SPÉCIAL POP - Les Disc-Jockeys


Le métier de présentateur de radio est vraiment peu ordinaire. On gagne sa vie grâce au talent d’autres personnes. Encore faut-il beaucoup de qualités pour rendre ce talent efficace ! Mais quoiqu’il en soit c’est un job bien payé - la plupart des D_Js vous affirmeront le contraire - et il confère à ceux qui le pratiquent une célébrité qui rivalise souvent avec des politiciens les plus haut placés. Le présentateur de radio fait partie intégrante de la vie de tous les jours ; on a rendez-vous avec lui, il console, il rassure, il déçoit, il vous remonte le moral ; c’est un peu un membre de la famille.

Dans le domaine de la Pop-Music, son travail consiste surtout à choisir des disques non seulement d’actualité, mais encore d’avant-garde et à donner un rythme à une émission.


Le démarrage des programmes pop est dû en France à l’initiative d’Europe n°1 et de Daniel Filipacchi. Celui-ci travaillait à Paris-Match comme reporter-photographe lorsqu’en 1954 on lui demanda en sa qualité de spécialiste de jazz de réaliser avec Frank Ténot une émission souvenir à l’occasion de la mort de Charlie Parker. Devant le succès de l’entreprise, on leur demanda bientôt de monter l’émission quotidienne « Pour ceux qui aiment le jazz ». À l’époque il y avait un boom sensationnel du jazz, et là encore leur réussite fut totale ; de nombreux orchestres américains furent révélés en France par l’émission : Dizzy Gillepsie, le Modern Jazz Quartet, Miles Davis entre autres.



« Salut les Copains » devait être lancé plus tard, en septembre 1959. Sans but précis au départ, le show durait alors une demi-heure de 17h à 17h30 ; Daniel et son équipe passaient des disques qui leur plaisaient, d’une manière très décontractée. En majorité des morceaux américains, Presley, Bill Haley, du jazz pas trop difficile et un ou deux français, Bécaud, Aznavour. Car en 1959, pas de Johnny, de Chaussettes Noires ou qui que ce soit. Devant l’afflux du courrier enthousiaste, Europe décida d’allonger S.L.C. d’une demi-heure ; puis à peu près d’une autre demi-heure. Avec l’arrivée des groupes et chanteurs de rock français l’émission prit la taille d’une institution nationale. C’est alors que Daniel Filipacchi décida de la création du journal « Salut les Copains ».


Michel Poulain et Josette, programmateurs de S.L.C., se souviennent des débuts de l’hebdomadaire : « Daniel ne croyait pas un instant que ça marcherait. Nous avons tous participé au premier numéro, nous écrivions les articles dans les bureaux d’Europe ; on escomptait une vente de 25.000 exemplaires à tout casser ! Le premier tirage avait cependant été de 150.000. En deux jours, à la surprise générale, tout était parti ! »

L’émission et le journal se soutenant mutuellement, l’auditoire de l’une atteint des chiffres records tandis que la vente de l’autre touchait bientôt le million. Daniel Filipacchi a eu le mérite d’introduire en France une technique de radio américaine jusqu’alors inconnue ; il y eut Chou-Chou, petit bonhomme farfelu et à la chevelure abondante dont les aventures étaient mêlées à celles des idoles ; il y eut les premiers jingles - le tout premier, Daniel l’avait réalisé chez lui pour une publicité d’un club de jazz et il s’était servi en fond sonore d’un morceau de Bill Dogett - ; il y eut l’habitude prise de parler sur les intros pour annoncer un disque. Mais la force de l’émission fut de ne pas se baser sur une personne ; Daniel Filipacchi certes présentait le programme, mais peu à peu il introduisit d’autres disc-jockeys susceptibles d’assurer un remplacement valable. Aujourd’hui, en dehors du patron de l’émission, Bernard Brillé et Monty animent régulièrement S.L.C.



