SPÉCIAL POP - Les Hippies

La Pop-Music est aujourd’hui un des moyens de communication les plus puissants entre les teenagers. Qui aurait prédit aux débuts d’Elvis Presley que cette musique prendrait tant d’importance ?

On a dit du rock’n’roll que « c’était la musique de combat de tous les délinquants de la terre ». Mais si l’idée que l’on se fait de la jeunesse ne tient aucun compte de des réalités présentes et si on refuse de la voir telle qu’elle est avec ses désirs, ses obsessions et ses angoisses, il n’y a qu’un pas à faire pour la considérer comme délinquante dans sa totalité.

Ainsi pendant longtemps le rock’n’roll a été considéré comme une agression alors qu’il était une expression.

Cet état d’esprit a été la cause des nombreuses condamnations encourues par la Pop-Music et cela tant en France qu’en Amérique.


- En Alabama la population blanche voyait dans le rock’n’roll l’un des aspects d’un vaste complot pour rendre impur le sang de l’Amérique.

- Le Ku-Klux-Klan a brûlé publiquement les disques des Beatles, après la déclaration de John Lennon : « Les Beatles sont plus populaires que Jésus ».

- En France plusieurs villes de province ont fermé leurs portes à la tournée de Johnny Hallyday en 1961.

- En Angleterre enfin les pouvoirs publics se sont maintes fois émus de la Beatlemania. Maintenant que le problème de la drogue est à l’ordre du jour ce sont les Rolling Stones qui vont en prison. Après avoir pris ses racines en Amérique au contact du jazz, la Pop-Music a trouvé sa maturité en Angleterre grâce aux Beatles


Depuis le début de l’année c’est sur la côte ouest des États-Unis à Los Angeles et à San Francisco que la dernière révolution Pop a éclaté. On ne peut plus parler de Pop-Music aux USA sans la considérer comme l’expression d’une certaine jeunesse qui a pris conscience de son existence et qui s’est forgé une nouvelle morale : les Hippies. Ce terme vient de l’adjectif « hep » : être dans le vent. « Hep » devient « hip » (diminutif de hipster). Cet adjectif était à la mode chez les beatniks des années 1950, et tomba dans l’oubli avant d’être repris par le mouvement psychedelic. Actuellement le le terme Hippies recouvre l’ensemble du mouvement des jeunes de la côte Ouest et certains jeunes anglais favorables au mouvement psychedelic. La révolution de la côte Ouest ne peut être expliquée sans un retour en arrière et avant de parler de Psychedelic Sound et de Flower Power il faut comprendre la situation particulière de la jeunesse américaine en prise directe avec les événements aussi dramatiques que la guerre au Vietnam et le problème des noirs.


L’Isolationnisme et le Puritanisme de la société américaine sont des caractéristiques trop importantes pour être ignorées. Ce n’est que depuis la 2e guerre mondiale que les USA ont décidé de communiquer ouvertement avec le monde extérieur. Les résistances à la communication sont grandes et dès 1947 l’Amérique entre dans la guerre froide. Vers les années 50 le maccarthysme vient aggraver la situation. Ce n’est qu’avec l’arrivée à la présidence de J. Kennedy que les tenants de l’Isolationnisme semblent avoir définitivement perdu la partie, mais sait-on jamais ? Comme en contrepoint de cette situation la jeunesse des États-Unis prenait (très lentement il faut l’admettre) conscience de son existence et surtout du fait que le monde extérieur était de plus en plus tourné vers elle.


Les Beatniks furent les premiers et leurs migrations à travers le monde ont largement contribué à faire connaître un autre visage de l’Amérique. Les poètes et écrivains de la Beat génération ont rapidement pénétré dans les universités et les campus totalement apolitique jusqu’alors, vont se réveiller.

