LA NAISSANCE DE LA POP MUSIC À TRAVERS LE MONDE, ANALYSÉE EN 1967

 L’AMÉRIQUE

C’est en Amérique que tout a commencé, d’autres pays poussent le nationalisme jusqu’à vouloir l’annexer mais le Rock’n’Roll est né aux États-Unis sans qu’on sache exactement comment, à partir de formes musicales qui existaient bien avant que Bill Haley et ses Comets décrochent vers la fin de 1954 les gros titres de la première page des journaux.


Certes les partisans d’Elvis Presley s’imaginent que leur idole fut l’unique force agissante dans ce bouleversement total de l’industrie américaine du disque, mais le premier choc décisif a été donné par Bill Haley, ce Pennsylvanien timide et souriant qui suscita alors des émeutes. Et encore la chevauchée qui l’emporta vers les sommets des ventes de disques n’a-t-elle pas été aussi rapide que le prétendent certains scénaristes de cinéma.


J’ai vécu tout l’âge du rock. Je l’ai vu surgir aux États-Unis, gagner la Grande-Bretagne, déferler sur l’Europe, atteindre finalement les points les plus reculés du monde. Je l’ai vu s’adapter à de nouvelles exigences pour faire face à l’évolution constante du goût. J’ai été un enthousiaste du Rock’n’Roll et conscient du privilège qui m’a été donné de connaître certaines de ses plus grandes vedettes et de devenir leur ami. Il m’est arrivé également de ressentir quelque lassitude, j’ai souhaité entendre des sons nouveaux, voir de nouveaux visages. Mais l’impression générale que j’en garde est faite de stupeur et de passion.



Le rock, et Haley lui-même, ont surgi au bon moment. En Amérique comme presque partout ailleurs, les années qui suivirent 1950 se caractérisèrent par leur stagnation. Dans l’industrie cinématographique, seul James Dean - qui mourut dans un accident d’auto en septembre 1955 - bénéficia de cette adoration passionnée qui entoure aujourd’hui tant de vedettes « pop ». Il fut vraiment le point de départ d’une affaire, celle des magazines de « fans ». On a écrit sur lui des millions de mots pour révéler, prétendait-on, la « vérité ». Et pourtant parmi ces histoires assez folles, il en est bien peu d’exactes.


Or que s’est-il passé au juste pour que l’année 1955 soit considérée comme le début du Rock ? L’événement est dû à la conjonction de deux faits importants. Sur le plan américain, un disc-jockey, très influent. Alan Freed, risque le tout pour le tout en organisant au « Brooklyn Paramount » de New York le premier « Rock’n’Roll Show » : c’est le triomphe, la folie ! Du même coup il fait découvrir cette musique à toute une jeunesse qui jusqu’ici avait été plus ou moins tenue à l’écart, il popularise le terme de « Rock’n’Roll » et il prouve que c’est une mine d’or ! Ce dernier argument fera crouler les barrières des plus farouches adversaires (notamment à la radio).


Pendant l’ère de James Dean, Bill Haley et ses Comets faisaient lentement leur chemin. À l’âge de quinze ans, Bill partit de chez lui pour tenter gloire et fortune : c’était en 1943. Bill m’a dit un jour : « Pour suppléer à l’insuffisance de nos ressources, j’ai dû travailler dans un magasin local d’exposition et de vente. Mon patron m’a aidé beaucoup en me permettant de m’exercer dans son bureau. J’ai fait des progrès, mais la vérité est que j’étais bien trop timide pour jouer en public. Je ne pouvais pas supporter l’idée que les gens me regardent. Mais mon patron avait confiance en moi. Il a relié son bureau à la salle des ventes aux enchères où un haut-parleur déversait la musique. Il lui a fallu plusieurs semaines pour me convaincre que les gens qui s’y tenaient aimaient réellement ma musique. Puis j’ai formé un groupe avec d’autres garçons de la localité, et nous avons pris la route en jouant pour quelques dollars par nuit ». Ce sont sur ces débuts aussi peu prometteurs que s’édifient les grandes carrières. Avec son groupe, les Saddlemen, Bill travailla d’abord dans une petite station de radio. Il était directeur musical, mais sa paye ne correspondait guère à un titre aussi glorieux. Il écrivait alors de nombreuses chansons, la plupart sur un rythme accentué, saccadé, hard-beating


D’après lui, il en aurait composé plus de cent cinquante au cours de sa première année à la radio. Jusqu’en 1951, il n’obtint aucun contrat d’enregistrement. Avec son groupe, rebaptisé les Comets, il publia lui-même quelques disques qui ne s’imposèrent nulle part. Toutefois deux ans plus tard, « Crazy, man, crazy », lancé sur le marché, commença à se vendre dans un ou deux États.

Par les teenagers américains, Bill Haley et les Comets furent plus que bien accueillis. C’était là une musique directe, d’un rythme facilement dansant, et les jeunes inventèrent des danses à eux, appropriées à ces cadences nouvelles. Bill Haley rompait avec les « éléments » vieux jeu qui jusqu’alors avaient fait fureur. Il rompait avec les grands orchestres et leurs parties vocales plutôt lugubres. D’un seul coup, les Comets connurent le succès, furent « in », et les chanteurs tels Eddie Fisher, Rosemary Clooney, sentirent le vent de la concurrence souffler sur leurs ventes.


