappellent l’effroi de ce massacre. L’expressionnisme utilisé par Gabriel Godard domine à dessein notre vision, choquée, pour que nous n’oubliions pas la folie des hommes. Voici le discours du vernissage. 
Mesdames et Messieurs,
Je suis heureux de vous recevoir à l’Hôtel de Ville de Saint Sébastien sur Loire, momentanément transformé pour présenter cette œuvre consacrée à la tragédie d’Oradour-sur-Glane.
Depuis plusieurs années nous constatons la pertinence de proposer à nos concitoyens des événements contribuant au travail de mémoire. Nous avons fait le choix d’occuper l’Hôtel de Ville avec des expositions historiques, pédagogiques et esthétiques permettant l’accès à des épisodes de notre histoire locale, nationale, ou internationale.
Nous laissons derrière nous une exposition émouvante sur la Guerre d’Indochine, et nous accueillons avec intérêt et curiosité la peinture monumentale de l’artiste Gabriel GODARD.
Gabriel GODARD,
Votre témoignage pictural ne laissera aucun visiteur indifférent. Dès les premiers pas dans l’hôtel de Ville, l’atmosphère est saisissante. Puis en observant les panneaux, la souffrance des personnages est insoutenable et suscite une vive répulsion. Les volumes amplifient sans doute cette sensation de malaise. Votre peinture est à la fois pudique et magistrale. Vous vous en expliquez.
Le 10 juin 1944, la paisible petite ville d’Oradour-sur-Glane dans le Limousin bascule dans l’horreur en quelques heures seulement. Près de 200 soldats allemands envahissent le bourg et rassemblent la population, prétendant à un simple contrôle d’identité. Les hommes sont répartis dans diverses granges tandis que les femmes et les enfants sont regroupés dans l’église. En quelques minutes, les hommes sont abattus puis brûlés, puis c’est au tour des femmes et des enfants de subir le même sort dans l’église. En une journée, Oradour-sur-Glane n’existe plus, et cet horrible massacre fait 642 victimes.
Gabriel GODARD, vous avez 11 ans, vous vivez dans votre Sarthe natale et vous entendez parler de ce drame. Vous en resterez marqué toute votre vie. Six ans plus tard, vous commencez à peindre. A 29 ans, vous trouvez un atelier à Angers qui vous permet de vous exprimer sur des grands formats. Là vous revenez sur ce sujet qui vous hante depuis l’enfance. Je vous cite : « J’ai été traumatisé, la scène des suppliciés, enfants, femmes ou vieillards, exécutés, brûlés vifs, ne peut que choquer les consciences, même 70 ans après ».
Vous réalisez alors une trilogie figurative sur le drame, composée de trois toiles de très grand format de 9 mètres de long sur 3,40 mètres de hauteur, intitulées : « Le Supplice, l’Epouvante et la Mort ». Une quatrième toile abstraite de 9 mètres de long sur 3,70 mètres de hauteur, intitulée : « De l’humain .... et de l’ignominie ordinaire » complétera par la suite cette trilogie.
Vous nous confiez que ce travail qui durera trois ans a été émotionnellement difficile et éprouvant.
Pour ces œuvres, vous vous limitez à trois couleurs : « Le rouge feu et sang, le gris cendres, le noir funeste ». Mais tous les éléments de la tragédie sont retranscrits avec, à la fois, une sobriété et une force bouleversante : des personnages mouvants, immenses, qui semblent hurler, les flammes, la souffrance, les cendres, les corps qui s’enchevêtrent, la mort. La dimension hors du commun des toiles contribue à renforcer l’émotion.
A l’image du célèbre « Guernica » de Picasso, vous nous livrez un témoignage poignant sur l’une des plus grandes tragédies de la guerre, 70 ans, presque jour pour jour après l’événement.
Mais l’ignominie est universelle. A travers votre œuvre, vous réveillez notre mémoire, notre conscience individuelle et collective, qu’il s’agisse du massacre des juifs dans les camps nazis organisés pour la déportation et l’extermination, ou de tous les actes de barbarie dans le monde qui privent les hommes de leurs droits, de leur liberté, de la vie.
Vous avez exposé au Salon d’automne à Paris, puis en fin d’année à l’abbatiale de Saint Florent le Vieil. Nous sommes particulièrement heureux que l’Hôtel de Ville de Saint Sébastien sur Loire puisse vous accueillir jusqu’au 5 juillet.
Je vous remercie de votre attention.  