Ce n’est vraiment qu’à partir de 1963 avec la guerre du Vietnam que la jeunesse américaine change de visage. Non-violence, « Make love not war » deviennent des slogans quotidiens. Les milieux artistiques et plus spécialement les peintres donnent à l’Amérique leur première école de peinture : le Pop-Art bouscule et transforme les milieux artistiques européens et français en particulier. Le Pop-Art est officiellement reconnu en Europe, Rauschenberg reçoit le premier prix à la Biennale de Venise en 1964. Les artistes du monde entier refluent vers New York et la côte Ouest.



Pendant ce temps, en 1964, les Beatles viennent en Amérique et remportent les étourdissants succès que l’on connaît. Parallèlement à tous ces événements Timothy Leary est expulsé de l’université de Harvard pour avoir fait avec ses élèves des expériences avec le LSD. Depuis plus d’un an les Hippies font beaucoup parler d’eux. Qui sont-ils et quels sont leurs rapports avec la Pop-Music ? L’historien Arnold Toynbee les décrit comme des « feux rouges » qui seraient autant de mises en garde contre l’American Way of Life.



Ils sont plus de 300 000 et leur âge varie de 16 à 25 ans ; exceptionnellement on en rencontre des plus âgés.

Leurs règles sont très simples :

- Faîtes ce dont vous avez envie quand vous le voulez et où vous le voulez.

- Quittez la société comme vous l’avez connue, quittez-la complètement.

- Essayez de faire participer les gens de l’extérieur, « les autres », les adultes à l’amour, à la beauté, à l’honnêteté.

- Ne tenez aucun compte des jugements que l’on peut porter sur vous.

Ces caractéristiques ne sont que partielles, les hippies se regroupent et se divisent en de nombreuses petites collectivités. Certains n’aiment que les villes, d’autres ne peuvent vivre que dans l’environnement de la campagne, d’autres encore n’aiment que les plages. Pour presque tous, les hallucinogènes sont très importants. la quasi-totalité des hippies et des flower children fument de la marijuana qui est considérée comme un hallucinogène mineur et d’un usage courant. Le LSD « Cesam » d’un autre monde n’est consommé que par une minorité quoique son usage tende à se répandre. Enfin les hippies sont apolitiques, c’est la société elle-même qui est remise en question. Souvent, à l’occasion du week-end, les hippies se rassemblent et font des « fêtes » qu’ils appellent « Be in », « Turn in », « Love in », « Sleep in ».


La Pop-Music est aussi importante pour eux que la musique et le chant le sont pour une religion. En 1966 on commence à parler de Psychedelic Sound, mais plus que par un sound la nouvelle musique de la côte Ouest est caractérisée par l’importance donnée aux paroles des chansons. The Jefferson Airplane qui est considéré comme le premier groupe de la côte Ouest nous entraîne au pays d’Alice aux pays des merveilles avec un morceau comme « White Rabbit ».


One pill makes you larger

And one pill makes you small

And the one’s that Mother gives you

Don’t do anything at all

Go ask Alice when she’s ten feet tall


And if you go chasing rabbits

And you know they’re going to fall

Tell them a hook-smoking caterpillar

Has given you the call

Call Alice when she was just small.


Cet univers de rêve que l’on pénètre grâce à l’hallucinogène (pill) est peut-être le seul refuge contre une société où la loi de la bombe peut conduire à la fin du monde. The Mothers of Invention ont un style plus humoristique et plus mordant avec des morceaux qui durent toute une face de 33 tours. Brossant une satire de la société, ils lancent un appel à l’amour libre, seule force qui puisse lutter contre la civilisation de la consommation. Un groupe de New York, les Fugs s’élève contre l’hypocrisie « Dirty old man » et contre la guerre « Kill for peace ».


Cette importance des paroles rend très difficile la pénétration de ces groupes, dans des pays qui ne sont pas anglo-saxons. En France, par exemple.

L’univers des hippies est colorié et la Pop-Music qui s’était toujours suffit à elle-même a été intégrée à une forme de spectacle total.

Le Filmore et l’Avalon Ball Room sont de vastes music-halls où se déroulent les fameux spectacles psychedelics.