Ce que chantait Haley n’évoquait pas seulement le clair de lune, les soirées de juin et les cigarettes au bout taché de rouge à lèvres : ses chanson s’orientaient vers le besoin urgent qu’a la jeunesse d’aborder différemment la vie. Comme toujours, les adultes trouvèrent cette musique effroyable, discordante. Mais ses disques se succédaient coup sur coup « Shake, ratel and rock », « Saint’s rock’n’roll », « ABC boogie ».


En Grande-Bretagne comme en Europe, l’apparition des Comets passa longtemps inaperçue. Mais on demanda un jour à Bill de jouer dans un film : « Rock around the clock ». C’était une mauvaise production tournée manifestement avec un budget insuffisant, mais qui fit plus que tout le reste pour répandre dans le monde entier le culte du Rock’n’Roll. Chose curieuse, le film ne rapporta pas très gros en Amérique. Mais les teenagers américains y trouvèrent l’occasion de se rassasier de sons et de rythme violent tout en pouvant enfin voir en personne les hommes qui composaient les orchestres de la nouvelle vague. Lorsque « Don’t knock the rock » parut sur les écrans, d’autres vedettes étaient prêtes à partager avec Bill Haley les titres des premières pages des journaux.


Avant même Elvis Presley, les autorités ecclésiastiques américaines s’étaient lancées à l’attaque du Rock’n’Roll. L’enthousiasme délirant du public en fut la cause : la police devait souvent protéger les Comets, sauvegarder leur intégrité physique, et elle se fatigua vite de ce qu’elle prit pour des prétextes à émeutes fabriquées en série. Quel mal y avait-il à réveiller la sensibilité musicale des jeunes, endormie par des années de mélodies standard et des grands orchestres sirupeux, même si ce réveil se transformait en passion.


En ce qui concerne sa musique, il a mainte fois tenté d’expliquer sa conception du Rock’n’Roll. Il remonte aux formes traditionnelles de la musique américaine ; le jazz Dixieland, la musique folklorique et celle de l’Ouest, les chansons populaires, le blues noir, le Rhythm’n’Blues. Il évoque l’évolution du Rock qui a puisé dans tous les genres précédents. Il lui arrive de s’embrouiller, pour redire finalement : « Le Rock vient du Jazz, mais il en diffère par l’accentuation des battements à l’intérieur de la mesure. On pourrait l’appeler du Rhytm and Jazz. »


Cette explication est bien mince. Mais quelle que soit la nature du Rock - et de nombreux critiques ont déversé des tonnes de science à ce sujet - il demeure avant tout de la musique qui passionne. Le côté technique importe peu. Voici ce qu’en dit un journal très intellectuel : « L’engouement pour ces trémoussements est le symptôme d’une impulsion frustrée, celle de faire quelque chose de puissant et d’excitant. L’attitude raisonnable ne consiste pas à déplorer l’existence de cette musique sauvage, mais à se demander ce qu’on peut faire pour offrir à ces énergies refoulées, sans les brider, des débouchés salubres et constructifs. »


Plus les associations de parents se plaignaient du comportement de leurs fils et de leurs filles dans les dancings locaux, plus le Rock’n’Roll gagnait du terrain. Des artistes comme Little Richard se joignirent à la course aux records de ventes de disques. Le Rock devient le domaine exclusif des adolescents, l’univers des teenagers, et, pour eux remplaça toute autre distraction. Et cette passion ne fit que croître.


Puis vint Elvis Presley. J’ai rendu pleine justice à Bill Haley et à ses collègues. Mais Elvis est l’homme des sommets ; lancé par la révolution du Rock dans la branche du disque, il l’a poussée à ses extrêmes conséquences. Sa popularité n’a jamais faibli et il est devenu une légende vivante. Mais accordons d’abord un regard aux artistes qui avaient enregistré avant lui quelques disques dans ce nouveau langage qu’est le Rock, et qui en avaient vendu plus d’un million d’exemplaires avant qu’Elvis remportât son premier disque d’or avec son superbe « Heartbreak hotel ». Néanmoins la plupart d’entre eux ne devaient voir grimper leurs ventes que lorsque le triomphe d’Elvis attira soudain sur eux la lumière des projecteurs.


Il y a donc eu Fats Domino et « The fat man », son premier disque à atteindre un million d’exemplaires. Fats était alors gras comme l’indiquait son prénom ; il pesait plus de cent kilos. C’est en 1948 qu’il enregistra ce premier disque d’or, que tant d’autres devaient suivre. Il jouait du Rhytm and Blues mais Fats m’a confié en insistant qu’il détestait être emprisonné dans une catégorie bien définie : « Je cherche seulement le bon rythme et je fais ensuite ce que je peux pour amuser les gens et leur faire oublier leurs ennuis. » En effet, on ne peut se faire de souci quand on est pris dans le tourbillon d’un spectacle de Fats Domino. On ne songe qu’à prendre plaisir à sa musique. Fats compose généralement lui-même ses chansons, le plus souvent avec l’aide d’un vieil ami, Dave Bartholomew. On a calculé récemment qu’il a vendu quatre-vingt millions de disques dont vingt-deux disques d’or et n’est donc battu dans ce domaine que par Elvis et les Beatles.