Les compositions de Gabriel Goddard cherchent à provoquer une réflexion tout en sollicitant l’'imagination. Ses œuvres suscitent des sensations premières tout en stimulant l’'hémisphère gauche du cerveau et on y retrouve un amalgame intéressant d’éléments. Dans un corpus en apparence complètement instinctif, on ne peut s’empêcher de remarquer la suggestion d’éléments architecturaux, figuratifs ou même paysagers : ses toiles sont véritablement abstraites, même si son style, à l’origine, ne l’'était pas. 
Ayant commencé à peindre en 1950, Gabriel Goddard s'’est d’abord intéressé à l’'exploration figurative. Ce n’est qu’'en 1986 qu’'il s’'est tourné vers l’'abstraction. Pour cet artiste, la composition domine, elle conditionne le succès de l’œ'œuvre alors que le style et le sujet ne viennent qu'’en second. Tous les autres éléments de ses tableaux demeurent accessoires. Ses compositions suggèrent souvent une réconciliation entre l'’horizontale et la verticale. Rien n’'est laissé au hasard, mais paradoxalement, rien n’'est prémédité. 
Originaire de France, nombre de ses toiles ont été acquises par la Ville de Paris et le Musée d’Art Moderne de cette ville. Primé et exposé dés 1956 et jusqu’'à 1991 tant aux États-Unis qu’'en Europe, une rétrospective lui a été consacrée en 1980 en Europe. Ses toiles ont été achetées par des collectionneurs privés en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et au Moyen-Orient.


http://www.gallery2000.ca/artiste.php?Nom=Godard&Prenom=Gabriel


Résumé
Monographie consacrée à Gabriel Godard, peintre français né en 1933, figure marquante de l'abstraction contemporaine.
- Plusieurs de ses toiles ont été acquises par l'Etat, dont le centre Georges Pompidou et le musée d'Art moderne de Paris.
- Très beau texte de Lydia Harambourg : biographique et analytique. On parcourt ainsi 60 ans de carrière.
- Plus de 200 œuvres reproduites.

- L'ouvrage tente de montrer la cohérence de la démarche artistique de Gabriel Godard : depuis ses premières toiles figuratives, jusqu'à ses œuvres abstraites les plus récentes, en passant par son cycle consacré au massacre d'Oradour-sur-Glane. 2019





GABRIEL GODARD (peintre)

Dans le même temps, le peintre exposé au Musée Bernard Boesch est Gabriel Godard, artiste français né en 1933 à Delouze en Lorraine. Débutant la peinture à l’âge de 17 ans, Gabriel Godard emprunte peu à peu la voie de l’abstraction, décidé à retranscrire sur la toile son cheminement intérieur. 

Cette ébullition artistique prend une tournure inédite lorsqu’en 1962 l’artiste peint une toile autour du massacre d’Oradour-sur-Glane. Cet épisode cruel et marquant de l’Histoire ne cessait de le hanter, aussi un jour se sent-il la volonté impérieuse de le peindre. 

Mais ce sujet ne devait jamais l’abandonner puisque à la fin des années 2000, l’artiste se reprend à peindre la tragédie d’Oradour-sur-Glane. Durant quatre années, il réalise quatre monumentaux panneaux nommés respectivement « Le Supplice, l’Epouvante, la Mort » et enfin « De l’humain… et de l’ignominie ordinaire ». Les trois premiers sujets prennent une facture expressionniste où s’entremêlent des personnages tordus de douleur et encerclés par les flammes et la destruction. Le dernier sujet lui est un panneau tout aussi grand, près de 3m70 sur 9 mètres de long, et exprime les conditions de l’humanité.  Cette grande série de tableaux, exposée au Salon d’Automne de 2012 et notamment à la Chapelle des Ursulines d’Ancenis en 2016, est inclassable mais toutefois empreinte d’une volonté farouche de retranscrire les souffrances de l’humanité. 