D’abord il n’y a pas de sièges et l’audience peut se mouvoir, danser et fumer à sa guise. Quand le groupe apparaît sur scène les murs de la salle se couvrent de projections multicolores et les spectateurs eux-mêmes sont couverts de formes colorées. Quelle différence avec l’univers noir des anciens beatniks.


Dans cet univers à la fois baroque et pacifique le culte de l’Idole est révolu. On considère les groupes comme faisant partie du mouvement, comme étant des hippies eux-mêmes. Il ne s’agit plus de batailles hystériques comme après un spectacle de rock, la musique des hippies porte son message. Les disc-jockeys sont conscients de ce changement d’attitude et les goûts du public sont devenus plus éclectiques. À côté des Jefferson Airplane d’autres groupes connaissent la célébrité : Grateful Dead, The Doors, The Mothers of Invention, Country Joe and the Fish. Avec « Sergeant Pepper’s lonely hearts club band » les Beatles sont toujours à la pointe de l’avant-garde et aucun de ces nouveaux groupes ne peut prétendre leur ravir la première place.


Peu à peu l’univers des hippies se structure et s’étend à tous les États-Unis, leur non-violence et leur gentillesse finissent par leur gagner des sympathies. À New York les hippies se proposent de donner des leçons de tendresse aux enfants des policiers. Avec le printemps les Sounds de la côte Ouest changent ; un certain goût de pollen : la flower music vient de naître. Les hippies deviennent des Flower Children. On prêche le retour à la nature comme J.-J; Rousseau.


Le Flower Power est la plus récente manifestation de cet état d’esprit à travers la Pop-Music de l’Ouest. Seuls les enfants, les adolescents et les poètes peuvent librement exprimer leur tendresse et leurs sentiments à travers un symbole aussi pur qu’une fleur. Sky Saxon, chanteur des Seeds (nouveau groupe de Los Angeles qui a rendu populaire la Flower Music), explique : « Notre musique n’a rien à voir avec le rock’n’roll ; elle est basée sur une mélodie et sur des paroles qui évoquent un univers bucolique de fleurs, de couleurs et de senteurs. C’est pourquoi nous l’avons appelée Flower Music. »


Scott McKenzie, découvert par le producteur Lou Adler, intitule une de ses chansons « If you go to San Francisco, wear some flowers in your hair » (« Si vous allez à San francisco, mettez des fleurs dans vos cheveux »). 

Si, comme ne rêve nous imaginons les paysages de la côte Ouest, ses palmiers et ses plage qui rappellent la Polynésie, nous pouvons facilement comprendre les adeptes du Flower Power, qui, respirant l’air de ces rivages, ont retrouvé les clefs d’un monde originel qui correspond à leurs hallucinations.


Chaque jour, de nombreux groupes et chanteurs viennent se joindre au mouvement qui se développe à un tel point que l’on parle de Flower Power Génération. Des milliers de jeunes y participent, et les paroles de cette chanson de Marcia Strassman en sont une très vivante évocation :


The flower children are blooming everywhere

Walking up and down the street

Headed for somewhere

The flower children’ don’t want no sympathy

They know where they’re going

Just you wait and see

They just want to be wanted

They just want to be free

Why can’t we just love them

And let them be

The flower children really know what’s right

And they’re just trying to tell the world

There’s no need to fight

The flower children have one thing on their mind,

Living in a world o f love,

Love for all mankind.

Marcia Strassman


À Los Angeles, les jeunes ne se battent plus avec la police, la violence disparaît, et si un policier menace, on lui offre une fleur.

La révolution pacifique des hippies a réussi à mettre du sable dans les engrenages.

- On parle de légaliser la marijuana.

- À Mills College, Oakland, du 17 au 19 mars s’est tenu pendant tout un week-end une conférence sur le rock’n’roll avec la participation de Phil Spector, du Jefferson Airplane, de sociologues et d’anthropologistes.

Les grandes revues établies : Time Magazine, Saturday Evening Post, Life, Newsweek, leur consacrent des articles plein d’indulgence. On a l’impression que leur morale du bonheur « envers et contre tous » a donné mauvaise conscience à une société qu’ils refusent pour la médiocrité de ses jouissances.