Elvis Presley ? C’est le Rock’n’Roll avec une touche de sexualité. Personne n’a jamais prétendu que Bill Haley, avec son accroche-coeur serpentant sur le front et l’air plus vieux que son âge, ait eu un seul jour du sex-appeal. Sa réussite admirable vient de sa musique, de son chant, et de son effort général pour rendre son spectacle aussi visuel que sonore. On a dit d’Elvis qu’il était « l’une des rares personnes dotées d’un attrait sexuel aussi animal et qui soient parvenues à exploiter cette attirance à l’état brut sans finir en prison ». Cependant, il a été largement critiqué lors de ses débuts. Ses balancements et ses torsions de hanches ont suscité les cris d’alarme des autorités ecclésiastiques. Sa correspondance était pleine de lettres de « fans », de filles surtout, qui étaient sous le coup de l’interdiction de le regarder, même à la télévision. Comme nous allons le voir, Elvis est fondamentalement un jeune homme très religieux. Il se révoltait quand on l’accusait de corrompre ses admirateurs et admiratrices. Et il a sans cesse répété : « Je ne le fais pas exprès. Quand je suis sur la scène, je ressens la musique et je me laisse aller. Mais je veux également qu’on me respecte dans toutes les parties de la communauté. Je ne ferai jamais rien qui pût humilier mes parents. » Quoi qu’il en soit Elvis Aron Presley a été tous temps l’artiste le plus copié du monde.


Elvis a souvent évoqué le concours qui le révéla au public de Tupelo. Sa famille était pauvre, et il n’avait aucun instrument de musique. Il monta sur la plate-forme, incapable donc de s’accompagner lui-même et sans que personne ne veuille l’aider, car tous désiraient remporter le prix. Elvis se contenta de grimper sur une chaise et d’entonner « Old Shep », remportant un succès formidable, bien que dans sa modestie il évite toujours de mentionner qu’il gagna le premier prix. Il y avait là des milliers de personnes, privilégiées sans le savoir, qui ont assisté ainsi aux débuts de la carrière la plus sensationnelle dans l’histoire de la Pop-Music.


À l’école, c’était un élève aimable, obéissant, soucieux de faire de son mieux dans tous les domaines. Il avait un sens de l’humour très vif, mais son caractère était le plus souvent grave : il désirait tirer le plus grand parti possible de son existence, car il savait combien ses parents avaient peiné pour pouvoir l’habiller et lui permettre de poursuivre ses études. Mais après avoir passé son examen de sortie en 1953, il prit le seul emploi disponible, celui de camionneur. C’est par hasard qu’il se mit à porter de longs favoris et une coiffure particulière, longue et soyeuse. En plus de ses talents vocaux, cette singularité contribua à le distinguer des garçons du voisinage, avec leurs cheveux coupés en brosse. Ses vêtements eux aussi étaient différents. Elvis a toujours attaché beaucoup d’importance à son aspect personnel. En 1953, Elvis entra dans les bureaux des disques Sun, à Memphis, et déposa quatre dollars sur le comptoir : il voulait, dit-il, enregistrer un disque pour un cadeau d’anniversaire à sa mère. Sam Phillips, président des disques Sun, fut frappé par la voix d’Elvis et lui demanda de laisser son nom et son adresse. Il envisageait de le faire auditionner plus tard.


Toutefois, rien n’eut lieu pendant une année entière. Puis Elvis enregistra « That’s all right Mama » pour la station de radio locale. Il se sentit d’abord gêné : on raconte qu’il se réfugia dans un cinéma pour éviter les railleries de ses amis ; peut-être allaient-ils le trouver stupide de rêver ainsi d’une carrière de chanteur ? Mais la réaction du public fut inespérée : appels téléphoniques, télégrammes et lettres s’amoncelèrent. Sam Phillips faisait une bonne affaire. Il en fut de même du colonel Tom Parker, qui sait reconnaître les talents. Il signa à Elvis un contrat d’imprésario et engagea pour l’accompagner le guitariste Scotty Moore et le contrebassiste Bill Black. Dès lors, le « Hillbilly cat » travailla sans interruption dans toutes les réunions locales. La chance étant toujours avec lui : au cours d’une grande réunion musicale de plein air, Steve Sholes, des disques RCA, l’entendit. Sans perdre de temps, Sholes négocia son transfert de Sun à RCA. Il acheta les cinq matrices non publiées enregistrées par Elvis et ouvrit à la future vedette un compte personnel. Elvis acheta immédiatement sa première Cadillac. « Je ne comprenais pas exactement ce qui m’arrivait » raconte-t-il maintenant. « Mais je m’étais toujours promis en conduisant mon camion dans Memphis que je m’assiérais un jour au volant d’une Cadillac ».


La télévision confirma ce succès foudroyant. Il devint le héros national des « teenagers » après avoir chanté « Heartbreak hotel » sur le réseau national. Ils avaient succombé à ce mélange de sex-appeal et de puissance vocale. Ils voyaient devant eux un jeune homme qui employait des caractéristiques du jeu de scène des artistes de couleur, tout en ayant l’air d’une idole de cinéma. Et les rares personnes qui l’ont approché jusqu’à devenir ses amis intimes sont unanimes à affirmer que ses photographies ne lui rendent pas justice. Sa popularité fut incroyable. Même ceux qui critiquaient le style de ses shows ne pouvaient s’empêcher de le regarder à la télévision. Il y bénéficia même d’un public plus nombreux qu’Eisenhower lui-même, quand ce dernier prononça le discours où il acceptait la présidence.


