SPÉCIAL POP - l'Amérique

C’est en Amérique que tout a commencé, d’autres pays poussent le nationalisme jusqu’à vouloir l’annexer mais le Rock’n’Roll est né aux États-Unis sans qu’on sache exactement comment, à partir de formes musicales qui existaient bien avant que Bill Haley et ses Comets décrochent vers la fin de 1954 les gros titres de la première page des journaux.


Certes les partisans d’Elvis Presley s’imaginent que leur idole fut l’unique force agissante dans ce bouleversement total de l’industrie américaine du disque, mais le premier choc décisif a été donné par Bill Haley, ce Pennsylvanien timide et souriant qui suscita alors des émeutes. Et encore la chevauchée qui l’emporta vers les sommets des ventes de disques n’a-t-elle pas été aussi rapide que le prétendent certains scénaristes de cinéma.


J’ai vécu tout l’âge du rock. Je l’ai vu surgir aux États-Unis, gagner la Grande-Bretagne, déferler sur l’Europe, atteindre finalement les points les plus reculés du monde. Je l’ai vu s’adapter à de nouvelles exigences pour faire face à l’évolution constante du goût. J’ai été un enthousiaste du Rock’n’Roll et conscient du privilège qui m’a été donné de connaître certaines de ses plus grandes vedettes et de devenir leur ami. Il m’est arrivé également de ressentir quelque lassitude, j’ai souhaité entendre des sons nouveaux, voir de nouveaux visages. Mais l’impression générale que j’en garde est faite de stupeur et de passion.


Le rock, et Haley lui-même, ont surgi au bon moment. En Amérique comme presque partout ailleurs, les années qui suivirent 1950 se caractérisèrent par leur stagnation. Dans l’industrie cinématographique, seul James Dean - qui mourut dans un accident d’auto en septembre 1955 - bénéficia de cette adoration passionnée qui entoure aujourd’hui tant de vedettes « pop ». Il fut vraiment le point de départ d’une affaire, celle des magazines de « fans ». On a écrit sur lui des millions de mots pour révéler, prétendait-on, la « vérité ». Et pourtant parmi ces histoires assez folles, il en est bien peu d’exactes.


Or que s’est-il passé au juste pour que l’année 1955 soit considérée comme le début du Rock ? L’événement est dû à la conjonction de deux faits importants. Sur le plan américain, un disc-jockey, très influent. Alan Freed, risque le tout pour le tout en organisant au « Brooklyn Paramount » de New York le premier « Rock’n’Roll Show » : c’est le triomphe, la folie ! Du même coup il fait découvrir cette musique à toute une jeunesse qui jusqu’ici avait été plus ou moins tenue à l’écart, il popularise le terme de « Rock’n’Roll » et il prouve que c’est une mine d’or ! Ce dernier argument fera crouler les barrières des plus farouches adversaires (notamment à la radio).


Pendant l’ère de James DeanBill Haley et ses Comets faisaient lentement leur chemin. À l’âge de quinze ans, Bill partit de chez lui pour tenter gloire et fortune : c’était en 1943. Bill m’a dit un jour : « Pour suppléer à l’insuffisance de nos ressources, j’ai dû travailler dans un magasin local d’exposition et de vente. Mon patron m’a aidé beaucoup en me permettant de m’exercer dans son bureau. J’ai fait des progrès, mais la vérité est que j’étais bien trop timide pour jouer en public. Je ne pouvais pas supporter l’idée que les gens me regardent. Mais mon patron avait confiance en moi. Il a relié son bureau à la salle des ventes aux enchères où un haut-parleur déversait la musique. Il lui a fallu plusieurs semaines pour me convaincre que les gens qui s’y tenaient aimaient réellement ma musique. Puis j’ai formé un groupe avec d’autres garçons de la localité, et nous avons pris la route en jouant pour quelques dollars par nuit ». Ce sont sur ces débuts aussi peu prometteurs que s’édifient les grandes carrières. Avec son groupe, les SaddlemenBill travailla d’abord dans une petite station de radio. Il était directeur musical, mais sa paye ne correspondait guère à un titre aussi glorieux. Il écrivait alors de nombreuses chansons, la plupart sur un rythme accentué, saccadé, hard-beating


D’après lui, il en aurait composé plus de cent cinquante au cours de sa première année à la radio. Jusqu’en 1951, il n’obtint aucun contrat d’enregistrement. Avec son groupe, rebaptisé les Comets, il publia lui-même quelques disques qui ne s’imposèrent nulle part. Toutefois deux ans plus tard, « Crazy, man, crazy », lancé sur le marché, commença à se vendre dans un ou deux États.

Par les teenagers américains, Bill Haley et les Comets furent plus que bien accueillis. C’était là une musique directe, d’un rythme facilement dansant, et les jeunes inventèrent des danses à eux, appropriées à ces cadences nouvelles. Bill Haley rompait avec les « éléments » vieux jeu qui jusqu’alors avaient fait fureur. Il rompait avec les grands orchestres et leurs parties vocales plutôt lugubres. D’un seul coup, les Comets connurent le succès, furent « in », et les chanteurs tels Eddie FisherRosemary Clooney, sentirent le vent de la concurrence souffler sur leurs ventes.


Ce que chantait Haley n’évoquait pas seulement le clair de lune, les soirées de juin et les cigarettes au bout taché de rouge à lèvres : ses chanson s’orientaient vers le besoin urgent qu’a la jeunesse d’aborder différemment la vie. Comme toujours, les adultes trouvèrent cette musique effroyable, discordante. Mais ses disques se succédaient coup sur coup « Shake, ratel and rock », « Saint’s rock’n’roll », « ABC boogie ».


En Grande-Bretagne comme en Europe, l’apparition des Comets passa longtemps inaperçue. Mais on demanda un jour à Bill de jouer dans un film : « Rock around the clock ». C’était une mauvaise production tournée manifestement avec un budget insuffisant, mais qui fit plus que tout le reste pour répandre dans le monde entier le culte du Rock’n’Roll. Chose curieuse, le film ne rapporta pas très gros en Amérique. Mais les teenagers américains y trouvèrent l’occasion de se rassasier de sons et de rythme violent tout en pouvant enfin voir en personne les hommes qui composaient les orchestres de la nouvelle vague. Lorsque « Don’t knock the rock » parut sur les écrans, d’autres vedettes étaient prêtes à partager avec Bill Haley les titres des premières pages des journaux.


Avant même Elvis Presley, les autorités ecclésiastiques américaines s’étaient lancées à l’attaque du Rock’n’Roll. L’enthousiasme délirant du public en fut la cause : la police devait souvent protéger les Comets, sauvegarder leur intégrité physique, et elle se fatigua vite de ce qu’elle prit pour des prétextes à émeutes fabriquées en série. Quel mal y avait-il à réveiller la sensibilité musicale des jeunes, endormie par des années de mélodies standard et des grands orchestres sirupeux, même si ce réveil se transformait en passion.


En ce qui concerne sa musique, il a mainte fois tenté d’expliquer sa conception du Rock’n’Roll. Il remonte aux formes traditionnelles de la musique américaine ; le jazz Dixieland, la musique folklorique et celle de l’Ouest, les chansons populaires, le blues noir, le Rhythm’n’Blues. Il évoque l’évolution du Rock qui a puisé dans tous les genres précédents. Il lui arrive de s’embrouiller, pour redire finalement : « Le Rock vient du Jazz, mais il en diffère par l’accentuation des battements à l’intérieur de la mesure. On pourrait l’appeler du Rhytm and Jazz.


Cette explication est bien mince. Mais quelle que soit la nature du Rock - et de nombreux critiques ont déversé des tonnes de science à ce sujet - il demeure avant tout de la musique qui passionne. Le côté technique importe peu. Voici ce qu’en dit un journal très intellectuel : « L’engouement pour ces trémoussements est le symptôme d’une impulsion frustrée, celle de faire quelque chose de puissant et d’excitant. L’attitude raisonnable ne consiste pas à déplorer l’existence de cette musique sauvage, mais à se demander ce qu’on peut faire pour offrir à ces énergies refoulées, sans les brider, des débouchés salubres et constructifs. »


Plus les associations de parents se plaignaient du comportement de leurs fils et de leurs filles dans les dancings locaux, plus le Rock’n’Roll gagnait du terrain. Des artistes comme Little Richard se joignirent à la course aux records de ventes de disques. Le Rock devient le domaine exclusif des adolescents, l’univers des teenagers, et, pour eux remplaça toute autre distraction. Et cette passion ne fit que croître.