Autre programme pop à Europe n°1 : « Dans le vent ». Hubert Wayaffe est né à Neuilly-sur-Seine il y a 28 ans d’un père belge et d’une mère normande. À 18 ans il s’engage dans l’aéronavale, y demeure trois ans et, à son retour au pays, parcourt l’Europe en vendant des choses aussi diverses que des machines industrielles, des voitures et des best-sellers. Un jour en Espagne, il entend dire que Lucien Morisse cherche des animateurs pour Europe n°1. Il ne fait ni une ni deux, monte à Paris et est engagé dans « Service de Nuit ». Peu après, à la suite de Michel Cogoni, on lui confie « Dans le vent ». Hubert a une passion pour les voitures rapides, les Ford Mustang et les rallyes. Son show en témoigne : il est vif, alerte et ne manque jamais d’humour. La présentation, très américaine, utilise de nombreuses cartridges et jingles. Avec le président Rosko, c’est lui qui répond le mieux à la définition du disc-jockey, tel qu’on l’entend Outre-Atlantique.



De son vrai nom Michael Pasternak, fils du célèbre Joe Pasternak, le producteur hollywoodien des films d’Elvis Presley, le président Rosko (le plus beau, celui qui marche sur l’eau) a effectué ses débuts radiophoniques dans l’US Navy, à bord d’un porte-avion où son boulot était avant tout de remonter le moral des troupes. Sur la recommandation d’Eddie Barclay, il entre à Europe n°1 où on lui accorde une émission le dimanche après-midi. Rosko pratique déjà son style dingue et truffé de bruitages insensés ; mais l’auditoire n’est pas prêt pour ce genre d’expérience et en définitive Mike s’adresse à Radio-Caroline où il va rapidement imposer sa personnalité fracassante sous l’appellation « Emperor Rosko ». Il groupe même ses fans sous la dénomination de « Rosko Rangers ». Mais bientôt, à la suite de négociations entre Jean Prouvost et Ronan O’Rahilly, Caroline prête son empereur à Luxembourg. Et le 11 novembre 1966 la bombe éclate ; le président Rosko est dans nos murs et il lui faudra peu de temps pour convaincre un public de fans enthousiastes qu’il est le meilleur, le plus beau, celui qu’il leur faut !!! « Mini-max » est une des émissions les plus écoutées l’après-midi, et, dans la soirée, on retrouve Rosko à « Mini-max Soir ».



Le deuxième disc-jockey à opérer sur les ondes de Radio-Luxembourg, c’est Michel Cogoni. Après avoir travaillé quatre ans à Europe n°1, il entre à Radio-Luxembourg. Son émission « Hit Service Luxembourg » passe tous les soirs sur l’antenne de 19h30 à 21h et le samedi de 20h à 22h. Michel Cogoni présente un nouveau style d’émission très varié et il sait parfaitement s’adapter au goût de son public.


Du côté de France Inter les choses ont considérablement changées à l’arrivée à la direction des Programmes de Roland Dhordain. Celui-ci a compris l’importance de l’élément jeunesse dans la radio actuelle ; d’autre part il a réussi à sauvegarder le caractère français des émissions, tâche difficile alors que la variété s’américanise de plus en plus. Le résultat s’est vite fait sentir puisqu’aux derniers sondages France Inter occupe la première place devant ses concurrents privés. La station nationale compte trois présentateurs pop : Claude Chebel avec les « 400 coups », José Artur, le « Pop Club », et Gérard Klein, « 17-19 sur 1829 ».