Des couleurs qui ont la tonicité de l’air marin

Au seuil d’une carrière artistique, il n’y a pas que la chance ou le métier. Il y a souvent, pour les meilleurs, une révélation, un choc émotionnel qui paralyse un moment, puis produit ses effets bénéfiques en permettant à celui qui a commencé par les subir, de les intégrer à ses concepts personnels et à développer ainsi une voie qui devient un style. Gabriel Godard n’a pas échappé à ce destin. À 19 ans, ce Lorrain-Angevin mâtiné de Tunisien, découvre à Paris une série d’aquarelles de Frank Kupka. C’est le choc, la rencontre, qui laisse anéanti et subjugué tout à la fois. De toute évidence, G. Godard ne sait rien ou presque de ce peintre tchèque, de ce Bohémien qui mourra à Paris, âgé de 86 ans, quatre ans après que le jeune homme ait vu ses aquarelles. Époque où Kupka n’était pas encore reconnu comme l’un des pionniers de l’Art abstrait, au côté de Kandinsky, Mondrian et les Delaunay.

Nous n’avons pas vu les aquarelles de Kupka admirées en 1952 par G. Godard, mais il y a fort à parier qu’elles dataient de la période où le peintre tchèque avait repris contact avec des confrères appartenant à l’Abstraction géométrique. Les oeuvres de cette période, dépouillées, sobres, tendent vers une stylisation rigoureuse, et c’est certainement ce qui a séduit Gabriel Godard. Il suffit pour s’en convaincre de regarder ses premières toiles qui semblent découpées selon des plans de couleurs. On y découvre une interférence des formes elliptiques et de couleurs chaudes d’une part et, d’autre part des motifs verticaux se définissant par une géométrie rigoureuse et des couleurs froides. L’intérêt que porte Godard à la nature se traduit d’ailleurs dans ses tableaux, même s’il affirme qu’il ne fait ni croquis, ni esquisses, ni rien sur le motif.

Dans un livre vraiment bien conçu, où l’illustration vient en complément de l’explication commentée et vice-versa, Michel Maison résume sobrement l’éthique de Gabriel Godard en constatant :
« Qu’il s’agisse d’évocations ou de compositions abstraites, tous les sujets, toutes les constructions restent soumises à une volonté de style qui les enferme dans un contours précis, défini avec une rigueur qui exclut cependant rigidité et sécheresse. Imposée à la forme, l’harmonie règne aussi sur la matière qui doit sa finesse au jeu subtil des mélanges » (*)

Ajoutons, pour être complet, que Gabriel Godard n’est pas seulement peintre mais guitariste, pianiste et poète ; qu’il a reçu à 24 ans le Prix envié Fénéon et a pu exposer un an plus tard au très célèbre et regretté Salon des Peintres Témoins de leur Temps. Rien de tout cela ne lui a tourné la tête. Il continue d’exécuter des toiles où la couleur atteint un extrême raffinement, notamment dans les demi-teintes qu’il alterne avec des couleurs plus sonores qui apportent, en contre-point, un choc auquel on ne résiste pas. Pourtant, l’univers esthétique du peintre est loin d’être immuable, car Godard a une obsession constante : atteindre une forme d’expression qui ne soit ni gratuite, ni de facilité ; une forme qui corresponde à ses aspirations profondes et dans laquelle, déclare-t-il dans un sourire modeste, « il trouve son identification ».

Gabriel Godard habite un ancien prieuré entre Nantes et Angers, tout près du pays de Julien Gracq, c’est un lieu de méditation. Il saura y renouveler son inspiration sans verser, pour toujours, dans l’Art abstrait.

Bertrand Duplessis. 1992


(*) G. Godard, La Recherche de l’Essentiel, par Michel Maison, Éditions de la Tour, 1992.