Puis vint Elvis Presley. J’ai rendu pleine justice à Bill Haley et à ses collègues. Mais Elvis est l’homme des sommets ; lancé par la révolution du Rock dans la branche du disque, il l’a poussée à ses extrêmes conséquences. Sa popularité n’a jamais faibli et il est devenu une légende vivante. Mais accordons d’abord un regard aux artistes qui avaient enregistré avant lui quelques disques dans ce nouveau langage qu’est le Rock, et qui en avaient vendu plus d’un million d’exemplaires avant qu’Elvis remportât son premier disque d’or avec son superbe « Heartbreak hotel ». Néanmoins la plupart d’entre eux ne devaient voir grimper leurs ventes que lorsque le triomphe d’Elvis attira soudain sur eux la lumière des projecteurs.


Il y a donc eu Fats Domino et « The fat man », son premier disque à atteindre un million d’exemplaires. Fats était alors gras comme l’indiquait son prénom ; il pesait plus de cent kilos. C’est en 1948 qu’il enregistra ce premier disque d’or, que tant d’autres devaient suivre. Il jouait du Rhytm and Blues mais Fats m’a confié en insistant qu’il détestait être emprisonné dans une catégorie bien définie : « Je cherche seulement le bon rythme et je fais ensuite ce que je peux pour amuser les gens et leur faire oublier leurs ennuis. » En effet, on ne peut se faire de souci quand on est pris dans le tourbillon d’un spectacle de Fats Domino. On ne songe qu’à prendre plaisir à sa musique. Fats compose généralement lui-même ses chansons, le plus souvent avec l’aide d’un vieil ami, Dave Bartholomew. On a calculé récemment qu’il a vendu quatre-vingt millions de disques dont vingt-deux disques d’or et n’est donc battu dans ce domaine que par Elvis et les Beatles.


Elvis Presley ? C’est le Rock’n’Roll avec une touche de sexualité. Personne n’a jamais prétendu que Bill Haley, avec son accroche-coeur serpentant sur le front et l’air plus vieux que son âge, ait eu un seul jour du sex-appeal. Sa réussite admirable vient de sa musique, de son chant, et de son effort général pour rendre son spectacle aussi visuel que sonore. On a dit d’Elvis qu’il était « l’une des rares personnes dotées d’un attrait sexuel aussi animal et qui soient parvenues à exploiter cette attirance à l’état brut sans finir en prison ». Cependant, il a été largement critiqué lors de ses débuts. Ses balancements et ses torsions de hanches ont suscité les cris d’alarme des autorités ecclésiastiques. Sa correspondance était pleine de lettres de « fans », de filles surtout, qui étaient sous le coup de l’interdiction de le regarder, même à la télévision. Comme nous allons le voir, Elvis est fondamentalement un jeune homme très religieux. Il se révoltait quand on l’accusait de corrompre ses admirateurs et admiratrices. Et il a sans cesse répété : « Je ne le fais pas exprès. Quand je suis sur la scène, je ressens la musique et je me laisse aller. Mais je veux également qu’on me respecte dans toutes les parties de la communauté. Je ne ferai jamais rien qui pût humilier mes parents. » Quoi qu’il en soit Elvis Aron Presley a été tous temps l’artiste le plus copié du monde.


Elvis a souvent évoqué le concours qui le révéla au public de Tupelo. Sa famille était pauvre, et il n’avait aucun instrument de musique. Il monta sur la plate-forme, incapable donc de s’accompagner lui-même et sans que personne ne veuille l’aider, car tous désiraient remporter le prix. Elvis se contenta de grimper sur une chaise et d’entonner « Old Shep », remportant un succès formidable, bien que dans sa modestie il évite toujours de mentionner qu’il gagna le premier prix. Il y avait là des milliers de personnes, privilégiées sans le savoir, qui ont assisté ainsi aux débuts de la carrière la plus sensationnelle dans l’histoire de la Pop-Music.


À l’école, c’était un élève aimable, obéissant, soucieux de faire de son mieux dans tous les domaines. Il avait un sens de l’humour très vif, mais son caractère était le plus souvent grave : il désirait tirer le plus grand parti possible de son existence, car il savait combien ses parents avaient peiné pour pouvoir l’habiller et lui permettre de poursuivre ses études. Mais après avoir passé son examen de sortie en 1953, il prit le seul emploi disponible, celui de camionneur. C’est par hasard qu’il se mit à porter de longs favoris et une coiffure particulière, longue et soyeuse. En plus de ses talents vocaux, cette singularité contribua à le distinguer des garçons du voisinage, avec leurs cheveux coupés en brosse. Ses vêtements eux aussi étaient différents. Elvis a toujours attaché beaucoup d’importance à son aspect personnel. En 1953, Elvis entra dans les bureaux des disques Sun, à Memphis, et déposa quatre dollars sur le comptoir : il voulait, dit-il, enregistrer un disque pour un cadeau d’anniversaire à sa mère. Sam Phillips, président des disques Sun, fut frappé par la voix d’Elvis et lui demanda de laisser son nom et son adresse. Il envisageait de le faire auditionner plus tard.


Toutefois, rien n’eut lieu pendant une année entière. Puis Elvis enregistra « That’s all right Mama » pour la station de radio locale. Il se sentit d’abord gêné : on raconte qu’il se réfugia dans un cinéma pour éviter les railleries de ses amis ; peut-être allaient-ils le trouver stupide de rêver ainsi d’une carrière de chanteur ? Mais la réaction du public fut inespérée : appels téléphoniques, télégrammes et lettres s’amoncelèrent. Sam Phillips faisait une bonne affaire. Il en fut de même du colonel Tom Parker, qui sait reconnaître les talents. Il signa à Elvis un contrat d’imprésario et engagea pour l’accompagner le guitariste Scotty Moore et le contrebassiste Bill Black. Dès lors, le « Hillbilly cat » travailla sans interruption dans toutes les réunions locales. La chance étant toujours avec lui : au cours d’une grande réunion musicale de plein air, Steve Sholes, des disques RCA, l’entendit. Sans perdre de temps, Sholes négocia son transfert de Sun à RCA. Il acheta les cinq matrices non publiées enregistrées par Elvis et ouvrit à la future vedette un compte personnel. Elvis acheta immédiatement sa première Cadillac. « Je ne comprenais pas exactement ce qui m’arrivait » raconte-t-il maintenant. « Mais je m’étais toujours promis en conduisant mon camion dans Memphis que je m’assiérais un jour au volant d’une Cadillac ».


La télévision confirma ce succès foudroyant. Il devint le héros national des « teenagers » après avoir chanté « Heartbreak hotel » sur le réseau national. Ils avaient succombé à ce mélange de sex-appeal et de puissance vocale. Ils voyaient devant eux un jeune homme qui employait des caractéristiques du jeu de scène des artistes de couleur, tout en ayant l’air d’une idole de cinéma. Et les rares personnes qui l’ont approché jusqu’à devenir ses amis intimes sont unanimes à affirmer que ses photographies ne lui rendent pas justice. Sa popularité fut incroyable. Même ceux qui critiquaient le style de ses shows ne pouvaient s’empêcher de le regarder à la télévision. Il y bénéficia même d’un public plus nombreux qu’Eisenhower lui-même, quand ce dernier prononça le discours où il acceptait la présidence.


Telle est la légende Presley : d’abord rebelle très discuté, pourvu d’un extraordinaire attrait sexuel, il a été transformé par son séjour à l’armée en une vedette populaire décidée à remplir ses devoirs militaires tout comme n’importe quelle autre recrue. On vit ensuite apparaître l’homme casanier qui quitte rarement son foyer, si ce n’est pour gagner le studio, qui ne s’est jamais rendu en Europe, rebutant manifestement ses « fans » sans jamais pourtant s’attirer de leur part quelque critique durable. Aujourd’hui, Elvis est un artiste professionnel tranquille et respecté. Il a constitué à lui seul le fer de lance de toute l’industrie américaine du disque. Il est l’une des figures-clés de toute analyse de cette branche. L’étendue de son répertoire est prodigieuse. Chansons religieuses, airs folkloriques, Rock’n’Roll sans aucune restriction, vraies romances, il chante tout. Peut-être a-t-il une prédilection pour le vieux blues, blues qu’il a adapté au style des chanteurs blancs.