Pour autant que l’on puisse en juger les « Hippies » et les « Flower-children » sont en pleine expansion. L’Angleterre à son tour commence à subir leur influence. Alan Ginsberg est venu prêcher à Hyde Park contre la « prohibition » de la marijuana et pour la « non-violence ». À San Francisco, à Los Angeles, et à New York il existe maintenant des écoles d’initiation à la non-violence à l’usage des « Flower-children ».

Ayant compris l’importance des mass-media les hippies qui ont un sens de la publicité très développé savent faire parler d’eux dans la grande presse. De nombreuses revues souterraines ou semi-clandestines telle « The Oracle » se vendent à plus de 40 000 exemplaires.


Les nouveaux groupes de Pop-Music comme les poètes et certains sociologues sont devenus de véritables prophètes qui diffusent les règles de vie de cette nouvelle société avec une foi comparable à celle des premiers chrétiens.

Turn on, Turn in, Drop out ; c’est peut-être par ces trois affirmations que les « Hippies » vont devoir les apôtres d’une révolution sociale et culturelle, véritable crise de la conscience américaine et aube d’une nouvelle sensibilité. L’Amérique est une énorme machine qui digère le meilleur et le pire. Les « Hippies » pourront-ils résister ? On peut se poser la question avec inquiétude.

Est-il possible de résister aux masse-média ? Qu’ils le veuillent ou non les « Hippies » sont acceptés par la société américaine, par l’Ordre. Do you turn on ? (« Vous vous branchez ? »). Telle est la question la plus fréquemment posée parmi les jeunes de Californie, en ce moment.


La meilleure définition du verbe « se brancher » nous est fournie par un livre sur la jeunesse californienne : « It’s happening » par J.L. Simmons et Barry Winograd. Les auteurs présentent un glossaire des termes en usage dans le monde du « Happening », dans lequel on peut lire : « se brancher - au sens étroit, fumer de la marijuana jusqu’à l’euphorie ; dans un sens plus large et plus général, se dit d’une personne transportée, excitée, remuée, que ce soit par un coucher de soleil ou une symphonie, une jolie fille, un enfant qui joue, ou une drogue psychedelic (LSD !). Signifie aussi « naître à la vie. »


En dehors des drogues, les plus rassis des lecteurs de l’Evening Standard est à même de comprendre ce que c’est que « se brancher » car tous à un moment ou à un autre nous avons pu connaître des frissons de plaisir ou d’enthousiasme, lorsque nous nous sentions profondément remués par une musique merveilleuse, un beau poème ou une fille séduisante, par quelque expérience exceptionnelle dans le domaine artistique, visuel ou sensuel. Peut-être alors ne connaissions-nous pas l’expression : mais durant ces moments d’extase nous étions branchés, nous éprouvions des sensations tout aussi euphoriques que celles que procurent les hallucinogènes.

L’inconvénient lorsqu’on se branche grâce à des méthodes plus conventionnelles comme la contemplation des couchers de soleil ou la lecture de quelques vers c’est la brièveté des moments d’euphorie. En mettant les choses au mieux, celle-ci dure quelques minutes, et plus souvent encore ne dure que quelques secondes.


Je commence à mieux comprendre les conditions du « branchement » permanent, et la fascination qu’exerce l’Angleterre, après avoir passé le week-end dernier au premier festival américain de Pop-Music qui se soit tenu dans la petite ville californienne de Monterey, au bord de la mer. Ce festival, inspiré et dominé par l’influence des grands de la Pop-Music anglaise (Paul McCartney, Mick Jagger, Donovan et Andrew Oldham figuraient parmi les membres du comité d’honneur), ce festival attira en trois jours quelque 300 000 « Hippies » de tous les États de l’Union, et réussit à « brancher » presque tous les participants.