Telle est la légende Presley : d’abord rebelle très discuté, pourvu d’un extraordinaire attrait sexuel, il a été transformé par son séjour à l’armée en une vedette populaire décidée à remplir ses devoirs militaires tout comme n’importe quelle autre recrue. On vit ensuite apparaître l’homme casanier qui quitte rarement son foyer, si ce n’est pour gagner le studio, qui ne s’est jamais rendu en Europe, rebutant manifestement ses « fans » sans jamais pourtant s’attirer de leur part quelque critique durable. Aujourd’hui, Elvis est un artiste professionnel tranquille et respecté. Il a constitué à lui seul le fer de lance de toute l’industrie américaine du disque. Il est l’une des figures-clés de toute analyse de cette branche. L’étendue de son répertoire est prodigieuse. Chansons religieuses, airs folkloriques, Rock’n’Roll sans aucune restriction, vraies romances, il chante tout. Peut-être a-t-il une prédilection pour le vieux blues, blues qu’il a adapté au style des chanteurs blancs.


Citer tous les succès d’Elvis prendrait bien du temps. En ce qui concerne les films qu’il suffise de dire qu’il a le plus souvent laissé de côté tout le matériau éclatant du Rock pour se concentrer sur des histoires simples, des scénarios somptueux et des productions qui, tenant du divertissement aimable, sont loin de poser des problèmes. J’ai parlé d’Elvis, de Bill et de Fats. On ne peut omettre Little Richard, car cet artiste a contribué lui aussi à mettre an point le spectacle du Rock’n’Roll. Il est l’un de ceux dont la carrière a été la plus turbulente. Il apprit très jeune à jouer de l’orgue et fit preuve de dispositions stupéfiantes dès sa première leçon. Il aime rappeler qu’à l’âge de quinze ans il a chanté et dansé dans un spectacle pseudo-médical : les représentations avaient pour but de promouvoir les ventes d’un mélange repoussant de différentes herbes lequel, garantissait-on, guérissait tous les maux.


Il signa son premier contrat avec RCA Victor, mais au début, la vente de ses disques n’eut rien de prometteur. Il fit un instant partie du groupe des Temple Toppers Gospel, qui devaient devenir les Upsetters, mais bien qu’ils aient fait plusieurs enregistrements sous l’un et l’autre nom, le succès se faisait toujours attendre. Puis Little Richard enregistre lui-même « Tutti Frutti » et expédia le disque à Speciality Records. On l’enregistra à nouveau, ce fut un « big hit », un succès colossal. Ce triomphe eut une nombreuse descendance dont des réussites telles que « Long tall Sally » et « Rip it up ». Mais en 1958 cette vedette extravagante qui aujourd’hui est un peu comme un Cassius Clay musicien, abandonna la chanson pour s’adonner à des études religieuses. L’homme qu’on avait vu avec Bill Haley dans « Don’t knock the rock », et avec Jane Mansfield et Gene Vincent dans « Girl can’t help it » (qui parut aussi en 1956), mena pendant deux ans une vie de contemplation. Il reprit son vrai nom Richard Penniman, affirmant qu’il ressentait le besoin de se vouer entièrement à l’église.


1959-1960 furent les années qui virent s’édifier le Rock’n’Roll. De nouvelles vedettes apparaissaient chaque jour. J’ai parlé en passant de Gene Vincent. Très influencé au début par les blues noir, il se créa peu à peu son propre style. « Be-bop-a-lula » enregistré en Amérique avec ses Blue Caps sous la marque Capitol, fut son premier disque à atteindre le million d’exemplaires. Il composa cette chanson avec la collaboration de Sheriff T. Davis. Gene  ne s’est produit en public qu’après un temps de service dans la marine des États-Unis. « Blue jean Bop », publié aussi en 1956, fut son second disque tiré à plus d’un million. Mais ce véritable grand artiste de Rock a toujours baigné dans une aura de tristesse. Un accident de motocyclette lui laissa une jambe consolidée par des attelles en fer. Il surmonta ce handicap, mais dut passer la plus grande partie de ces dernières années dans les hôpitaux où les chirurgiens luttent pour conserver sa jambe. Une souffrance permanente explique la maigreur et le pincement de son visage, et ses explosions subites de colère. Il a vécu plusieurs années en Grande-Bretagne, mais bien que sa position soit demeurée très sûre chez ses « fans », il n’a plus fait de nouvelles chansons à succès. Gene fait cependant partie de la légende du Rock américain et y occupe une place très particulière. Avec une santé meilleure et un peu plus de force physique, il compterait encore parmi les tout premiers.


Il en est de même de Jerry Lee Lewis. Cet homme peut être considéré comme l’interprète le plus stimulant du monde en matière de Rock’n’Roll. Il a appris seul tout ce qu’il sait de la musique. Il n’est pas seulement un chanteur explosif, il joue de la guitare, du violon, de l’accordéon, et fait partie depuis 1947 du monde de la chanson folklorique et du Rock. Son plus grand hit a été « Whole motta shakin’ loin’ on », et ses grands films à succès « High school confidentiel », « Disc jockey » et « Jamboree », tous réalisés vers 1958. Dans le domaine du Rock américain, la polémique va souvent de pair avec le succès. Dans le cas de Jerry Lee, la foudre tomba sur lui lors de sa première visite en Grande-Bretagne. On avait longtemps attendu ce voyage après les triomphes de « Shakin » et « Great balls of fire ». J’étais à la réception organisée par la presse pour accueillir ce jeune Américain blond et anguleux. Il posa aimablement pour les photographes, répondit sans détours à nos questions d’une voix lente, un peu traînante, et pensive. Puis quelqu’un nous apprit que Jerry Lee avait avec lui sa femme Myra, qu’elle était si lasse qu’elle dormait dans sa chambre d’hôtel… et qu’elle n’avait que treize ans !