Citer tous les succès d’Elvis prendrait bien du temps. En ce qui concerne les films qu’il suffise de dire qu’il a le plus souvent laissé de côté tout le matériau éclatant du Rock pour se concentrer sur des histoires simples, des scénarios somptueux et des productions qui, tenant du divertissement aimable, sont loin de poser des problèmes. J’ai parlé d’Elvis, de Bill et de Fats. On ne peut omettre Little Richard, car cet artiste a contribué lui aussi à mettre an point le spectacle du Rock’n’Roll. Il est l’un de ceux dont la carrière a été la plus turbulente. Il apprit très jeune à jouer de l’orgue et fit preuve de dispositions stupéfiantes dès sa première leçon. Il aime rappeler qu’à l’âge de quinze ans il a chanté et dansé dans un spectacle pseudo-médical : les représentations avaient pour but de promouvoir les ventes d’un mélange repoussant de différentes herbes lequel, garantissait-on, guérissait tous les maux.


Il signa son premier contrat avec RCA Victor, mais au début, la vente de ses disques n’eut rien de prometteur. Il fit un instant partie du groupe des Temple Toppers Gospel, qui devaient devenir les Upsetters, mais bien qu’ils aient fait plusieurs enregistrements sous l’un et l’autre nom, le succès se faisait toujours attendre. Puis Little Richard enregistre lui-même « Tutti Frutti » et expédia le disque à Speciality Records. On l’enregistra à nouveau, ce fut un « big hit », un succès colossal. Ce triomphe eut une nombreuse descendance dont des réussites telles que « Long tall Sally » et « Rip it up ». Mais en 1958 cette vedette extravagante qui aujourd’hui est un peu comme un Cassius Clay musicien, abandonna la chanson pour s’adonner à des études religieuses. L’homme qu’on avait vu avec Bill Haley dans « Don’t knock the rock », et avec Jane Mansfield et Gene Vincent dans « Girl can’t help it » (qui parut aussi en 1956), mena pendant deux ans une vie de contemplation. Il reprit son vrai nom Richard Penniman, affirmant qu’il ressentait le besoin de se vouer entièrement à l’église.


1959-1960 furent les années qui virent s’édifier le Rock’n’Roll. De nouvelles vedettes apparaissaient chaque jour. J’ai parlé en passant de Gene Vincent. Très influencé au début par les blues noir, il se créa peu à peu son propre style. « Be-bop-a-lula » enregistré en Amérique avec ses Blue Caps sous la marque Capitol, fut son premier disque à atteindre le million d’exemplaires. Il composa cette chanson avec la collaboration de Sheriff T. Davis. Gene  ne s’est produit en public qu’après un temps de service dans la marine des États-Unis. « Blue jean Bop », publié aussi en 1956, fut son second disque tiré à plus d’un million. Mais ce véritable grand artiste de Rock a toujours baigné dans une aura de tristesse. Un accident de motocyclette lui laissa une jambe consolidée par des attelles en fer. Il surmonta ce handicap, mais dut passer la plus grande partie de ces dernières années dans les hôpitaux où les chirurgiens luttent pour conserver sa jambe. Une souffrance permanente explique la maigreur et le pincement de son visage, et ses explosions subites de colère. Il a vécu plusieurs années en Grande-Bretagne, mais bien que sa position soit demeurée très sûre chez ses « fans », il n’a plus fait de nouvelles chansons à succès. Gene fait cependant partie de la légende du Rock américain et y occupe une place très particulière. Avec une santé meilleure et un peu plus de force physique, il compterait encore parmi les tout premiers.


Il en est de même de Jerry Lee Lewis. Cet homme peut être considéré comme l’interprète le plus stimulant du monde en matière de Rock’n’Roll. Il a appris seul tout ce qu’il sait de la musique. Il n’est pas seulement un chanteur explosif, il joue de la guitare, du violon, de l’accordéon, et fait partie depuis 1947 du monde de la chanson folklorique et du Rock. Son plus grand hit a été « Whole motta shakin’ loin’ on », et ses grands films à succès « High school confidentiel », « Disc jockey » et « Jamboree », tous réalisés vers 1958. Dans le domaine du Rock américain, la polémique va souvent de pair avec le succès. Dans le cas de Jerry Lee, la foudre tomba sur lui lors de sa première visite en Grande-Bretagne. On avait longtemps attendu ce voyage après les triomphes de « Shakin » et « Great balls of fire ». J’étais à la réception organisée par la presse pour accueillir ce jeune Américain blond et anguleux. Il posa aimablement pour les photographes, répondit sans détours à nos questions d’une voix lente, un peu traînante, et pensive. Puis quelqu’un nous apprit que Jerry Lee avait avec lui sa femme Myra, qu’elle était si lasse qu’elle dormait dans sa chambre d’hôtel… et qu’elle n’avait que treize ans !


Cette dernière révélation fit scandale jusqu’au sein du parlement, où l’on monta l’incident en épingle. L’accueil qu’on fit à ses premières représentations lui fut pénible et il interrompit net sa tournée. Manifestement, les critiques dont il était l’objet l’avaient profondément blessé, dans l’état d’où il était originaire, une fille avait parfaitement le droit de se marier à treize ans. À son retour aux États-Unis, Jerry Lee fut en butte à une série de sarcasmes qui l ‘éloignèrent du public pendant un temps qu’il passa à pêcher et à rêver d’une carrière qui semblait définitivement compromise. Il se relança néanmoins dans la bataille et demeure aujourd’hui l’un des interprètes les plus passionnants du Rock’n’Roll. Par l’a manière dont il martèle le piano, il a provoqué plus d’émeutes que la plupart des autres artistes. Mais tout ce qu’il joue est empreint de sensibilité et de délicatesse, comme le prouvent ses enregistrements de vraie musique folklorique américaine.


Dans cet aperçu général du Rock’n’Roll américain, il est impossible d’évoquer tous ceux qui y jouèrent un rôle. Monsieur Presley, cet homme tranquille qui va régulièrement à l’église, a vraiment provoqué une réaction en chaîne en mélangeant pour la première fois le sex-appeal à de la musique au rythme accentué, qui « chauffe ». Buddy Holly, par exemple, avait du sex-appeal, énormément, mais il ne l’a jamais fait éclater autour de lui. Il est mort dans un accident d’avion en février 1959, après une carrière trop brève qui débuta par un enregistrement de « That’ll be the day » dont on vendit en 1957 un million d’exemplaires. Buddy chanta avec les Crickets, Jerry Allison à la batterie, Niki Sullivan à a guitare et Joe Maudlin à la contrebasse. Avec cette interprétation, « That’ll be the day » atteignit le somment des Hit-Parades des deux côtés de l’Atlantique. Les compositeurs étaient Buddy Holly lui-même, avec Jerry Allison et Norman Patty directeur de l’enregistrement. Les Crickets renouvelèrent leur succès avec « Maybe baby », composé également par Buddy et Norman. Le premier triomphe exclusivement personnel de Buddy fut « Peggy Sue », suivi par beaucoup d’autres. Depuis sa mort, la popularité de Buddy Holly n’a fait, semble-t-il, que croître.