Les Beatles dominèrent le week-end. Si le célèbre quatuor connaît en Grande-Bretagne une immense popularité, ses membres méritent pourtant le nom de « prophètes méconnus dans leur propre pays », lorsque l’on compare cette même popularité avec le culte frénétique que leur rend la côte Ouest de l’Amérique. Il y eut tout d’abord des rumeurs. On chuchotait que les quatre Beatles étaient là et participeraient au festival en tant que « pièce de résistance ». Le dimanche soir, l’excitation à Monterey atteignit presque l’hystérie.


Le fait reconnu par des autorités telles que la Mairie et le chef de la police de Monterey qui, tout en sachant que leur ville, pendant toute la durée du festival, consommait plus de drogues qu’elle n’aurait fait en vingt ans, décernèrent cependant un éloge particulièrement flatteur à la foule pour sa bonne tenue et sa discipline. Voilà où je veux en venir : sommes-nous tellement certains que les méthodes de « branchement » de la génération Pop par les drogues soit vraiment pire que l’usage que les précédentes générations faisaient de l’alcool ? La différence énorme des peines encourues par le délinquant trouvé assommé par la marijuana et celui qui s’est saoulé au whisky, se justifie-t-elle ? L’usage des hallucinogènes largement répandu dans le « culte Pop », devrait au moins amener les autorités à défendre le statut quo légal avec intelligence, plutôt que de s’accrocher à des clichés tels que « la marijuana incite les jeunes à l’héroïne », assertion qui vaut à peu près à dire que le lait incite les jeunes à devenir des ivrognes.


Un éminent juriste américain, membre de la commission d’études du crime, nommée par le président Johnson a demandé en public la suppression des peines encourues par les adultes qui prennent de la marijuana ; telle semble être d’ailleurs la direction vers laquelle s’oriente lentement l’opinion des experts américains.

Une chose est claire : la société « Hippies » se développe si vite, tant en Angleterre qu’aux USA, qu’il faut ou bien la frapper de plus lourdes peines, ou s’en accommoder. Mais il est impossible de l’ignorer. Les Beatles en réalité se trouvaient à 9 000 km de là ; mais quelqu’un prétendit au cours d’une conversation à bâtons rompus, qu’on avait frété un courrier aérien transportant de Londres des instruments de musique spéciaux ; on fournit de sinistres descriptions d’une « LSD Party » chez Paul McCartney, le samedi soir, à la Monterey Highland Inn ; on raconta même qu’une huitaine de beatniks recouverts d’une croûte épaisse de crasse, qui avaient passé toute la journée accroupis par terre, n’étaient autre que les quatre Beatles et leurs détectives personnels de Scotland Yard, tous déguisés. Ces légendes et bien d’autres encore, colportées par la foule, avaient amené celle-ci à un état d’émotion et de frénésie intenses.


Rumeurs et fausses nouvelles baignaient dans le mystère de la nouvelle musique des Beatles. Plusieurs stands diffusaient sans interruption des disques des Beatles, et à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit on pouvait être sûr que l’écoute de « Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band » réunissait un public de plusieurs centaines de jeunes, enthousiastes et branchés, beaucoup d’entre eux assis sur le sol, murmurant des phrases incohérentes au sujet des significations mystiques de la chanson « Lucy in the sky with diamonds. »

Cette philosophie Beatles riche de sens, qui peut se résumer schématiquement dans le dernier vers du couplet final de leur « Sergeant Pepper’s » LP : « J’aimerais vous brancher », animait les vedettes du festival.


Tous les groupes qui passaient dans l’auditorium, ou peu s’en faut, dédiaient une chanson ou décernaient une appréciation élogieuse à leurs bons amis John, Paul, George et Ringo, ce qui leur valait des applaudissements frénétiques.

On atteignit le point culminant de ces harangues pro-Beatles, lorsque le leader d’un groupe intitulé « The Byrds » déclara, la voix tremblotante d’émotion : « Dans une interview accordée au magazine Life Paul McCartney a récemment porté un des jugements les plus audacieux et les plus marquants de l’histoire. Il a dit en effet : « Si les politiciens prenaient du LSD, alors, il n’y aurait plus ni guerre, ni pauvreté, ni famine. » De tumultueuses acclamations, accueillirent cette déclaration.


