SPÉCIAL POP - Les Radios Pirates

Dimanche de Pâques, 1964. Une jeune homme blond et mince, ex-membre de l’Équipe Anglaise Olympique de Natation, branche le micro et dit : « Bonjour Mesdames, Messieurs. Vous êtes à l’écoute de Radio-Caroline sur 199 mètres, votre station favorite pour la journée. »

Et ainsi démarra l’aventure des stations-pirates britanniques… Mais pour comprendre comment on en était arrivé là, il faut remonter six ans en arrière, dans un pays du nord de l’Europe où la belle histoire des émissions illégales prit son véritable départ.



Il était une fois une grand-mère suédoise qui trouvait la radio de son pays fort ennuyeuse. Cette grand-mère se dit qu’elle pourrait peut-être remédier à ce pénible état de choses si elle faisait l’acquisition d’un petit navire de 550 tonnes, le MV Cheetah II. Elle mit à exécution ses projets, inscrivit le bateau sous nationalité panaméennes et installa à son bord un équipement complet de radiodiffusion. Elle prit ensuite la direction de la Baltique et fonda, à la barbe des autorités de son pays, la première station-pirate : Radio-Syd. Il faut constater que le gouvernement suédois mit le temps pour réagir ; quatre années exactement.



En 1962, Radio-Syd était finalement déclarée « outlaw ». Ceci n’empêcha pas la sémillante quinquagénaire de continuer à émettre et le beau conte de fées radiophoniques se termina pour elle derrière les barreaux d’une geôle de Stockholm. L’aventure pirate était-elle terminée ?

Non !!! Car l’idée était lancée et Mme Britt Wadner, première victime de la bataille des ondes, trouvait déjà des disciples au-delà des côtes des Pays-Bas. Une nouvelle station, Radio-Véronica, allait en effet permettre aux jeunes Hollandais de se livrer 24 heures sur 24 à leur culte favori, le rock’n’roll. Cette fois-ci, les promoteur avaient été plus prudents et s’étaient installés en eaux internationales, à cinq milles du rivage.



Du point de vue juridique ils étaient intouchables. cette formule trouva écho de l’autre côté du Channel chez un ex-vice-président du Parti Libéral, le major Oliver Smedley, homme d’affaires honorablement connu de la City londonienne et gentleman jusqu’au bout des ongles. Il chargea un ancien pilote de chasse australien, Allan Crawford, du régiment des questions matérielles, prenant quant à lui l’initiative des problèmes financiers. La station s’appellerait Radio-Atlanta. Pour être à l’abri d’une intervention des autorités britanniques, Smedley tissa méticuleusement un réseau de boîtes aux lettres et de sociétés « bidons » ; une au Lichtenstein entre autres. Le coût de l’opération fut d’abord estimé à 70.000 livres. Rapidement il fallut compter le double. Le major n’hésita pas un instant à demander un prêt. À qui donc ? Mais à la banque d’Angleterre voyons ! D’ailleurs il ne cacha pas à celle-ci ses intentions : il allait acheter un navire déjà équipé d’appareils de transmission, il irait s’installer en eaux internationales hors d’atteinte des polices de Sa Majesté, après quoi il créerait une radio-pirate. L’idée dut séduire la direction de la Bank of England puisque les crédits furent accordés.



C’est alors que Ronan O’Rahilly, l’un des directeurs actuels de Radio-Caroline entre en scène. En 1961, perpétuant les traditions de ses ancêtres irlandais, O’Rahilly avait quitté le domicile paternel sans un sou en poche mais néanmoins avec le ferme espoir de faire fortune. Londres fut le terrain choisi pour ses ambitions financières. À l’époque où Radio-Atlanta était en passe de devenir une réalité tangible, le jeune Dublinois avait placé ses intérêts sur un groupe qui commençait à faire parler de lui dans le nord du pays et surtout dans la région de Newcastle, j’ai nommé les Animals. Par Allan Crawford il eut vent des projets de Smedley et se dit qu’il y avait certainement là anguille sous roche. La tâche lui serait facilitée par l’appui financier que pourrait lui procurer son père Aidosan O’Rahilly, riche armateur de l’Eire et propriétaire du port de Greenore. Sa station prendrait pour nom Caroline, en l’honneur de la fille du président Kennedy, à qui - en bon irlandais - il voue une admiration sans limites.



O’Rahilly junior contacta alors Smedley et conclut un pacte avec lui. Radio-Atlanta jetterait l’ancre au large de Harwich sur la côte sud-ouest, tandis que Caroline s’installerait près de Liverpool, englobant dans son champ d’action la partie nord de la Grande-Bretagne. À eux deux, ils s’octroyaient ainsi le monopole de l’auditoire national.