Il est hors de doute que Buddy a été influencé par Elvis Presley. D’ailleurs il me l’a confié lui-même, gentiment et sincèrement comme il savait le faire, avant le concert qu’il donna au célèbre Palladium Théâtre de Londres. Et il a ajouté : « Elvis est l’homme que j’admire le plus. Mais j’estime qu’il y a une différence entre son timbre et le mien. Je pense que le mien est un mélange d’accents texan et mexicain. » Dès neuf ans, Buddy était déjà un musicien très honorable. Il forma les Crickets en 1955 et resta avec eux jusqu’en 1958. Puis les membres des premiers Crickets se séparèrent et Buddy travailla habituellement en studio avec deux musiciens occasionnels spécialistes des enregistrements de disques. Son album commémoratif « The Buddy Holly Story » a été l’un des plus constants succès. Sa mémoire continue à vivre dans le cœur de milliers, et même de millions d’êtres humains. Dans l’accident d’avion qui l’emporta, deux autres artistes moururent. Big Bopper, « disc-jockey » dont « Chantilly lace » assura la renommée, était l’un d’eux. L’autre, Ritchie Valens aurait pu devenir l’un des géants de tous les temps. Mais il avait seulement dix-sept ans quand il est mort. Il a laissé un souvenir inoubliable avec « Donna » et « La bamba ». Dire que ses quelques enregistrements semblent encore aujourd’hui modernes est un tribut que nous devons rendre à ce talent qu’une triste mort nous a enlevé.


Il est étrange qu’il y ait tant de tragédie dans cette branche. Voici par exemple Eddie Cochran, qu’on célèbre toujours comme l’un des génies du Rock. Il avait l’une des voix les plus expressives du monde ; la nature l’avait également paré de beauté et d’un grand talent de guitariste. Il était aussi un sportif accompli. Après un accident stupide Eddie décida de faire carrière dans le chant. Il perfectionna son style de guitariste, (un style tout à fait particulier) et s’associa avec un contrebassiste, Guybo Smith, pour constituer un groupe. Eddie a toujours affirmé que le Rock venait du cœur. Pendant ses shows, ses « fans », nuit après nuit, mettaient ses vêtements en pièces. Il lui arrivait souvent de s’évanouir après une représentation à la suite de l’effort qu’il avait soutenu. Pendant un temps, il porta des costumes qui se défaisaient au moindre tiraillement et dont on pouvait rassembler les morceaux en quelques instants ! « Summertimes blues » fut le grand succès qui le fit connaître de tous ceux qui aimaient le « pop ». Mais sa carrière fut aussi courte et tragique que celle de Buddy Holly. Il s’était rendu en Grande-Bretagne pour chanter à la t télévision et à la radio ; un terrible accident d’auto l’y attendait. C’était en avril 1960. Eddie n’en réchappa pas et mourut à l’hôpital. 


Presque tous les artistes qui ont contribué à faire du Rock ce qu’il est, étaient à la fois chanteurs et instrumentistes. Il y eut des exceptions : Duane Eddy, par exemple, ce gratteur de guitare, inaugura les succès dont bénéficièrent par la suite certains enregistrements instrumentaux. Avec Lee Hazlewood, son ami de toujours, il composa son premier succès. Ils devaient plus tard se séparer, et Lee devint le directeur artistique de Nancy Sinatra, qu’il aida à devenir une vedette mondiale avec « Theese boots are made for walking ». Il faudrait également parler de Bobby Darin, dont la carrière commença avec « Splish splash », un disque de Rock. Mais Bobby s’est attaqué à tant de genres différents qu’il est difficile d’en extraire les services qu’il a rendus au Rock’n’Roll. 


En revanche, on doit évoquer longuement les Everly Brothers, ces frères étonnants. Ils ont commencé à travailler dans des émissions locales de radio alors qu’ils avaient six et huit ans. Quand ils sortirent de l’école secondaire, Wesley Rose, de la célèbre firme d’édition Acuff-Rose, les prit sous sa protection et les fit enregistrer chez Cadence Records. Leur premier grand vrai succès, « Bye bye love », fut à l’origine d’une suite de disques dont beaucoup furent composés par un couple. Felice et Boudleaux Bryant. Les Everly prétendent que chacun d’eux connaît à tout instant les pensées de l’autre. Ils ont fait leur service ensemble dans le corps des marines aux États-Unis. Si le temps passé à l’armée n’a causé aucun tort à Elvis Presley, les Everly ont souffert de cette interruption de carrière. On a dit d’eux, à leur début, qu’ils étaient un « Presley en deux »… deux pour le prix d’un. Certes, ils ont subi l’influence du King dans leur manière de mener leur barque, mais ils exercent sur le public un attrait tout différent. Ils sont plus calmes, plus retenus, et leurs voix plaintives et touchantes n’ont rien de la puissance sexuelle brutale d’Elvis. Les Everly ont un grand talent de compositeurs et leur production de disques est excellente. Champions de la grande époque du Rock, ils ne devraient jamais rencontrer d’obstacles et gagner largement leur vie dans tous les domaines de l’industrie de la Pop-Music américaine.


Il y eut Elvis, mais il y eut aussi Pat Boone. Pendant longtemps ils ont suivi deux carrières analogues avant que Pat ne soit distancé malgré une longue série de disques vendus, depuis 1955 à plus d’un million d’exemplaires. Lorsque les carrières d’Elvis et de Pat touchèrent à leur zénith, les polémiques redoublèrent pour savoir lequel des deux étaient la plus grande vedette. C’était la réédition de la vieille lutte Crosby-Sinatra, à la différence près que celle Boone-Prelsey prit un tour vraiment ironique. Au début, Presley avait soulevé bien des critiques puis la direction habile du colonel Parker parvint à tempérer un peu son jeu de scène. Pat Boone, au contraire, fut immédiatement l’homme calme du « pop », aussi bien sur scène que chez lui. Il avait épousé Shirlay Foley, fille de Red Foley, célèbre chanteur de Folk-Song. Il était au summum de sa carrière quand il joua dans des films comme « April love », « Mardi gras », « State fair » et « The main attraction ». Pendant des années, il alla jusqu’à refuser d’embrasser sa partenaire, prétendant qu’un tel acte était contraire à ses convictions religieuses. Malgré plusieurs disques d’un Rock’n’Roll plein de violence, Pat Boone fut l’image même du bon jeune homme auréolé de sainteté. Depuis ses premiers efforts pour percer jusqu’à son premier contrat d’un million de dollars avec la Twentieth Century Fox, en passant par ses débuts à la télévision, il fut le symbole même de tout ce qu’il y avait de bien dans l’univers des adolescents, ce qui impliquait qu’Elvis était le mal incarné.


Or, tout en demeurant le même au foyer, Pat Boone entreprise de transformer son image. On le vit jouer des scènes d’amour, prononcer des mots qui choquaient. Pendant ce temps, Elvis se rapprochait peu à peu de ce qu’avait été Pat Boone à ses débuts. C’était là une double métamorphose surprenante, mais qu’Elvis réussissait parfaitement tandis que Pat disparaissant peu à peu du monde du disque, se cantonnait, avec beaucoup de succès d’ailleurs, dans ses activités de music-hall. À peu près à la même époque, un chanteur noir de Rock’n’Roll, Chuck Berry, remportait avec « Maybellene » son premier grand succès. Il allait devenir un des maîtres de la jeune génération, tant anglaise qu’américaine. Un grand nombre de ses compositions, « Rock and roll music », « Carol », « Memphis Tennessee », seront à la base des répertoires des Beatles, des Rolling Stones, de Johnny Rivers, des Animals


Un fait résulte de ce que nous venons de dire : il y a très peu de femmes dont l’apport se soit fait sentir de façon durable dans le rock’n’Roll américain. cet univers est essentiellement réservé aux mâles. Les filles y viennent pour contempler et écouter les garçons, qui les intéressent, tandis que les garçons s’intéressent à la musique. Des femmes comme Brenda Lee ont bien fait des enregistrements magnifiques, mais elles sont peu nombreuses et leur action est discontinue. Le Rock’n’Roll est une musique musclée, et ce sont les hommes qui ont les muscles les plus puissants. Revenons à la période de croissance du mouvement quand Bill Haley était la grande figure avec « Rock around the clock » et que Pat Boone chantait « Ain’t that a shame ». C’était au début de 1956. La romance survivait avec des succès comme « Shifting whispering sands » (Billy Vaughn), « Love and mariage » (Frank Sinatra), « Love is a many-splendoured thing » (The Four Aces), mais le rythme faisait déjà son chemin.