Cette dernière révélation fit scandale jusqu’au sein du parlement, où l’on monta l’incident en épingle. L’accueil qu’on fit à ses premières représentations lui fut pénible et il interrompit net sa tournée. Manifestement, les critiques dont il était l’objet l’avaient profondément blessé, dans l’état d’où il était originaire, une fille avait parfaitement le droit de se marier à treize ans. À son retour aux États-Unis, Jerry Lee fut en butte à une série de sarcasmes qui l ‘éloignèrent du public pendant un temps qu’il passa à pêcher et à rêver d’une carrière qui semblait définitivement compromise. Il se relança néanmoins dans la bataille et demeure aujourd’hui l’un des interprètes les plus passionnants du Rock’n’Roll. Par l’a manière dont il martèle le piano, il a provoqué plus d’émeutes que la plupart des autres artistes. Mais tout ce qu’il joue est empreint de sensibilité et de délicatesse, comme le prouvent ses enregistrements de vraie musique folklorique américaine.


Dans cet aperçu général du Rock’n’Roll américain, il est impossible d’évoquer tous ceux qui y jouèrent un rôle. Monsieur Presley, cet homme tranquille qui va régulièrement à l’église, a vraiment provoqué une réaction en chaîne en mélangeant pour la première fois le sex-appeal à de la musique au rythme accentué, qui « chauffe ». Buddy Holly, par exemple, avait du sex-appeal, énormément, mais il ne l’a jamais fait éclater autour de lui. Il est mort dans un accident d’avion en février 1959, après une carrière trop brève qui débuta par un enregistrement de « That’ll be the day » dont on vendit en 1957 un million d’exemplaires. Buddy chanta avec les Crickets, Jerry Allison à la batterie, Niki Sullivan à a guitare et Joe Maudlin à la contrebasse. Avec cette interprétation, « That’ll be the day » atteignit le somment des Hit-Parades des deux côtés de l’Atlantique. Les compositeurs étaient Buddy Holly lui-même, avec Jerry Allison et Norman Patty directeur de l’enregistrement. Les Crickets renouvelèrent leur succès avec « Maybe baby », composé également par Buddy et Norman. Le premier triomphe exclusivement personnel de Buddy fut « Peggy Sue », suivi par beaucoup d’autres. Depuis sa mort, la popularité de Buddy Holly n’a fait, semble-t-il, que croître.


Il est hors de doute que Buddy a été influencé par Elvis Presley. D’ailleurs il me l’a confié lui-même, gentiment et sincèrement comme il savait le faire, avant le concert qu’il donna au célèbre Palladium Théâtre de Londres. Et il a ajouté : « Elvis est l’homme que j’admire le plus. Mais j’estime qu’il y a une différence entre son timbre et le mien. Je pense que le mien est un mélange d’accents texan et mexicain. » Dès neuf ans, Buddy était déjà un musicien très honorable. Il forma les Crickets en 1955 et resta avec eux jusqu’en 1958. Puis les membres des premiers Crickets se séparèrent et Buddy travailla habituellement en studio avec deux musiciens occasionnels spécialistes des enregistrements de disques. Son album commémoratif « The Buddy Holly Story » a été l’un des plus constants succès. Sa mémoire continue à vivre dans le cœur de milliers, et même de millions d’êtres humains. Dans l’accident d’avion qui l’emporta, deux autres artistes moururent. Big Bopper, « disc-jockey » dont « Chantilly lace » assura la renommée, était l’un d’eux. L’autre, Ritchie Valens aurait pu devenir l’un des géants de tous les temps. Mais il avait seulement dix-sept ans quand il est mort. Il a laissé un souvenir inoubliable avec « Donna » et « La bamba ». Dire que ses quelques enregistrements semblent encore aujourd’hui modernes est un tribut que nous devons rendre à ce talent qu’une triste mort nous a enlevé.


Il est étrange qu’il y ait tant de tragédie dans cette branche. Voici par exemple Eddie Cochran, qu’on célèbre toujours comme l’un des génies du Rock. Il avait l’une des voix les plus expressives du monde ; la nature l’avait également paré de beauté et d’un grand talent de guitariste. Il était aussi un sportif accompli. Après un accident stupide Eddie décida de faire carrière dans le chant. Il perfectionna son style de guitariste, (un style tout à fait particulier) et s’associa avec un contrebassiste, Guybo Smith, pour constituer un groupe. Eddie a toujours affirmé que le Rock venait du cœur. Pendant ses shows, ses « fans », nuit après nuit, mettaient ses vêtements en pièces. Il lui arrivait souvent de s’évanouir après une représentation à la suite de l’effort qu’il avait soutenu. Pendant un temps, il porta des costumes qui se défaisaient au moindre tiraillement et dont on pouvait rassembler les morceaux en quelques instants ! « Summertimes blues » fut le grand succès qui le fit connaître de tous ceux qui aimaient le « pop ». Mais sa carrière fut aussi courte et tragique que celle de Buddy Holly. Il s’était rendu en Grande-Bretagne pour chanter à la t télévision et à la radio ; un terrible accident d’auto l’y attendait. C’était en avril 1960. Eddie n’en réchappa pas et mourut à l’hôpital.