C’est toujours plus ou moins vainement qu’on essaie de décrire la peinture qu’on aime. L’art d’écrire a des limites, la peinture en a moins, l’amitié et l’amour n’en ont pas. À voir peindre Godard depuis plusieurs années, à connaître intimement son activité et sa conscience d’artisan, ses enthousiasmes secrets, son inquiète insatisfaction, j’ai perdu l’espoir de cerner par les mots ses intentions créatives et leur accouchement. Sa vie, toute sa vie n’est plus qu’un prétexte à peindre. Nul amateurisme ne peut le consoler. les ustensiles dont il use, les paysages qu’il regarde, les visages qu’il rencontre et les gens qui l’entourent ne sont que des prétextes, des thèmes. Les aime-t-il ? Il les peint comme d’autres veulent étreindre. Et il ne voit que ce qu’il aime. le reste n’existe pas. Et comme tous ceux qui aiment, il invente. Au-delà de l’anecdote et des apparences Godard s’explique avec l’harmonie, l’architecture, l’insolite, la vérité cachée. Et si le tragique n’est pas absent de son ouvrage c’est sans doute que son art quotidien se nourrit de notre pain. Le pain, c’est encore ce mot-là qui me suggère le plus d’expressions possibles sur le travail de mon ami. Pétrir et pétrin, levain et fournée, gruau, croûte et braise, ce sont des mots encore lourds de vie, de force et de mystère. Il y a donc le pain, les dessins, les gouaches, les toiles de Godard qui ne cherchent pas « à tromper les oiseaux » mais plutôt à nous prouver qu’enfin « l’artiste est un homme en travail et que ce n’est pas au premier badaud venu de le vaincre en définitive ».

Jean Husson, 1992.



S’il naît en 1933 en Lorraine, à Delouze, une bourgade agricole du Barrois, c’est à Tunis qu’il passe son enfance. Ses premiers souvenirs qui seront aussi les sujets de ses premières toiles, seront ainsi des paysages méditerranéens brûlés par le soleil.
Son père disparu, sa mère se remarie à Tunis avec un personnage étonnant et séduisant qui deviendra son second père. Il est russe, s’est battu en 1917 dans l’armée Wrangel contre les Bolcheviks et a été grièvement blessé à la tête. Il a conservé l’accent et les manières de son pays. Sensible, généreux, courageux, aimant le chant et la musique, plein de fantaisie, mais susceptible, sujet à de brusques dépressions, il aura une influence importante, plus instinctive qu’exprimée sur l’enfant qui admire sa force extraordinaire et son audace.

Michel Maison, 1992




« Presque toujours - précise Gabriel Godard - une toile terminée qui me transporte, en appelle une autre. Car, on ne peut pas tout dire dans un tableau et l’aventure se prolonge en d’autres créations. Ceci explique le phénomène des périodes ».

Il est intéressant d’observer qu’à l’inverse de la plupart des artistes, Gabriel Godard ne se réfère à aucun croquis, n’utilise aucune esquisse. Jamais pratiquement il n’a peint sur le motif. On pourrait s’étonner de cette méthode de travail et penser qu’elle ne lui permet pas de s’imprégner des paysages dont il tirera une œuvre. En fait, il n’en est rien. Elle le contraint à assimiler visuellement mais de façon profonde, ce qui lui servira ultérieurement et dont peut-être, il ne retiendra que quelques impressions. Ainsi reste présente dans son œuvre, la nature, au contact de laquelle il aime vivre et réfléchir.

On peut constater que la volonté continue de création, l’imagination atteignant la rareté, le refus des facilités d’expression, autant que le souci de sincérité avec soi-même, ont assuré la permanente jeunesse de l’art de Gabriel Godard. Un art original que dans le silence et la méditation, il a su conduire à l’essentiel. peut-être en cela, anticipe-t-il le goût d’une époque qui en est encore à rechercher ses choix.

Michel MAISON, La recherche de l’essentiel, 1992



Depuis fort longtemps déjà certains thèmes favoris me préoccupent.

