SPÉCIAL POP - Récit

 UNE SOIRÉE AU FILMORE


Neuf heures. Perdu dans la foule des Hippies, j’attends de pouvoir payer mes 3 dollars pour entrer dans le nouveau temple de la Pop-Music : le Filmore Auditorium. Le brouillard est monté de la mer dès le coucher du soleil et San Francisco retrouve son air habituel, son air habituel de cité des rêves et des phantasmes de toutes sortes. J’aimerais rentrer le plus vite possible, car l’humidité me transperce et l’impatience me tenaille. Les policemen débonnaires ont quelque peine à endiguer le flot qui défile sans interruption, happé par toutes les ouvertures du vieil établissement. Les filles commencent à trépigner, les garçons font semblant d’être calmes, gardant peut-être leurs forces pour tout-à-l’heure.

Poussé, viré, balloté de droite et de gauche, je me retrouve porté vers le centre de l’immense salle. Tout le monde est debout ; on va d’un groupe à l’autre, on s’interpelle. Des cris s’élèvent au moindre signe venant du côté de la scène. Soudain une immense clameur jaillit de toute part : un disc-jockey, très populaire, s’avance pour annoncer le programme de la soirée « Et maintenant, Bill Graham présente (cris) - in San Francisco (tumulte) - The Mothers of Invention (pandémonium). » Un temps. Toutes les lumières se sont éteintes et la salle ne vit plus qu’au rythme de 3 000 respirations. Alors, progressivement d’abord, puis par un mouvement de plus en plus accéléré, la féérie commence. C’est d’abord une lumière imprécise qui s’élève de partout à la fois. Fondue de bleus, de verts, de violets, de rouges, de feux, elle s’étale sur les parois de l’édifice en effleurant à peine les visages des spectateurs, attentifs, tendus, pénétrés à l’intérieur du phénomène. Puis soudain, le rideau s’ouvre sur le tonnerre de la batterie de Frank Zappa tandis que de partout jaillissent des faisceaux colorés heurtant les murs, s’étalant en longues taches mouvantes sur le plafond et sur toutes les surfaces qu’ils rencontrent, musiciens, danseurs, piliers. Dans tous les coins de la salle, des assistants manient avec adresse et rapidité toute une batterie de projecteurs à diapositives.

Formes démoniaques et volutes d’une grâce fulgurante s’étirent, se dispersent, se rejoignent avec une lenteur exaspérante tandis qu’en un autre endroit des éclairs Op-Art zèbrent tout de qu’ils rencontrent de violentes lueurs, à vous faire tomber les yeux de la tête.

C’est le Light Show, l’un des spectacles les plus extraordinaires qui soient. Sur scène, c’est la furie des Mothers of Invention. Frank cogne sur ses tambours avec force grimaces en secouant sa longue chevelure bouclée qui lui descend très loin dans le dos. Jim, le Cherokee, secoue sa guitare en tous sens au risque de faire tomber son beau chapeau haut-de-forme. Les autres Ray, Jack, Eliot se démènent, comme les très beaux diables qu’ils sont. Devant eux, Karl avec son incroyable tête de conquérant Mongol, dirige une sorte de ballet extrêmement sauvage, semblant retrouver les rites venus du fond des âges. La tenue des danseuses sur scène est extraordinaire : presque pas de vêtements. Mais des bijoux aux bras, aux pieds, sur la poitrine, sur la tête, sur le visage, des couleurs sauvages peintes sur tout le corps leur donnent un peu l’aspect de certains dragons de papier, le jour de la fête du Têt en Extrême-Orient, lorsqu’ils sont ballotés et promenés à travers la ville.