Un autre accord fut passé. Atlanta avait besoin d’un mât émetteur. Le père de O’Rahilly fournirait cet élément vital, moyennant quoi celui-ci pourrait utiliser les studios de Smedley. Échanges de bons procédés en quelque sorte ! Et c’est ici que le major se fit berner !



Pendant que son bateau, bloqué par la tempête à Greenore, attendait la pose du mât en question, le MV Mi Amigo, racheté par Ronan O’Rahilly à la station suédoise Radio-Nord, prenait position au large de Harwich à l’endroit précis d’où Atlanta était supposé émettre. Pourquoi Caroline n’avait-elle pas respecté son contrat tacite avec Atlanta ? Essentiellement parce que de la côte sud-ouest, on peut couvrir la métropole londonienne - soit plus de quinze millions d’individus - plus du quart de la population britannique. Les dents longues du jeune O’Rahilly venaient de s’offrir là un morceau de choix !



Voilà à peu près où on en était le 29 mars, jour de Pâques, alors que Simon Dee et ses camarades partaient à la conquête d’un auditoire rendu passablement réceptif du fait de l’insipidité et de la tristesse communicative des programmes de la BBC.

À Radio-Atlanta, la surprise fut brutale. Smedley mit aussitôt le cap sur Harwich et vint se poster à portée de canon de Radio-Caroline. La guerre des pirates était ouverte.

Les deux stations se spécialisèrent dans le passage des disques du Top Fifty et aux heures d’écoute des ménagères, de la musique plus douce constituait le programme. En peu de temps un club Radio-Caroline était formé, fournissant à ses membres des renseignements, des photos, des disc-jockeys, des décalcomanies pour les voitures… et des réductions sur certains achats. C’était le début d’une révolution.



Avec le lancement de Radio-London en décembre 1964, station financée par des capitaux américains, la compétition publicitaire prit son essor… Une autre station importante à entrer dans la partie fut Radio-England. Ses premiers pas furent accompagnés d’un déploiement de luxe extraordinaire ; le jour même où le gouvernement britannique interdisait officiellement les émissions pirates, Radio-England dépensait 10.000 livres dans une réception fastueuse à l’Hilton, face à Buckingham Palace, avec une liste d’invité et de célébrités comme on en avait jamais vu précédemment.



Et puis, en dehors des trois grands, d’autres radios avaient fait leur apparition ; la plupart d’entre elles s’étaient installées sur les fortins de DCA qui pendant la dernière guerre mondiale protégeait l’Angleterre des invasions aériennes germaniques. Trois de ces tourelles désaffectées protégeaient Radio-Essex, Radio-390 et Radio-City. Cette dernière avait d’abord été connue sous le nom de Radio-Sutch, dont le propriétaire chevelu et paranoïaque était comme le nom l’indique, Streaming Lord Sutch. N’ayant d’autre prétention que de se faire élire Premier Ministre, celui-ci s’était ainsi assuré du haut de son perchoir, une pittoresque propagande électorale grâce, entre autres, à la programmation de morceaux choisi de « Fanny Hill », les contes de « Boccace » britanniques. Cet adversaire (peu sérieux il faut le reconnaître) de Harold Wilson fit long feu. Quelques mois plus tard la station sur pilotis était récupérée par le propriétaire d’une chaîne de boîtes londoniennes plus ou moins bien fréquentées : Reg Calvert. Celui-ci rebaptisa Radio-Sutch qui devint Radio-City.



À ce moment précis, Radio-Caroline gagnait sa bataille contre Atlanta. Devant faire face à des problèmes techniques et financiers qui le dépassaient, le major Smedley levait le pied et se retirait de la compétition. Néanmoins, il restait ne possession d’un émetteur de 10.000 livres. C’est cet émetteur qui allait être la cause de ce qu’on a appelé « L’affaire Smedley ». Cette affaire, vous vous en souvenez peut-être, car même dans notre pays on en a longuement parlé. Cependant les faits demeurent obscurs.

Au moment de reprendre Radio-City, Reg Calvert s’était mis en quête d’un émetteur plus puissant. Smedley qui passait par là, lui offrit le sien à la seule condition qu’il soit intégré comme co-gérant de la station. Calvert répondit O.K., fit installer le poste au sommet de son fortin et s’empressa d’aller proposer ses services à une tierce personne : Philip Birch, patron de Radio-London. Smedley allait se faire avoir encore une fois. Ce coup-ci, le major employa les grands moyens. Il expédia illico sur Radio-City une vingtaine d’hommes de main qui s’emparèrent de la place, interrompirent les émissions et laissèrent derrière eux un commando chargé du contrôle de la station. On nageait en pleine piraterie. Dans les jours qui suivirent, Smedley surprit Philip Birch au saut du lit et lui annonça qu’il libérerait Radio-City si Calvert et lui-même le prenaient effectivement comme troisième associé. Birch est un homme prudent et avisé ; pour lui, tous ces actes de violence ne promettaient pas une association de tout repos avec Calvert et Smedley. Il préféra se retirer et la suite de l’aventure prouve qu’il eut le nez creux.