Haley poursuivit son succès avec « The saints rock and roll ». L’Amérique fourmillait déjà de petits groupes qui s’efforçaient de jouer à la manière de Bill et d’imiter la moue d’Elvis. « Be bop a lula » de Gene Vincent fit le tour du monde, les Teenagers, avec Franke Lymon, remportèrent un succès écrasant en lançant « Why do tools fall in love », un enregistrement tiré à un million d’exemplaires et fortement inspiré du Rock. À son tour, Boone revint au Rock avec « Long tall Sally », prouvant ainsi qu’un blanc peut tirer un grand parti d’une chanson composée par un noir. Fats Domino entra dans cette bataille incessante pour les premières places avec « I’m in love again ». Et quand parut « Rockin’ through the rye », les critiques commencèrent à se demander ce qui pourrait bien un jour mettre fin à la suite des succès de Bill Haley.


Au cours de 1956, on avait beaucoup discuté aux États-Unis pour savoir si l’on devait accepter les rock’n’rollers à la télévision. Elvis mit fin à la controverse en démontrant que son apparition suffisait à faire grimper tous les chiffres en matière d’assistance. Son premier succès fut avec le spectacle Tommy and Jimmy Dorsey. Le second, chez Milton Berlen, fut encore plus marquant car la production était plutôt destinée aux adultes. Steve Allen l’invita à paraître alors dans l’émission qu’il présentait. Il lui demanda de mettre une sourdine afin de ne pas offenser les personnes âgées. Elvis surgit en habit et cravate blanche et fut le maître absolu de la scène aux dépens même de l’émission d’Ed Sullivan sur une autre chaîne. Sullivan avait dit, prétendait-on, qu’il n’engagerait jamais et à aucun prix Elvis Presley : « Ce n’est pas ma pointure » aurait-il ajouté. Mais la semaine suivante, il signait à Elvis un contrat de trois soirées à raison de dix-sept mille livres par soirée ! Jamais il n’avait accordé un tel cachet à un artiste. Pour expliquer son revirement, il trouva bon de dire : « J’affirme qu’il ne chantera dans mon spectacle aucune chanson par trop suggestive. Et nous contrôlerons tous ses mouvements de hanches en utilisant des caméras placées sous certains angles. » Et Elvis parut. Il n’ignorait pas que les caméras ne le photographiaient qu’au-dessus de la ceinture. Il riposta en faisant tourner ses yeux au lieu de son bassin, reportant ainsi son activité frénétique sur son visage, battant Sullivan à son propre jeu. La polémique ne s’en apaisa pas pour autant, mais Elvis attirait le gros des téléspectateurs, et le Rock’n’Roll fit bientôt partie des émissions régulières.


On avait vu les Platters dans « Rock around the clock » et deux chansons avaient attiré l’attention sur eux : « Only you » et « The great pretender ». Dirigé par cette figure de légende qu’était Buck Ram, le groupe comprenait alors Tony William, ténor léger, spécialiste des sons haut-perchés, plus tard imité par tous les artistes en herbe du Rock ; puis David Lynch, second ténor ; Zola Taylor, douée d’une force d’attraction remarquable ; Herbert Reed et sa voix basse ; Paul Robi le baryton. Leur succès se poursuivit en 1956 avec « My prayer », qui sans être du Rock’n’Roll pur, devint néanmoins l’une des mélodies typiques de la nouvelle vague. Entre temps, les « hits » se succédaient. « Bluejean bop » (Gene Vincent), « Giddy up a ding dong » (Freddie Bell), « Rip it up » (Bill Haley).


Au début de 1957, Paul Anka occupa toute une partie des gros titres mondiaux consacrés à la musique. Son premier gros succès fut « Diana », qu’il avait écrit alors qu’il n’avait que quatorze ans. Cet air s’est vendu à plus de dix millions d’exemplaires, ce qui bat le record d’Elvis Presley. Le jeune Paul, l’une des vedettes les plus courtoises parmi les stars de la grande époque, a pris une place spéciale dans l’évolution du Rock. À douze ans, il créait un trio vocal qui connut le succès et joua un peu partout au Canada. Puis il résolut de chanter seul et partit pour Hollywood où l’aida un oncle qui était en relation avec le monde du spectacle. Son premier disque fut « Blau wildebeests fontaine », un fiasco total. Puis il composa « Diana », et avec l’assistance de Don Costa, signa avec ABC-Paramount un contrat de longue durée. Il fut le premier Canadien à avoir remporté un disque d’or. Continuant sur sa lancée, Paul devint le plus jeune millionnaire du monde. Il est demeuré un homme d’affaires averti, travaille régulièrement au music-hall, mais les disques à grand succès n’apparaissent plus aussi régulièrement.


Nous avons mentionné brièvement Ricky Nelson, figure de proue des dernières années 50. Son premier enregistrement lui valut une double vente d’un million d’exemplaires avec « A teenager’s romance » et « I’m walkin » (mais oui, toujours la chanson de Fats Domino et de Dave Bartholomew). Contrairement à Elvis Presley, Ricky est littéralement né sur les planches. Il est presque impossible de l’imaginer dans une autre branche. Avec « Be-bop baby », « Stood up » et « Waitin’ in school », trois succès consécutifs, Ricky ne le céda plus qu’à Elvis dans les concours de popularité. Sa voix n’a jamais été aussi nette que celle de Presley, mais tous ses disques étaient brillamment réalisés et comprenaient toujours quelque idée originale. Les Coasters complétèrent le paysage avec « Yakety yak », chanson qui provenait de l’équipe Jerry Leiber et Mike Stroller dont le succès dure toujours. Tommy Edwards mérite lui aussi une mention : sa version de « It’s all in the game » ajouta au Rock un nouveau brillant, une nouvelle finition. À cette jolie chanson de charme bien connue, il sut insuffler un « feeling » rock qui la transforma en succès mondial.


J’ai déjà signalé que les femmes ont eu peu d’influence dans le domaine rock. Mais Connie Francis, en reprenant une chanson de 1923 « Who’s sorry now », entra dans la carrière de soliste avec une vente d’un million d’exemplaires. On ignore en général que Connie, faisant équipe avec Marvin Rainwater, avait déjà atteint un million d’exemplaires avec « Majesty of love ». Cette fille de talent, championne d’un concours de dactylographie dans le New-Jersey, jouait de l’accordéon et chantait depuis l’âge de quatre ans. Elle n’a pas seulement été une chanteuse de classe internationale, mais elle détient un record qu’aucune autre femme n’a jamais égalé : dix millions de disques vendus en deux ans. Dans ses moments libres, Connie Francis étudiait la psychologie, prétendant qu’elle arrivait ainsi à mieux comprendre son public !


Au fur et à mesure que les années passaient, d’autres noms surgissaient, la plupart pour sombrer aussitôt. Car le Rock’n’Roll n’est pas un domaine où l’on peut se promettre une popularité durable. Pour quelques triomphes qui se prolongent sur des années comme celui d’Elvis Presley, combien de vedettes ont disparu après avoir enregistré deux ou trois hits. Frankie Avalon a été l’un de ceux, nombreux d’ailleurs, qu’on a opposé à Elvis Presley. Il est vrai qu’il a remporté un succès énorme aux États-Unis, que chacune de ses tournées a été marquée par les explosions d’hystérie de ses « fans ». Mais son influence à l’étranger a été minime. Il a commencé sa carrière avec « De de Dinah », que suivirent coup sur coup « Venus », « Just ask your heart », « Why ». Cette dernière chanson souleva une tempête dans le monde de la musique. Elle avait pour auteurs Bob Marcucci et Peter de Angelis, mais des experts protestèrent, disant que c’était une copie d’une vieille rengaine « In a little Spanish garden ». La Cour d’Appel anglaise qui s’occupa du cas décida en fin de compte que, malgré certaines ressemblances manifestes, il n’y avait pas à proprement parler plagiat. Frankie avait débuté comme excellent trompettiste pour devenir par la suite un non moins bon acteur dans des films tel « Guns of the Timberland ». En réalité, il s’est servi du Rock’n’Roll comme tremplin pour sauter ailleurs. Une autre vedette blanche du Rock fut Freddie Cannon, chanteur de type explosif, qui se lança avec « Tallahassie Lassie ». Il fut un instant le maître de la musique rythmée, mais « Boom boom Cannon » comme on l’appelait, rentra vite dans l’ombre. Au cours d’une de ses tournées, quelqu’un l’appela « The last of the rock stars », la dernière vedette de rock, ce qui était injuste à l’égard de ceux qui allaient suivre. Son disque, « Way down fonder in New Orleans », demeure un classique. Plus encore que la plupart des autres chanteurs, Freddie a souffert de la mauvaise qualité des œuvres qu’on lui a offertes. 