Il est difficile de résister à pareilles suggestions sonores et lumineuses. Aussi, très vite, toute la salle s’est mise à danser ; chacun comme il l’entend dans une totale liberté d’expression corporelle. Pourtant les spectateurs sont bien différents : jeunes gens bon genre, costume-chemise-cravate, motocyclistes bardés de cuir, constellés de décorations, venus de Oakland, beatniks barbus et chevelus de North-Beach, Hippies en blue-jeans et T-shirt de Haight-Ashbury, étudiants plus ou moins sages de Berkeley, marins et militaires en permission fuyant les pièges à solde de Market Street. Dans un coin, il y a même un groupe de garçons et filles habillés en indiens Cheyennes ou Seminoles, qui écoutent le concert religieusement, immobiles, comme perdus dans un rêve intérieur. Comme quelques danseurs commencent à pousser un peu loin leur frénésie, deux policiers s’approchent discrètement. Alors, spectacle incroyable pour un français habitué aux brimades et aux insultes, les interpellés se relèvent et offrent aux deux uniformes médusés une fleur qu’ils avaient épinglée à leurs vêtements. Trois heures plus tard, tout est terminé et la grande salle rococo retombe dans le silence jusqu’au vendredi suivant, tandis que tout autour monte la rumeur de milliers de moteurs. Ils vont s’élancer vers l’Oakland Bay Bridge ou les hauteurs du Sémaphore, ramenant une foule qui aura sans doute vu son esprit s’ouvrir l’espace d’un Light Show.


QUELQUES NOMS IMPORTANTS DANS LE MONDE DES HIPPIES


Timothy Leary

Apôtre du LSD. Propagateur de la doctrine psychédélique. Préside la League for Spiritual Discovery, dans l’État de New York.


Richard Alpert

Son principal assistant.

Grateful Dead

Le premier groupe réellement psychédélique. Agréé et soutenu par Tim Leary, il joua au cours de LSD-parties organisées par ce dernier. Principal interprète : l’organiste-auteur-compositeur Pig-Pen. Tenues étranges tenant à la fois du peau-rouge et du Hell’s Angel.

Jefferson Airplane

Fugs

Mothers of Invention

Big Brother and the Holding Company

Le groupe le plus typique de San Francisco. Retour à la vie des premiers occupants : les Indiens. D’ailleurs, ce retour aux sources est une des caractéristiques les plus marquantes du phénomène psychédélique à San Francisco. Figures de proue : Janis Joplin et Jim Gurley.

Quelques groupes :

Quick Silver Messenger Service, Ashes (Vault), Peanut Butter Conspiracy (Columbia), Chambers Brothers (Vault), Country Joe and The Fish (Vanguard), Velvet Underground (Verve), The Sons of Champlin, Blackburn and Snow, The Mystery Trend, Jameson, The Blues Project (Verve), Mojo Men, Harpers Bizarre, Sopwith Camel, Congress of Wonders, Morning Glory, Moby Grape, Love, Blue Cheer, Wheel, Charlatans, Purple Earthquake, Sly and The Family Stone, Third Half, Wild Flowers, Flying Circus, Trans Atlantic Train, etc.

La plupart de ces groupes ont des noms qui sont des allusions directes au vocabulaire des usagers du LSD : voyages, ciel, couleurs, rapport avec la vie indienne.

Haight-Ashbury

Croisement de deux rues de San Francisco, point de départ des mouvements hippies. Quartier très pittoresques, vieilles maisons en bois de la fin du siècle dernier, épargnées par le grand tremblement de terre de 1906. On y attend plus de 150 000 personnes pour l’été 67.


North Beach

Quartier de San Francisco d’où sont partis la plupart des grands groupes californiens. Est quelquefois le théâtre des exploits motocyclistes des Hell’s Angels.

Filmore

Le Filmore Auditorium est le plus vaste music-hall de la côte ouest. Pas de sièges. On assiste debout, en dansant, au spectacle. Des projecteurs éclaboussent le plafond et les murs de diapositives mouvantes. Le public moyen est composé d’étudiants, de gens « bien ». Tout groupe doit passer au Filmore pour connaître la consécration, comme à l’Olympia en France. Manager : Bill Graham.

Avalon Ballroom

C’est plutôt le Bus Palladium. L’atmosphère beaucoup plus hippie est démentielle et oblige réellement le spectateur à participer : planchers mobiles montés sur ressort, flashes multicolores, sons électroniques, filles échevelées. Chacun danse vraiment comme il l’entend, d’une façon parfois très sauvage. Manager : Chet Helms, patron de Family Dog Productions.

Leo de Gar Kulka

Ingénieur du son de la plupart des sessions d’enregistrement des groupes psychédéliques.


(Spécial Pop, 1967)































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