En ce qui concerne la mer et les laveuses, je constate que ce sont deux prétextes qui depuis que je les envisage, m’ont permis de construire mon œuvre en ayant constamment deux possibilités qui semblent correspondre à mon tempérament, à savoir d’une part le besoin de ma laisser à peindre comme on « écrit », par des arabesques libres (la mer) et d’autre part, le goût profond que j’ai pour l’ordre (les laveuses).

J’ai dû faire, il y a de cela pas mal d’années des toiles sur la mer, des toiles sur les laveuses, mais l’anecdote a laissé place à l’expression, si bien que depuis, ces deux thèmes opposés par leur nature même finissent par surtout déterminer à quel point dans ma nature deux forces rivalisent et se combattent, c’est d’ailleurs un mouvement cyclique qui se retrouve toujours dans ma peinture, des époques turbulentes et des époques construites et calmes.

La mer pour un apparent désordre, les laveuses pour découper les lignes et les couleurs au profit d’une composition scandée par les larges repos des linges.

Je pense, mais ceci n’a rien de définitif, je pense en ce moment que ma tendance essentielle est la construction et cela peut venir de très loin…

J’ai connu dans mon enfance, à une époque où n’existait pas la machine à laver, des femmes en blouses longues et qui, à longueur de jour brassaient, tordaient, battaient le linge, à la rivière. Dans le village de la Sarthe où je vivais, pendant la guerre, elles étaient bien souvent les personnages les plus constants du décor, n’est-ce pas de là que me vient la permanence de ce sujet dans ma peinture ? Peut-être, mais tout de même surtout de ce que je me sers de souvenirs visuels qui me semblent mieux adaptés à ma recherche et les linges deviennent « repos », les personnages que je découpe deviennent « mouvements ». Une vie de peintre a peut-être un caractère obsessionnel, et si la montagne Sainte-Victoire a été sans cesse peinte par Cézanne, les « Laveuses » sont un peu ma montagne Sainte-Victoire .

Considérant comme une sorte de besoin de me retrouver, me reconstruire à l’aide de ce sujet, je suppose que la mer, comme le ciel d’ailleurs me permet un certain enthousiasme gestuel et libérateur.


Gabriel Godard, 1980.



Le Courrier de Paimbœuf, Samedi 30 novembre 1974





L’ÉVOLUTION PICTURALE


L’Art n’existe qu’au niveau de l’imaginaire, c’est à dire qu’il doit être expression à partir de la réalité et non reproduction de cette réalité.
Une exposition en 1974 à New-York m’a permis cette brève analyse des toiles s’étalant de 1961 à 1974.
Les écritures sont différentes car la peinture est une démarche et l’on doit pouvoir y suivre le déroulement de la vie et la progression d’une idée.
Il y a toujours une cruelle différence entre ce qu’on fait et ce qu’on poursuit, mais de la naissance à la mort, un homme n’a d’autre rôle à jouer que de « se » vivre au mieux et tenter d’arriver à sa fin avec le sentiment de n’avoir triché ni avec lui-même, ni avec les autres, et c’est sans doute cette « différence » continuelle qui le pousse en avant toujours, vers je ne sais quelle vérité fondamentale dont il porte l’intuition comme un germe.

Je ne suis plus ni physiquement, ni intellectuellement le même qu’il y a treize ans, et ma peinture bien évidemment le reflète.
Elle s’est nourrie non seulement des décors dans lesquels j’ai successivement vécu, mais des pensées qu’ils ont suscités en moi et sans doute aussi de certaines de mes opinions sur le monde et sur notre époque ce qui est bien naturel.
Si mon écriture a changé, c’est qu’elle colle à ma vie et c’est la preuve que je n’ai jamais été poussé par l’idée de plaire pour vendre et par conséquent, de faire une peinture pour le « bifteck » ce que je laisse à d’autres que je n’estime pas.
Je ne crois pas à un art arrêté une fois pour toutes car le comportement d’un homme est sans cesse remis en question par la vie et la connaissance ; je ne crois pas non plus à un art « fabriqué » ou orienté car, pour moi, il est comme l’amour ou la Foi, imprévisible et impérieux.