Mais pendant que Freddie esquissait ainsi un ou deux faux pas, le prodigieux Ray Charles prenait son essor. Ce musicien aveugle est souvent laissé de côté dans les études qui traitent du Rock et du Rhytm and Blues, et pourtant c’est lui, qui, pendant des années, a tenu le haut des Hit-Parades, à tel point que les autres ont éprouvé des difficultés à le suivre. On lui doit « What’d I say », qui remplit deux plages d’un disque et a été repris par la plupart des « rockers » véritables au cours des années qui ont suivi. Débutant par du Jazz doux, il accentua de plus en plus son style et se retrouva en plein dans le domaine du Rock’n’Roll et du Rhytm and Blues. La plupart des vedettes vous diront qu’il est le meilleur chanteur, le meilleur shouter de blues du monde d’aujourd’hui. On l’a appelé le « Génie », titre qu’on n’a pas souvent décerné aux vedettes de musique populaire. Son universalité est stupéfiante : il a chanté de la musique folklorique, et des chansons de l’Ouest, ce qu’aucun homme de couleur n’avait jusqu’alors su faire. Sa carrière ternie parfois par la polémique et des tragédies, s’est poursuivie sur des années, évoluant ou s’amplifiant sans cesse. Sa grande époque fut le début des années 1960, mais tout au long de sa carrière il a joué dans le monde entier devant des salles toujours combles. Généralement, il travaille avec un groupe régulier de seize musiciens, plus le chœur des Raelets, que dirigeait au début Margie Hendrix


Un de mes amis est Don di Mucci, qui perça dans le monde du spectacle avec « A teenager in love », alors qu’il faisait partie du groupe « Dion and the Belmonts ». Dion a traversé la folie du twist, et on l’a vu dans « Twist around the clock », un film assez médiocre. Puis il essaya de s’imposer comme soliste. Il a également prouvé qu’il était un excellent acteur, si bien qu’il partage aujourd’hui son temps entre la scène et les enregistrements. Quand on mentionne les Drifters, c’est pour dériver en pleine polémique. Sous ce nom, de nombreux groupes ont couru le monde, car le personnel s’est constamment renouvelé sous la direction de nouveaux chefs. Leur premier grand succès a été « There goes my baby », avec Johnny Ellians comme chanteur de tête bien que Clyde McPhatter ait été l’homme en titre jusqu’au moment où il est parti pour l’armée.


Johnny et les Hurricanes ont eu une plus grande influence, bien que la présence de leurs « hits » se soit considérablement ralentie. Se lançant avec le classique « Red river rock », ils utilisèrent l’orgue comme instrument dominant et ouvrirent ainsi la voie à des centaine d’autres groupes à la recherche d’un timbre nouveau. Johnny Paris, de Detroit, dirigeait au saxophone, les autres étaient Paul Tesluk à l’orgue, Lionel Mattice à la contrebasse, David York à la guitare et Lynn Bruce à la batterie. Tous étaient des adolescents, des teenagers, à l’époque de « Red river rock ». « Crossfire » a été un autre classique de leur répertoire, et le public se pressait aux concerts de plein air qu’ils donnèrent un peu partout eux États-Unis. Ils avaient en eux une sorte de passion grossière, brutale, qui emportait les foules. On ne peut mettre en doute leur contribution à l’histoire du Rock’n’Roll.


Sandy Nelson, spécialiste de la batterie, fut lui aussi un instrumentiste qui donna sa pleine mesure dans les premiers temps du Rock. Sander L. Nelson se lança dans le Rock à Santa Monica, en Californie, où il devint une idole locale. Il effectua sa grande percée dans le « Dick Clark Show », troupe qui fit, et fait encore, des tournées régulières dans tous les États-Unis. On peut également mentionner comme instrumentistes Santo et Johnny Farina, malgré la brièveté de leur carrière. Sans aucun soutien vocal, la guitare à cordes d’acier de Santo et la guitare de rythme de Johnny ont assuré le succès de « Sleep walk », mélange de rythme hawaïen et de Rock’n’Roll, dont l’effet fut énorme.


L’un des personnages les plus étranges qui surgirent au début des années 60 fut Neil Sedaka. Puisant dans l’argot des teenagers américains des expressions telles que « I go are » (je tombe amoureux), il les mit avec son collaborateur Howard Greenfield, sur des rythmes tumultueux de rock. « I go are » se vendit à un million d’exemplaires. Dans un sens, Neil a été l’un des artistes les plus sauvages qui aient enregistré du rock. Mais il était également un pianiste classique de talent et insistait pour jouer en concerto à chacune de ses apparitions sur scène. Arthur Rubinstein admirait sans réticence son style et a tenu à le présenter lui-même au public de la télévision. Neil, ce jeune homme sensible s’est embrouillé à partir d’un certain moment dans le compte des mélodies qu’il a composées, mais elles doivent atteindre le millier. Il s’est aventuré dans le domaine des chansons de film, la première fois pour les débuts au cinéma de Connie Francis, avec « Where the boys are ». 


Néanmoins, la production de disques se poursuivait. Brenda Lee, l’une des rares femmes qui parvinrent à s’imposer, en vendit un million avec « Sweet Nuthin ». Au cours des premières années qui suivirent 1960, elle fut certainement digne de son surnom : « Little miss dynamite » (la petite demoiselle dynamite). Elle était vedette dès l’âge de onze ans. Petite fille, sa voix était telle qu’on a pu dire qu’elle était « le son du whisky et de tout ce qu’il y a de bon dans la musique noire ». Elle n’a jamais pardonné à un journaliste français d’avoir écrit qu’elle « n’était pas une adolescente, mais une naine de trente-six ans ». Il est vrai qu’on avait alors des excuses de la croire plus âgée : sa maturité et son sens du chant étaient presque effrayants chez quelqu’un d’aussi jeune.


Ce fut l’époque de Roy Orbison, dont les amis disent qu’il aurait été un géant de la musique, même s’il n’avait pu chanter une seule note. Roy m’a toujours affirmé qu’il doit son départ dans la chanson à Pat Boone, son camarade de classe. « On me destinait à faire carrière dans le pétrole, mais Pat a trouvé que j’avais du talent pour la Pop-Music. J’ai suivi son conseil et je ne l’ai jamais regretté. » Roy est essentiellement un timide. Bien qu’il ne s’en soit jamais donné l’air, il a joué un grand rôle dans le Rock’n’Roll. Ses lunettes sombres le font remarquer, mais il se contente sur scène de demeurer sans un geste et laisse sa voix expressive faire tout le travail. Grand compositeur de chansons, il s’est spécialisé dans les romances tristes. Il joue parfaitement de l’harmonica, mais s’en sert rarement dans son orchestration : il est un de ceux - un de plus - qui doivent beaucoup à Dick Clark, ce dernier l’a fait connaître à la télévision et par des tournées. Roy, excessivement raisonnable, est pourtant un dévot du Rock’n’Roll le plus sauvage. Il admet qu’il « ne sera jamais un symbole du sex-appeal comme Elvis Presley ! Je suis un gars tranquille et il ne serait pas honnête de ma part d’essayer d’être autre chose sur la scène ».


Bobby Vee a parfaitement marché pendant quelques temps, et son « Rubber ball » demeure un classique du rock léger. Il doit beaucoup de son style à Buddy Holly. Mieux encore, c’est en remplaçant Holly dans un concert qu’il s’est fait connaître du grand public. Il a travaillé avec un groupe qui se nommait The Shadows, où son frère aîné Bill tenait la guitare. Puis il fut amené à signer un contrat avec Liberty et connut son premier grand succès « Susie, baby ». Il a été le contemporain d’artistes comme Maurice Williams et les Zodiacs dont le plus grand morceau fut « Stay ». Il a également travaillé souvent avec les Ventures, l’un des meilleurs groupes instrumentaux de la musique de rock. Les Ventures ont véritablement créé un sound nouveau, splendide avec « Walk don’t run », et on les a largement imités un peu partout dans le monde. Mais à leur désappointement, de nombreux imitateurs parviennent à faire mieux qu’eux. C’est là chose courante dans le Rock’n’Roll aussi bien que dans les autres genres de l’industrie du spectacle.