Presque tous les artistes qui ont contribué à faire du Rock ce qu’il est, étaient à la fois chanteurs et instrumentistes. Il y eut des exceptions : Duane Eddy, par exemple, ce gratteur de guitare, inaugura les succès dont bénéficièrent par la suite certains enregistrements instrumentaux. Avec Lee Hazlewood, son ami de toujours, il composa son premier succès. Ils devaient plus tard se séparer, et Lee devint le directeur artistique de Nancy Sinatra, qu’il aida à devenir une vedette mondiale avec « Theese boots are made for walking ». Il faudrait également parler de Bobby Darin, dont la carrière commença avec « Splish splash », un disque de Rock. Mais Bobby s’est attaqué à tant de genres différents qu’il est difficile d’en extraire les services qu’il a rendus au Rock’n’Roll. 


En revanche, on doit évoquer longuement les Everly Brothers, ces frères étonnants. Ils ont commencé à travailler dans des émissions locales de radio alors qu’ils avaient six et huit ans. Quand ils sortirent de l’école secondaire, Wesley Rose, de la célèbre firme d’édition Acuff-Rose, les prit sous sa protection et les fit enregistrer chez Cadence Records. Leur premier grand vrai succès, « Bye bye love », fut à l’origine d’une suite de disques dont beaucoup furent composés par un couple. Felice et Boudleaux Bryant. Les Everly prétendent que chacun d’eux connaît à tout instant les pensées de l’autre. Ils ont fait leur service ensemble dans le corps des marines aux États-Unis. Si le temps passé à l’armée n’a causé aucun tort à Elvis Presley, les Everly ont souffert de cette interruption de carrière. On a dit d’eux, à leur début, qu’ils étaient un « Presley en deux »… deux pour le prix d’un. Certes, ils ont subi l’influence du King dans leur manière de mener leur barque, mais ils exercent sur le public un attrait tout différent. Ils sont plus calmes, plus retenus, et leurs voix plaintives et touchantes n’ont rien de la puissance sexuelle brutale d’Elvis. Les Everly ont un grand talent de compositeurs et leur production de disques est excellente. Champions de la grande époque du Rock, ils ne devraient jamais rencontrer d’obstacles et gagner largement leur vie dans tous les domaines de l’industrie de la Pop-Music américaine.



Il y eut Elvis, mais il y eut aussi Pat Boone. Pendant longtemps ils ont suivi deux carrières analogues avant que Pat ne soit distancé malgré une longue série de disques vendus, depuis 1955 à plus d’un million d’exemplaires. Lorsque les carrières d’Elvis et de Pat touchèrent à leur zénith, les polémiques redoublèrent pour savoir lequel des deux étaient la plus grande vedette. C’était la réédition de la vieille lutte Crosby-Sinatra, à la différence près que celle Boone-Prelsey prit un tour vraiment ironique. Au début, Presley avait soulevé bien des critiques puis la direction habile du colonel Parker parvint à tempérer un peu son jeu de scène. Pat Boone, au contraire, fut immédiatement l’homme calme du « pop », aussi bien sur scène que chez lui. Il avait épousé Shirlay Foley, fille de Red Foley, célèbre chanteur de Folk-Song. Il était au summum de sa carrière quand il joua dans des films comme « April love », « Mardi gras », « State fair » et « The main attraction ». Pendant des années, il alla jusqu’à refuser d’embrasser sa partenaire, prétendant qu’un tel acte était contraire à ses convictions religieuses. Malgré plusieurs disques d’un Rock’n’Roll plein de violence, Pat Boone fut l’image même du bon jeune homme auréolé de sainteté. Depuis ses premiers efforts pour percer jusqu’à son premier contrat d’un million de dollars avec la Twentieth Century Fox, en passant par ses débuts à la télévision, il fut le symbole même de tout ce qu’il y avait de bien dans l’univers des adolescents, ce qui impliquait qu’Elvis était le mal incarné.


Or, tout en demeurant le même au foyer, Pat Boone entreprit de transformer son image. On le vit jouer des scènes d’amour, prononcer des mots qui choquaient. Pendant ce temps, Elvis se rapprochait peu à peu de ce qu’avait été Pat Boone à ses débuts. C’était là une double métamorphose surprenante, mais qu’Elvis réussissait parfaitement tandis que Pat disparaissant peu à peu du monde du disque, se cantonnait, avec beaucoup de succès d’ailleurs, dans ses activités de music-hall. À peu près à la même époque, un chanteur noir de Rock’n’Roll, Chuck Berry, remportait avec « Maybellene » son premier grand succès. Il allait devenir un des maîtres de la jeune génération, tant anglaise qu’américaine. Un grand nombre de ses compositions, « Rock and roll music », « Carol », « Memphis Tennessee », seront à la base des répertoires des Beatles, des Rolling Stones, de Johnny Rivers, des Animals


Un fait résulte de ce que nous venons de dire : il y a très peu de femmes dont l’apport se soit fait sentir de façon durable dans le rock’n’Roll américain. cet univers est essentiellement réservé aux mâles. Les filles y viennent pour contempler et écouter les garçons, qui les intéressent, tandis que les garçons s’intéressent à la musique. Des femmes comme Brenda Lee ont bien fait des enregistrements magnifiques, mais elles sont peu nombreuses et leur action est discontinue. Le Rock’n’Roll est une musique musclée, et ce sont les hommes qui ont les muscles les plus puissants. Revenons à la période de croissance du mouvement quand Bill Haley était la grande figure avec « Rock around the clock » et que Pat Boone chantait « Ain’t that a shame ». C’était au début de 1956. La romance survivait avec des succès comme « Shifting whispering sands » (Billy Vaughn), « Love and mariage » (Frank Sinatra), « Love is a many-splendoured thing » (The Four Aces), mais le rythme faisait déjà son chemin.