Claude Chebel est né à Paris en 1939. Il passa sa jeunesse dans la baie du Mont-Saint-Michel et jusqu’à l’âge de cinq ans ne parla que le patois local. Après le bac philo à Charlemagne et deux certificats de licence à la Faculté de Lettres, il se lança dans le théâtre d’avant-garde. Metteur en ondes en 1961, il devint ensuite producteur (il réalisa une importante émission culturelle consacrée à Marcel Camus) ; en octobre 1966, il démarre les « 400 coups ». Son opinion sur le rôle de présentateur : « La radio de participation est une chose finie. Je crois surtout dans une radio intimiste qui s’adresse à une personne. L’écoute autrefois était commune, on se rassemblait autour du poste qui demeurait un meuble fixe. Avec le transistor, l’auditeur est maintenant solitaire. Le disc-jockey français doit avoir un ton simple et enjoué ; la langue française est une langue de confidence. Il est l’intermédiaire informé et bienveillant entre l’artiste et l’auditeur. Et il ne faut pas oublier que le Français s’attache plus à une personnalité qu’à un style. »



Cela pourrait peut-être expliquer le succès national de José Artur et de son « Pop Club ». Celui-ci a réussi le tour de force de garder un ton et une ambiance toujours française à une émission qui programme à 95% des titres anglais ou américains. Toutes les vedettes du monde pop, de cinéma, de théâtre et de la littérature défilent chaque soir entre 22h et 1h du matin à l’intérieur du bar du Ranelagh. Toutes se pressent pour discuter aimablement et dans un style qui rappelle souvent les salons du XVIIIe siècle avec le maître de séant. La conversation très mondaine aborde parfois un tournant scabreux qui procure un piquant inédit à l’interview. Des groupes de rock et de jazz viennent souvent jouer en direct. Pierre Lattès présente chaque soir une séquence « Rock et Folk », ainsi qu’une séquence Jazz. Mais c’est sur la personnalité brillante et décontractée de José Artur que repose avant tout le succès de l’émission.


Le dernier venu des disc-jockeys français, et non le moindre, c’est Gérard Klein. L’émission qu’il anime tous les jours de 17h à 19H a débuté en novembre 1966 et a connu immédiatement un vif succès. La lutte était chaude à une époque où Rosko se lançait à grand renfort de publicité sur Luxembourg, mais Gérard s’est acquis lentement mais sûrement depuis un an l’estime de millions d’auditeurs qui apprécient sa présentation drôle, sympathique et surtout typiquement française.


Gérard a 25 ans et c’est par « Route de Nuit » qu’il entra à l’O.R.T.F. Il était alors étudiant en médecine ; c’est une rencontre avec Jean-Marie Houdoux qui détermina de l’orientation de sa carrière. Il présenta « 3-6-9 », un jeu réalisé par Jean-Marie puis au retour de son service militaire, Roland Dhordain lui remit les destinées de « La clé sous le paillasson ». Devant le vide succès du programme, ce fut bientôt « 17-19 sur 1829 ». « Je pense, déclare-t-il, que les gens ne s’amusent déjà pas tellement, alors je m’efforce de dire des choses drôles. Je cherche aussi à faire plaisir un peu à tout le monde, au fan d’Otis Redding comme à celui de Marie Laforêt. Je veux présenter mon émission comme je vis ; d’ailleurs à mon sens, le disc-jockey français doit être simple, aimer rigoler et aussi parler correctement sa langue maternelle. Il y a tant d’émissions dans le genre : « Content ? Heureux ? Vos projets ? etc. » Par ailleurs j’apprécie beaucoup le style des disc-jockeys pirates anglais et je les envie un peu parce qu’ils ont la possibilité de travailler plus efficacement que nous qui devons compter à tout moment avec le technicien de la cabine. Et à l’O.R.T.F. des bons techniciens, j’en connais en tout et pour tout un seul ! »


Les D-Js adorent tous leur métier, ils sont tous très professionnels. Lorsqu’on les écoute, cela semble telelemtnsnt facile de parler devant un micro, et pourtant !!! C’est grâce à eux que la Pop-Music est devenue un phénomène social important ; c’est aussi grâce à eux que la radio moderne a pris un tournant décisif, celui de la familiarité, de la drôlerie et de l’avant-garde. Et en définitive, c’est parce qu’ils étaient là qu’elle est devenue humaine et proche de chacun d’entre nous. Merci ! Messieurs les disc-jockeys. (Spécial Pop, octobre 1967)















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