Et voici Del Shannon. Del a débuté avec « Runaway », chanson qu’il écrivit avec un ami, Max Crook. Puis il composa lui-même « Hats off to Larry », ce qui lui fit prendre position en plein Rock. Del a souvent raconté qu’il doit sa renommée à l’armée américaine ; il apprit à jouer pendant son séjour d’occupant en Allemagne et eut un grand nombre de disciples parmi ses camarades. Devenu grande vedette, ses fans le mirent rapidement sur le même pied qu’Elvis Presley. Hélas, sa carrière a, depuis, pris un tour bien inégal. Il partit alors pour la côte Ouest des États-Unis pour tenter de revenir en force. Mais ses espoirs ne se réalisèrent pas. C’est dommage, car, chanteur et guitariste, Del est l’une des figures les plus intéressantes du Rock’n’Roll.


Noton en passant qu’au cours des premières années qui suivirent 1960, les artistes solistes occupaient le devant de la scène. Ce ne fut qu’après que les Beatles relancèrent la vogue du grand groupe que les équipes guitare et batterie recommencèrent à champignonner. On vit alors Gene Chandler, surnommé le « Duke of Earl », d’après le titre de son disque. Bruce Channel, plein d’esprit et qui, toujours bafouillant sur scène, fit de l’harmonica un instrument à succès avec « Hey Baby » ; les Contours, Brian Hyland, les Isley Brothers à la voix rauque, composèrent « Shout », un triomphe pour d’autres mais qui durent attendre qu’un étranger leur confiât « Twist and Shout » pour remporter leur premier grand succès ; Little Eva, qui disparut brusquement après « The Loco-motion » ; Chris Montez, qui s’affirma avec « Let’s dance », puis fit un retour triomphal en reprenant des chansons moins fortes ; les Orlons ; Bobby (Boris) Pickett et les Crypt Kickers avec « Monster Mash » ; Tommy Roe qui eut un succès éphémère avec « Sheila » et quelques autres disques ; les Shirelles ; et enfin Dee Dee Sharp, ex-chanteur de réunions scolaires qui, avec « Mashed Potato Time » et « Ride », créa toute une série d’airs de « Dance Craze » (à la suite du twist). Les années 1960 pré-Beatles sont caractérisées par la très nette domination des chanteurs blancs ; cependant, tous étaient influencés par les pionniers du Rock noir.


Les temps ont changé, et l’on peut maintenant s’apercevoir que la jeunesse américaine et sa musique se cherchaient. C’était l’époque des Bobby Vee, Bobby Rydel, Bobby Vinton, Roy Orbison, ou Gene Pitney, et des one-hit wonders, chanteurs qui, par dizaines, ne connaîtront jamais qu’un seul succès avant d’être engloutis par la marée suivante ; l’Amérique manque d’idoles, et personne, depuis Presley, n’a réussi à concentrer la fantastique puissance d’enthousiasme qui subsiste, latente, dans le nouveau public de la jeunesse. Aucune tendance musicale précise ne se dessine, aucun mouvement valable ne paraît s’imposer. Certes, il existe de bons chanteurs qui enregistrent de bons disques, mais la question subsiste : pourquoi aucun phénomène de n’affirme-t-il, pourquoi aucune école ne vient-elle prendre la tête de la Pop-Music ? Les chanteurs américains restent des individualités sans commun rapport entre eux. On vend des disques, on vend des modes, mais les uns et les autres restent isolés et sans grandes conséquences. Twist, Mashed-potatoes, les vogues succèdent aux vogues, chacune tirant dans une direction différente ; rien ne se construit véritablement. L’Amérique, petit à petit, lâche les rênes de la Pop-Music : et le coup de grâce viendra de l’Angleterre.


En fait, lorsque les Beatles se lancèrent à la conquête du monde, les jeunes Américains (et ceux de tous les pays) les attendaient : chez eux, rien ne paraissait devoir éclore ; que pouvaient-ils espérer de mieux ? Les Beatles étaient les bienvenus. Ils relançaient le mouvement. Autour d’eux, la cristallisation se faisait enfin. Un mouvement, une école se créait. La Pop-Music était à l’aube d’une ère nouvelle. Une sélection s’opérait d’elle-même, d’où les meilleurs se dégageaient. Gene Pitney et Roy Orbison franchissaient le cap de cette nouvelle musique, assurant seuls la liaison avec l’ère précédente. Et en Californie, loin de toute cette agitation, les Beach Boys, eux aussi, survivaient, et, prudemment, assuraient leurs positions.


Les Beach Boys ont réussi à s’imposer grâce à une astuce : introduire dans leur musique des idées de sport de plein air, de surfing, de motos, de rendez-vous sur la plage. On aurait pu croire que leur succès se limiterait aux pays où le surfing existe. En fait, les Beach Boys ont été récemment plébiscités comme le groupe numéro un du monde par la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Afrique du Sud. De toute façon, le surfing était alors en vogue sur la côte du Pacifique. Dennis Wilson, un magnifique athlète, décida un jour que le sport devait avoir sa musique. Il avait dix-sept ans à l ‘époque et était déjà un musicien plein de promesses. Son cousin, Mike Love composa son premier grand succès « Surfin USA ». Son frère Brian, producteur génial de disques, forma un groupe vocal avec Mike, Dennis et Carl. Ils enregistrèrent « Surfi’ Safari » ; « Surf City », et « Surfin’ USA » et remportèrent un triomphe. Partout où ils apparurent aux États-Unis, ces quatre garçons deviennent la base de grosses affaires. Puis le groupe s’adjoignit Al Jardine, et quand Brian Wilson prit la décision de renoncer aux tournées pour s’adonner exclusivement aux enregistrements dans les studios de la côte Pacifique, Bruce Johnson prit sa place devant le public. Brian est le grand penseur de la musique « pop ». Cet homme profondément religieux traduit quelques-unes de ses attitudes métaphysiques et morales dans des chansons que ses fans acceptent facilement. On l’a vu passer quatre-vingt-dix heures sur un enregistrement unique pour y ajouter d’étranges effets sonores et une conception lyrique pleine d’imprévus. Il a déclaré : « La Pop-Music est art tout autant que la peinture, la littérature, la sculpture. Je la respecte, car c’est un sujet important. Je suis las de faire des tournées et de répéter chaque jour les mêmes choses. Il me faut maintenant un temps de solitude pour créer quelque chose d’absolument nouveau pour le groupe. Je sais ce qu’il est capable de faire, de réussir. Mais il me faut du temps pour persuader mes équipiers qu’ils peuvent se forcer pour atteindre leur limite extrême ». On ne peut en douter : les Beach Boys ont apporté à la musique de Rock’n’Roll quelque chose d’absolument nouveau. Presque seuls, ils ont tenté d’arrêter l’invasion de l’Amérique par les groupes de rock britanniques, les Beatles et Dave Clark par exemple. Ils sont l’un des rares ensembles américains à être acceptés dans le monde entier.


Dès que les Beatles eurent remis en honneur la notion du groupe, on en vit se constituer également en Amérique. La plupart remportèrent quelques succès, mais ils furent peu nombreux. La musique noire a connu dans ces dernières années, un essor considérable qui étendit sa popularité à tous les milieux américains, noirs ou blancs, aussi bien qu’à l’Europe et au monde entier. Les artisans de cette promotion furent James Brown, Otis Redding (et l’équipe Stax) et la marque Tamla Motown. Dès 1956, James Brown avait obtenu un premier disque d’or pour « Please, Please, Please », morceau situé entre le Gospel et le Blues. James se tourna ensuite de plus en plus vers la Soul Music. En 1965 un morceau établit sa réputation au niveau mondial : « Papa’s got a Brand New Bag ». Depuis James Brown fait de fréquentes tournées avec son show extraordinaire : des chanteurs de première partie (James Crawford), son grand orchestre et son chœur, les Famous Flames qui dansent sans arrêt sur scène. La marque Stax de Memphis, fondée en 1960, est une autre base du Rhytm and Blues contemporain. Sous la direction musicale du guitariste et arrangeur blanc Steve Cropper, Stax a créé un sound original qui repose principalement sur les Mar-Keys (dont le noyau est Booker T & les Mg’s), accompagnateurs de toutes leurs vedettes, (Rufus et Carla Thomas, Eddie Floyd, Arthur Conley, Sam & Dave).