Les applaudissements hystériques se prolongeaient et soulignaient une fois de plus un fait assez clair déjà, à savoir que les Beatles sont considérés comme des idoles magiques, de droit divin, par la plus jeune génération de Californie qui leur voue une adoration qui dépasse encore celle des fans de leur propre pays.

Si les Beatles fournissaient la philosophie du « branchement » à Monterey, il faut mettre à l’actif d’un autre groupe britannique « The Who » les moments les plus fiévreux et les plus passionnément branchés. Si vous en êtes encore à demander qui sont les Who ce n’est plus pour longtemps, car si leur art et leur technique de chanteur à succès les ont déjà rendus célèbres, ils ont de plus mis au point au cours de leur numéro un style d’excitation visuelle si remarquable qu’il leur vaudra certainement bientôt d’accéder aux échelons supérieurs de l’aristocratie Pop, l’échelon des Beatles, des Rolling Stones et des Beach Boys.


À Monterey, vêtus de soie et de parures d’or qui auraient été du plus bel effet à la cour de Charles II, passés maîtres dans l’acrobatie, les arts, les mouvements de bras et les contorsions de tout le corps, les Who enflammèrent l’assistance en la gratifiant de leurs meilleurs succès de ces deux dernières années. Puis ils commencèrent un joyeux opéra Pop écrit, dirigé et surtout interprété par leur guitariste principal, Pete Townsend, 22 ans, qui se trouve par ailleurs titulaire de trois mentions très bien, et d’un diplôme de dessin de l’école des Beaux-Arts d’Ealing. Tout le temps que duraient ces chansons, l’auditorium était le théâtre d’un spectacle lumineux assez impressionnant. L’éclat soudain de rayons stroboscopiques, la projection de bouts filmés en technicolor, le tout se superposant aux projections d’une lanterne magique (des taches multicolores en forme d’amibes qui se transformaient en dessins exotiques) et jaillissant brusquement au rythme de la batterie : cette sensation visuelle exigeait une grande participation personnelle et transportait la foule, déjà profondément subjuguée par la musique, dans de nouveaux paroxysmes d’euphorie Pop.


Juste au moment où la police locale commença à s’inquiéter au sujet de bagarres éventuelles dans le public, les Who se lancèrent dans leur grand numéro final, un rock à faire trembler l’édifice sur ses fondations et intitulé « My generation ».

Numéro final qui engendra bien des bagarres, mais principalement sur la scène. Pete Townsend donna le signal du carnage en lançant sa guitare sur un amplificateur qui tomba et prit feu. Puis la même fièvre destructrice s’empara du batteur qui renversa sa caisse d’un coup de pied, brisa ses baguettes et devint simplement fou furieux. Le chanteur ramassa un micro à pied d’acier d’une hauteur d’un mètre quatre-vingt, le fit tournoyer autour de sa tête, l’écrasa contre les coulisses et la scène jusqu’à ce que la tige d’acier fût réduite en une espèce d’épingle à cheveux. Pendant ce temps, Pete Townsend s’imaginait que sa guitare était un pied-de-biche et qu’il importait de démolir la scène. Malheureusement l’instrument n’avait pas été conçu à cette fin, et les contacts violents et répétés avec le sol, valurent à cette machine à bruits de 500 dollars d’éclater en vingt morceaux qui s’éparpillèrent ; c’est alors que les trois musiciens, hystériques, piétinèrent les débris, se roulèrent dessus jusqu’au moment où un détachement de policiers, de pompiers et de machinistes se frayèrent un chemin à travers la fumée et le chaos pour mettre fin à cette exhibition.