Haley poursuivit son succès avec « The saints rock and roll ». L’Amérique fourmillait déjà de petits groupes qui s’efforçaient de jouer à la manière de Bill et d’imiter la moue d’Elvis. « Be bop a lula » de Gene Vincent fit le tour du monde, les Teenagers, avec Franke Lymon, remportèrent un succès écrasant en lançant « Why do tools fall in love », un enregistrement tiré à un million d’exemplaires et fortement inspiré du Rock. À son tour, Boone revint au Rock avec « Long tall Sally », prouvant ainsi qu’un blanc peut tirer un grand parti d’une chanson composée par un noir. Fats Domino entra dans cette bataille incessante pour les premières places avec « I’m in love again ». Et quand parut « Rockin’ through the rye », les critiques commencèrent à se demander ce qui pourrait bien un jour mettre fin à la suite des succès de Bill Haley.


Au cours de 1956, on avait beaucoup discuté aux États-Unis pour savoir si l’on devait accepter les rock’n’rollers à la télévision. Elvis mit fin à la controverse en démontrant que son apparition suffisait à faire grimper tous les chiffres en matière d’assistance. Son premier succès fut avec le spectacle Tommy and Jimmy Dorsey. Le second, chez Milton Berlen, fut encore plus marquant car la production était plutôt destinée aux adultes. Steve Allen l’invita à paraître alors dans l’émission qu’il présentait. Il lui demanda de mettre une sourdine afin de ne pas offenser les personnes âgées. Elvis surgit en habit et cravate blanche et fut le maître absolu de la scène aux dépens même de l’émission d’Ed Sullivan sur une autre chaîne. Sullivan avait dit, prétendait-on, qu’il n’engagerait jamais et à aucun prix Elvis Presley : « Ce n’est pas ma pointure » aurait-il ajouté. Mais la semaine suivante, il signait à Elvis un contrat de trois soirées à raison de dix-sept mille livres par soirée ! Jamais il n’avait accordé un tel cachet à un artiste. Pour expliquer son revirement, il trouva bon de dire : « J’affirme qu’il ne chantera dans mon spectacle aucune chanson par trop suggestive. Et nous contrôlerons tous ses mouvements de hanches en utilisant des caméras placées sous certains angles. » Et Elvis parut. Il n’ignorait pas que les caméras ne le photographiaient qu’au-dessus de la ceinture. Il riposta en faisant tourner ses yeux au lieu de son bassin, reportant ainsi son activité frénétique sur son visage, battant Sullivan à son propre jeu. La polémique ne s’en apaisa pas pour autant, mais Elvis attirait le gros des téléspectateurs, et le Rock’n’Roll fit bientôt partie des émissions régulières.


On avait vu les Platters dans « Rock around the clock » et deux chansons avaient attiré l’attention sur eux : « Only you » et « The great pretender ». Dirigé par cette figure de légende qu’était Buck Ram, le groupe comprenait alors Tony William, ténor léger, spécialiste des sons haut-perchés, plus tard imité par tous les artistes en herbe du Rock ; puis David Lynch, second ténor ; Zola Taylor, douée d’une force d’attraction remarquable ; Herbert Reed et sa voix basse ; Paul Robi le baryton. Leur succès se poursuivit en 1956 avec « My prayer », qui sans être du Rock’n’Roll pur, devint néanmoins l’une des mélodies typiques de la nouvelle vague. Entre temps, les « hits » se succédaient. « Bluejean bop » (Gene Vincent), « Giddy up a ding dong » (Freddie Bell), « Rip it up » (Bill Haley).


Au début de 1957, Paul Anka occupa toute une partie des gros titres mondiaux consacrés à la musique. Son premier gros succès fut « Diana », qu’il avait écrit alors qu’il n’avait que quatorze ans. Cet air s’est vendu à plus de dix millions d’exemplaires, ce qui bat le record d’Elvis Presley. Le jeune Paul, l’une des vedettes les plus courtoises parmi les stars de la grande époque, a pris une place spéciale dans l’évolution du Rock. À douze ans, il créait un trio vocal qui connut le succès et joua un peu partout au Canada. Puis il résolut de chanter seul et partit pour Hollywood où l’aida un oncle qui était en relation avec le monde du spectacle. Son premier disque fut « Blau wildebeests fontaine », un fiasco total. Puis il composa « Diana », et avec l’assistance de Don Costa, signa avec ABC-Paramount un contrat de longue durée. Il fut le premier Canadien à avoir remporté un disque d’or. Continuant sur sa lancée, Paul devint le plus jeune millionnaire du monde. Il est demeuré un homme d’affaires averti, travaille régulièrement au music-hall, mais les disques à grand succès n’apparaissent plus aussi régulièrement.


Nous avons mentionné brièvement Ricky Nelson, figure de proue des dernières années 50. Son premier enregistrement lui valut une double vente d’un million d’exemplaires avec « A teenager’s romance » et « I’m walkin » (mais oui, toujours la chanson de Fats Domino et de Dave Bartholomew). Contrairement à Elvis Presley, Ricky est littéralement né sur les planches. Il est presque impossible de l’imaginer dans une autre branche. Avec « Be-bop baby », « Stood up » et « Waitin’ in school », trois succès consécutifs, Ricky ne le céda plus qu’à Elvis dans les concours de popularité. Sa voix n’a jamais été aussi nette que celle de Presley, mais tous ses disques étaient brillamment réalisés et comprenaient toujours quelque idée originale. Les Coasters complétèrent le paysage avec « Yakety yak », chanson qui provenait de l’équipe Jerry Leiber et Mike Stroller dont le succès dure toujours. Tommy Edwards mérite lui aussi une mention : sa version de « It’s all in the game » ajouta au Rock un nouveau brillant, une nouvelle finition. À cette jolie chanson de charme bien connue, il sut insuffler un « feeling » rock qui la transforma en succès mondial.