Otis Redding a construit petit à petit sa carrière, réinvestissant tout le temps ses nouvelles acquisitions, et est maintenant l’artiste principal de Stax, le propriétaire de sa propre marque de disques, « Jotis », où il fait enregistrer des jeunes, et la deuxième vedette internationale de Rhytm & Blues, jusque à égalité avec James Brown. Quant à Tamla Motown, cette marque de Detroit, placée sous la direction du dynamique Berry Gordy Jr., elle repose aussi sur un orchestre qui est la base de Tamla Motown Sound : Earl Van Dyke, and the Soul Brothers. Tamal regroupe des chanteurs solistes, Jimmy Ruffin, Stevie Wonder, Marvin Gaye et des groupes vocaux, les Four Tops, les Suprêmes, Martha et les Vandellas, les Marvelettes, etc. Une mention spéciale doit être faite au saxo-ténor et chanteur Jr. Walker et à son petit groupe.


Poursuivons cet exposé panoramique de l’évolution du rock’n’Roll aux États-Unis. Mary Wells, Dionne Warwick, Jimmy Soul, les Dixie Cups, Gary Lewis et les PLayboys, Roger Miller (artiste essentiellement folkloriste qui chantait du Rock’n’Roll comique), les Newbeats avec Larry Henley à la voix exceptionnellement haut-perchée et qui chanta « Bread and butter », sans doute leur meilleure production ; les Righteous Brothers remportèrent un succès de première grandeur des deux côtés de l’Atlantique avec « You’ve lost that lovin’feelin ». Citons aussi les Shangri-Las, Len Barry avec son « One, two, three », Fontella Bass. Puis voir quelques groupes : les Byrds, et les Mamas et Papas, les Lovin’Spoonful, Shirley Ellis avec ses textes pétillants ; et naturellement Bob Dylan.


Bob Dylan a fait faire à la Pop-Music un nouveau pas en avant. Cet étrange jeune homme, dont le nom véritable est Bob Zimmerman, a commencé à chanter et à jouer de la guitare à l’âge de dix ans. Il compose des chansons depuis qu’il a eu quinze ans. L’une de ses plus grandes chansons fut « Blowin’in the wind », qui devint un classique du Folk Song. Joan Baez, qu’on célébrait alors comme reine de cette sorte de musique, fut l’une de ses grandes amies. Dylan devint le héros de millions d’hommes qui admiraient son non-conformisme et son franc-parler à l’égard de l’église et du gouvernement. Il fit une tournée en Grande-Bretagne et en Europe. Puis il reprit soudain l’accompagnement de rock. Il y gagna beaucoup d’admirateurs, mais ce changement subit, qui se produisit au milieu de sa carrière, lui a également fait perdre beaucoup d’amis. Dylan s’est récemment brisé la nuque dans un accident de motocyclette et a passé des mois à l’hôpital. Discuté, souvent d’une brusquerie vulgaire, arrogant et cependant sensible, Dylan n’est pas le chanteur favori de tous, mais son influence se fera sentir pendant encore de longues années. Il méprise tout succès commercial, mais on a l’impression qu’il est arrivé maintenant à jouir des avantages matériels qui accompagnent une position de vedette.


Sonny and Cher, eux, se sont imposés grâce à leurs voix traînantes et nasillardes, à leurs orchestrations originales et à leur sound très particulier. Ils ont su créer un style nouveau dans la Pop-Music. Les Walker Brothers ont dû partir en Grande-Bretagne afin d’y consacrer leur succès, et de réussir ensuite dans leur pays natal. Certes, l’Amérique a fait beaucoup pour reconquérir la suprématie dans le monde du Rock’n’Roll. Les nouvelles conceptions en matière de technique d’enregistrement viennent beaucoup plus des États-Unis que d’Angleterre. Mais on note une longue pause dans l’évolution récente de la Pop-Music. On disait que pendant des mois les patrons des affaires de disques n’ont rien compris à la situation actuelle. Il n’y avait plus d’idée nouvelle. Les ventes de disques baissaient dans des proportions importantes. Certains artistes assurèrent bien la relève en atteignant de gros chiffres, des gens de talent sans doute, mais qui ne s’adaptaient guère à l’atmosphère passionnée de la Pop-Music.


Et soudain vinrent les Monkees, quatre garçons dont l’association est presque due à l’intervention des ordinateurs. Les bureaux de la Screen Gems, à Hollywood, eurent un jour l’idée d’une série d’émissions télévisées fondées sur les pitreries d’un groupe « pop ». Or, il n’existait aucune équipe comprenant les quatre personnalités nécessaires au mélange prévu de comique et de sentiment. Les grands patrons se mirent à rechercher quatre « jeunes fantaisistes » par voie de petites annonces. Après bien des auditions, on retint Peter Tork, Mick Dolenz, Mike Nesmith, et Davy Jones. Pendant les mois qui suivirent, ces quatre garçons ne firent pratiquement rien. Puis ils apprirent qu’ils avaient été choisis, et ce furent aussitôt de longues, longues journées de tournage. Mais il fallait de la musique : Micky, assez bon guitariste, se mit à la batterie. Peter et Mike se servaient assez bien de leur guitare. Davy jouait des maraccas. Pour préparer la série télévisée, ils enregistrèrent quelques morceaux. Leur premier disque « Last train to Clarksville » fut l’un des best-sellers américains ; il occupa instantanément la quinzième place. 


On avait créé un nouveau phénomène de musique populaire. Et « créé » était vraiment le mot. En Amérique, on vendit plus de quatre millions de disques de cette seule chanson, puis encore autant de 33 tours. Et bientôt la renommée de ces quatre garçons se répandit par le monde ; plus de vingt pays présentèrent cette série télévisée en doublant les dialogues. Mais quelles critiques dès qu’on apprit que les Monkees n’avaient pas joué eux-mêmes dans leur premier disque ! L’explication officielle fut qu’ils avaient beaucoup trop à faire dans les studios de prises de vues pour supporter les longues séances d’enregistrement mais qu’ils savaient réellement jouer et joueraient dans tous leurs disques suivants. En fait, cette explication était honnête, mais les critiques s’acharnèrent : ce groupe « manufacturé » n’allait pas s’en tirer aussi facilement. Les Monkees firent alors une série d’apparitions en public, chantant, par exemple, une heure devant soixante-dix mille personnes. Leur show était excellent, mais les critiques ne lâchèrent pas prise ; il y avait quelque chose d’immoral dans cette manière de constituer un groupe. Une seule critique était justifiée ; les Monkees ressemblaient beaucoup aux Beatles première manière. Leur série d’émissions suivait le modèle de « Hard Day’s Night » et de « Help ». Mais Richard Lester, le directeur des Beatles, n’a jamais eu l’exclusivité de ces prises de vue sous des angles insensés et de ces séquences comiques en mouvement accéléré.


Quoi qu’il en soit, les Monkees firent sensation dans le monde entier. J’ai appris à bien les connaître pendant leur séjour à Londres ; ce sont des garçons honnêtes qui ne se sentent pas au-dessus de tout reproche, mais qui déplorent d’être critiqués à tort. On parle actuellement de la révolution « psychedelic » qui est le fait de groupes insolites de Californie tels que les « Mothers of Invention » ou les « Jefferson Airplane ». Ils veulent essentiellement recréer les visions délirantes produites par les hallucinogènes grâce aux effets combinés de la musique, des jeux de scène et des lumières. De cet aperçu sur l’évolution du Rock et de la Pop-Music en Amérique au cours des dix dernières années, une chose se dégage clairement : d’une manière quasi miraculeuse ; Elvis est demeuré en selle tout le long du parcours. La Pop-Music, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’aurait peut-être pas existé sans les efforts et les déhanchements d’Elvis Presley à ses débuts dans les États du Sud de l’Amérique du Nord. (Spécial Pop, 1967)



































Commentaires

Articles les plus consultés