Les milliers de personnes que comptait le public étaient aussi, bien entendu, sorties de leurs gonds, hurlaient de toute la force de leurs poumons, sautaient sur les fauteuils, et bissaient avec un enthousiasme délirant. Jamais encore je n’avais été le témoin d’un événement aussi incroyable. La soirée se poursuivit avec d’autres spectacles lumineux, des airs de « Love rock » furieusement excitants, dûs à des groupes de la côte Ouest comme les Mamas et les Papas, le Grateful Dead (littéralement, le Mort Reconnaissant ) dont le sensationnel organiste Pig Pen fumait froidement de la marijuana sur scène, et le Jefferson Airplane, dont l’animateur a défini le don total de soi-même que réclame la musique Pop en disant : « La scène est notre lit et le public notre réflecteur, on ne s’amuse pas, on fait l’amour. »


Le public eut droit à son renouveau de violence lorsqu’un guitariste noir (Jimi Hendrix) aux doigts aérodynamiques déclama un charmant petit discours anglophile à la louange et la grandeur du « branchement » britannique.

Il pria mais en vain, le public de chanter « God save the Queen », puis s’appliqua à mettre le feu à sa guitare et à réduire en miettes l’instrument embrasé grâce à des méthodes identiques à celles employées par Pete Townsend.

Ceci provoqua de nouvelles manifestations d’intérêt passionné parmi le public. Il ne fait pas de doute que la nouvelle brutalité Pop excite les assistants comme peu de spectacles musicaux l’ont jamais fait ; j’ai entendu un de mes proches voisins d déclarer : « Ma parole je n’ai jamais eu l’esprit déchaîné comme aujourd’hui en regardant ces types exécuter leur numéro. »


Il est important de noter une chose évidente pour tous ceux qui sont allés dans les coulisses pendant le festival de Monterey, à savoir que la plupart des vedettes Pop se plaisent à entrer en scène dans un état déjà « vaporeux », ce qui se passe maintenant pour tout à fait naturel. En vérité, on peut dire que personne ne peut comprendre - et à plus forte raison ne peut écrire ou jouer - bien des chansons « Pop » modernes, si les sensations provoquées par la marijuana et le LSD ne leur donnent pas une faculté de pénétration particulière. Comme on pouvait s’y attendre la BBC elle-même, devenue sensible à cet argument, a réagi à l’encontre du LP des Beatles (Sgt Pepper’s) dont elle censure une partie.


Mais au coeur des milieux Pop américains, on a le fusil sur l’autre épaule, et les chants Pop mal vus sont ceux qui refusent toute concession à la « culture différente ». C’est ainsi que l’animateur d’un groupe à Monterey présenta des excuses pour l’une des chansons qu’il annonçait : « C’est une chanson sur le gin, une chanson à boire, une chanson d’hier. Elle appartient à une ère révolue, au temps où nous buvions. »

Le commentaire éveilla dans mon esprit une nouvelle série de réflexions sur le « branchement ». Lorsque j’étais un teenager (il n’y a guère plus de cinq ans, c’est fou comme les temps changent vite), nous ignorions totalement la possibilité de nous brancher à la drogue, mais par contre tous nous étions très forts pour nous « brancher » à l’alcool. Nos expériences et nos essais étaient souvent pénibles et désordonnés, et la gueule de bois nous a fait perdre bien des matinées de travail. La violence sous l’influence de l’alcool était chose courante.


Une manifestation célèbre de cet effet dû à l’alcool se produisit lorsque mon collège à Oxford gagna la course de canot sur la rivière, pendant l’été 1962. Au cours du festin destiné à célébrer la victoire, vin et porto coulèrent d’abondance. Immédiatement après le dîner, les potaches sortirent en masse et fracassèrent 400 fenêtres du collège : cela fit partie des réjouissances. Sans aucun doute cette nuit-là nous étions « branché » et si euphoriques que nous ne nous rendions aucunement compte de ce que nous faisions.

Un débordement de cet ordre ne risque pas de se produire chez ceux qui se « branchent » aux drogues, et moins encore bien sûr chez les sujets auxquels la simple vue et l’audition du rock’n’roll font atteindre l’euphorie. Car malgré tout, cette excitation d’ordre visuel, le style Monterey du « Love rock » ou de l’ « acid rock », reste surtout une représentation, et le public, aussi coopératif soit-il reste dans l’ensemble assez pacifique. (1967)







































































Commentaires

Articles les plus consultés