Par delà les apparences, et même la science ne le contredit pas, il y a autre chose et cette « autre chose » dont l’homme a besoin, il peut en une certaine mesure la trouver dans l’art, cette façon d’aborder, le monde, de se situer par rapport à lui, à chaque moment pour peut-être, qui sait, se prolonger par delà la mort ?
De quoi demain est-il fait ? Vers quoi, notre vie nous mène-t-elle ? L’art cristallise cette brève traversée du monde des apparences, c’est là son rôle, cette vie qui est la mienne, je vous la communique, elle s’inscrit en étapes successives et je vais refaire le chemin, rapidement avec vous :

Lorsque j’ai commencé à envoyer mes toiles à la Galerie Findlay, en 61, je venais de vivre une bonne dizaine d’années à Paris, où j’occupais un petit studio dont la fenêtre ne découvrait, pour tout paysage, que la façade grise d’un immeuble, qui en face offrait à mes yeux, jour après jour, les rectangles tristes de ses fenêtres. Quand il m’arrivait de me promener, c’était toute la ville qui me dégringolait dessus et j’en arrivais à oublier le ciel, les nuages, les arbres de mon enfance.
Je pense que si ma peinture en ce temps-là, était composée de verticales, d’horizontales et de couleurs sombres, c’est qu’elle reste directement rattachée à cette période parisienne dont mon âme campagnarde ressentait tout l’étouffement.

Dès 1962, si les lignes droites subsistent encore, la découverte de l’Anjou, où je viens de me fixer, commence à les aérer en y apportant des transparences et des lumières, mais il faut attendre 63 et plus encore, 64, pour qu’enfin délivré de l’architecture rigide dont j’avais été imprégné à Paris, apparaissent les courbes des paysages angevins que j’appréciais de plus en plus et avec lesquels, je me sentais en harmonie.

En 65, les paysages et les personnages conjuguent leurs arabesques à tel point que la courbe vient à se libérer, à évoluer peu à peu pour son propre compte, à devenir une sorte d’écriture. Une certaine turbulence apparaît dans les mouvements comme si le dessin devenu plus gestuel voulait renier son appartenance au monde réel.
La période angevine va prendre fin lorsque 1966 se termine, car je trouve une maison à Pornic. La mer est à 100 mètres, je la vois constamment, et le paysage est à ma porte. Il y a les arbres et le vent et je me sens amené à peindre mille formes en mouvement, mille formes dont je ne connais pas encore l’architecture et que je prends tout en bloc tant je me sens le besoin de les faire miennes.

67 se déroule dans un enthousiasme tel que j’ai bien du mal à y voir une voie précise et ma peinture de cette période montre bien les problèmes suscités par ce nouvel environnement. Ce n’est guère qu’en 68 que les choses se décantent et que dans la turbulence commence à se faire jour une nouvelle construction, la lumière dure et blanche de Pornic s’installe peu à peu et commence à jouer son rôle : tout d’abord, elle éclaire les compositions puis devient elle-même élément et s’imbrique dans la construction des formes.

68 - 69 - 70. La découverte du marais Vendéen, proche de Pornic, ses immenses horizontales reliant de loin en loin un village à un autre. Un paysage qu’on ne comprend que lorsque descendu de voiture, on prend un chemin entre deux nappes d’eau douce ou salée selon l’endroit, ce paysage indissociable du ciel qui roule ses nuages énormes et dont le reflet se répercute à l’infini, provoque en ma peinture une architecture nouvelle entièrement vouée à la lumière.

71 -72 -73. La redécouverte des forêts, lors d’un voyage, dans le centre de la France est à l’origine du retour des verticales ; l’écorce des arbres sombres sur la neige et ses multiples possibilités de compositions me rapprochent, pour un temps, de la réalité des choses, mais irrésistiblement, comme dans mes « laveuses » où le linge joue un rôle important du « repos » l’arbre devient lui-même « reposé au profit des zones de turbulence qui s’agite derrière, c’est une nouvelle possibilité de construire l’espace et ce thème déclenche comme une réaction en chaîne une série de peintures qui collent à la même démarche : une certaine façon de concevoir l’espace et le monde des formes, et qui finalement, sans doute, me représente progressivement autant qu’elle peut vous faire partager ce que j’ai vu.