Restaient en présence le major et le propriétaire de Radio-City. L’issue fut tragique. En dépit des menaces de Calvert, Smedley maintint son commando sur le fortin. Une nuit ayant perdu patience, Calvert s’introduisit chez son rival, attaqua la secrétaire, puis le major en personne. Quelques instants après Smedley abattait d’un coup de feu son adversaire. La suite vous la connaissez : reconnu en état de légitime défense, Smedley fut acquitté par les assises de Chelmsford. Il n’en reste pas moins qu’il y avait eu mort d’homme et que ce meurtre était déjà le quatrième d’une série de « disparitions subites » qui jalonnent sinistrement l’histoire des stations-pirates. Tout n’est pas rose et innocent chez les boucaniers du XXe siècle…



Pour en venir à des propos plus techniques, quelles sont les caractéristiques des deux plus importants compétiteurs, Radio-Caroline et Radio-London ?

Caroline possède deux navires ; l’un au Nord, le MV Caroline, jauge 763 tonnes, mesure 58 mètres de long et est équipé d’un moteur de 1 000 CV capable d’atteindre 14 noeuds à l’heure. L’autre au large de Scarborough, le MV Mi Amigo fait 470 tonnes, et développe une puissance de 200 CV.

Quant à Radio-London, la station est installée sur le contre-torpilleur MV Galaxy - 70 mètres de longueur -. L’émetteur de 75 kilowatts atteint une hauteur de 66 mètres soit environ 7 mètres de plus que la colonne Nelson de Trafalgar Square. Cette puissance considérable permet de transmettre « loud and clear » jusqu’à environ 400 kilomètres du point de départ.

Tandis que sur Caroline la programmation est laissée au bon vouloir des disc-jockeys, Radio-London présente une sélection plus typée : un disque issu des classements britanniques, un ancien succès ou « Revive 45 », un extrait du Hot Hundred américain, enfin une nouveauté. Les disc-jockeys assurant environ 3 heures d’émissions par jour.



L’avenir des stations ? Il semble assez compromis puisque le gouvernement et le Postmaster General, M. Edward Short, ont engagé une lutte à mort contre les pirates, bien décidés à obtenir du Parlement l’autorisation de prendre enfin des mesures énergiques. Cependant contre eux et la BBC il y a environ une trentaine de millions d’auditeurs réguliers qui à l’appel des radios commerciales ont inondé le 10 Downing Street sous un courrier de lettres revendicatrices demandant à corps et à cris le maintien des « hors-la-loi ». L’office indépendant d’opinion publique, le National Opinion Roll, a établi que Radio-London était la plus importante radio de langue anglaise dans le monde entier, soit 1 500 000 auditeurs, c’est-à-dire bien plus que la chaîne n°1 de la BBC, le LIght Programme. C’est que les jeunes se retrouvent beaucoup plus dans le style décontracté et joyeux des présentateurs pirates que dans les propos toujours compassés des D-Js de l’office national. C’est aussi parce que les pirates sont essentiellement des mordus de la Pop-Music, des adeptes authentiques et sincères d’une forme de vie moderne, rapide et drôle. Le jour où la BBC aura compris cela, peut-être récupérera-t-elle une partie de son auditoire ! Mais il semble pas que ça en soit demain la veille !!!



L’histoire de la radio-pop est encore très confuse. Depuis la révolution des stations-pirates, l’ensemble des querelles se résume sous la forme d’une lutte de l’Autorité contre l’Enthousiasme. En ce moment la situation n’est pas clarifiée. Les pirates survivront-ils ? Légalisera-t-on leur statut actuel ? Ou bien disparaîtront-ils purement et simplement ? En tout cas ils auront fourni les meilleurs émissions Pop que l’Angleterre ait jamais connues. Ils auront ressuscité l’art radiophonique.



P.S. Le 14 août 1967, Radio-London, Radio 390, et les autres stations-pirates ont cessé d’émettre, suivant ainsi la nouvelle législation anglaise sur les radios. Seule Radio Caroline continue, n’utilisant plus que des présentateurs, employés et bureaux étrangers. (Spécial Pop, octobre 1967









































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