Le cheminement semble long et imprécis, mais ma conviction est profonde. La peinture doit de plus en plus se dépouiller des artifices premiers, ce n’est qu’ainsi qu’elle peut aboutir à la vérité d’une tendance. Faire de l’art un objet de consommation n’est pas mon but car ce serait une offense à cette vérité que je vous donne. Beaucoup d’entre vous l’ont admise et je les en remercie.

Gabriel GODARD, 1980

Propos tenus dans le dossier de presse de l’exposition RETROSPECTIVE « 25 ans de PEINTURE » de Gabriel GODARD, au Palais de l’EUROPE, LE TOUQUET



Illustration : Photo extraite du catalogue des « Grands et Jeunes d’Aujourd’hui 1966 »




Extrait dossier de presse, Paris, 2012



Ce serait lire bien superficiellement la peinture actuelle que de s’arrêter au sujet, à l’anecdote. Même s’il raconte (mais raconter implique des détails), le peintre, aujourd’hui, et avant toute chose, recompose le monde avec des formes qu’il a inventées, qui ont toutes leurs racines dans la réalité (celle de l’immédiatement visible, et celle des mémoires). C’est dire que peindre implique non l’observation du sujet, mais le dialogue de l’artiste avec ce qu’il enregistre et dont il hiérarchise les données, supprimant ici, enrichissant là, puisant ailleurs au besoin, des éléments qui ne figurent pas dans ce présent. le tableau est un présent éclaté, un espace enrichi avant d’être unifié, avant d’être orchestré sur un rythme qui est un peu, à la peinture, ce qu’une démarche est à un individu : une certaine manière de conquérir l’espace, la réalité, d’aborder le monde, de se marier avec lui. J’imagine que Godard peint vite, mais longtemps, je veux dire avec vivacité mais sachant revenir sur des parties du tableau pour les caresser par esprit de délectation, par une sorte de gourmandise qui le fait nourrir certaines couleurs de plus de lumière, appuyer sur telle forme plus sensuelle.


Bien sûr, on verra ici un jardin, la perspective des eaux et des végétaux, liés aux grandes symphonies du ciel, avec des cadences de jaunes qui amorcent déjà le lustré humide des verts ; ailleurs, des personnages saisis dans la lenteur des gestes précis, comme lever un panier, s’appuyer au sol, frapper un ballon, s’en saisir. Mais l’important sans doute, n’est pas là. Pour Godard la peinture n’a pas besoin de « coller » si servilement à la vie quotidienne (ce rôle étant celui d’un art qui a aussi ses lettres de noblesse). Il peut, et doit, évoluer comme une plante, de son élan propre, par sa chair même. En bon jardinier, il plantera ses couleurs dans un terrain solide et dispensera les eaux fertilisantes.


On notera cependant le caractère très particulier des mises en pages, le parti de rompre la silhouette, parce que ce qui compte n’est pas l’ensemble du personnage, mais sa position par rapport à l’espace, et l’on remarquera également la répartition originale des zones de silence, animées par un sensible frémissement de la matière : temps d’eau ou de ciel, temps de tendresse, temps d’attente, et les « zones actives » où les rythmes convergent, se nouent et se dénouent dans les temps de la vie, de la lutte (foot-ball), de l’amour, de la sereine habitude, de la bonne quotidienneté (les laveuses, les pêcheurs). Découpes et cadrages que l’on croira venus des estampes japonaises, qui en viennent peut-être, comme ils peuvent venir du cinématographe, d’une certaine manière de « cadrer » la réalité que ce cinéma nous a appris, et que nous retrouvons en fait dans toute la peinture actuelle.


Voici des tableaux qui ne sont pas autre chose, qui avouent leur appartenance au monde naturel, ordinaire, quotidien, qui irradient une sorte de bonheur calme, qui rassurent.

JEAN-JACQUES LEVEQUE
Extrait du dossier de presse de la Galerie Coard, Paris, 1965












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