J’ai déjà signalé que les femmes ont eu peu d’influence dans le domaine rock. Mais Connie Francis, en reprenant une chanson de 1923 « Who’s sorry now », entra dans la carrière de soliste avec une vente d’un million d’exemplaires. On ignore en général que Connie, faisant équipe avec Marvin Rainwater, avait déjà atteint un million d’exemplaires avec « Majesty of love ». Cette fille de talent, championne d’un concours de dactylographie dans le New-Jersey, jouait de l’accordéon et chantait depuis l’âge de quatre ans. Elle n’a pas seulement été une chanteuse de classe internationale, mais elle détient un record qu’aucune autre femme n’a jamais égalé : dix millions de disques vendus en deux ans. Dans ses moments libres, Connie Francis étudiait la psychologie, prétendant qu’elle arrivait ainsi à mieux comprendre son public !



Au fur et à mesure que les années passaient, d’autres noms surgissaient, la plupart pour sombrer aussitôt. Car le Rock’n’Roll n’est pas un domaine où l’on peut se promettre une popularité durable. Pour quelques triomphes qui se prolongent sur des années comme celui d’Elvis Presley, combien de vedettes ont disparu après avoir enregistré deux ou trois hits. Frankie Avalon a été l’un de ceux, nombreux d’ailleurs, qu’on a opposé à Elvis Presley. Il est vrai qu’il a remporté un succès énorme aux États-Unis, que chacune de ses tournées a été marquée par les explosions d’hystérie de ses « fans ». Mais son influence à l’étranger a été minime. Il a commencé sa carrière avec « De de Dinah », que suivirent coup sur coup « Venus », « Just ask your heart », « Why ». Cette dernière chanson souleva une tempête dans le monde de la musique. Elle avait pour auteurs Bob Marcucci et Peter de Angelis, mais des experts protestèrent, disant que c’était une copie d’une vieille rengaine « In a little Spanish garden ». La Cour d’Appel anglaise qui s’occupa du cas décida en fin de compte que, malgré certaines ressemblances manifestes, il n’y avait pas à proprement parler plagiat. Frankie avait débuté comme excellent trompettiste pour devenir par la suite un non moins bon acteur dans des films tel « Guns of the Timberland ». En réalité, il s’est servi du Rock’n’Roll comme tremplin pour sauter ailleurs. Une autre vedette blanche du Rock fut Freddie Cannon, chanteur de type explosif, qui se lança avec « Tallahassie Lassie ». Il fut un instant le maître de la musique rythmée, mais « Boom boom Cannon » comme on l’appelait, rentra vite dans l’ombre. Au cours d’une de ses tournées, quelqu’un l’appela « The last of the rock stars », la dernière vedette de rock, ce qui était injuste à l’égard de ceux qui allaient suivre. Son disque, « Way down fonder in New Orleans », demeure un classique. Plus encore que la plupart des autres chanteurs, Freddie a souffert de la mauvaise qualité des œuvres qu’on lui a offertes. 


Mais pendant que Freddie esquissait ainsi un ou deux faux pas, le prodigieux Ray Charles prenait son essor. Ce musicien aveugle est souvent laissé de côté dans les études qui traitent du Rock et du Rhytm and Blues, et pourtant c’est lui, qui, pendant des années, a tenu le haut des Hit-Parades, à tel point que les autres ont éprouvé des difficultés à le suivre. On lui doit « What’d I say », qui remplit deux plages d’un disque et a été repris par la plupart des « rockers » véritables au cours des années qui ont suivi. Débutant par du Jazz doux, il accentua de plus en plus son style et se retrouva en plein dans le domaine du Rock’n’Roll et du Rhytm and Blues. La plupart des vedettes vous diront qu’il est le meilleur chanteur, le meilleur shouter de blues du monde d’aujourd’hui. On l’a appelé le « Génie », titre qu’on n’a pas souvent décerné aux vedettes de musique populaire. Son universalité est stupéfiante : il a chanté de la musique folklorique, et des chansons de l’Ouest, ce qu’aucun homme de couleur n’avait jusqu’alors su faire. Sa carrière ternie parfois par la polémique et des tragédies, s’est poursuivie sur des années, évoluant ou s’amplifiant sans cesse. Sa grande époque fut le début des années 1960, mais tout au long de sa carrière il a joué dans le monde entier devant des salles toujours combles. Généralement, il travaille avec un groupe régulier de seize musiciens, plus le chœur des Raelets, que dirigeait au début Margie Hendrix


Un de mes amis est Don di Mucci, qui perça dans le monde du spectacle avec « A teenager in love », alors qu’il faisait partie du groupe « Dion and the Belmonts ». Dion a traversé la folie du twist, et on l’a vu dans « Twist around the clock », un film assez médiocre. Puis il essaya de s’imposer comme soliste. Il a également prouvé qu’il était un excellent acteur, si bien qu’il partage aujourd’hui son temps entre la scène et les enregistrements. Quand on mentionne les Drifters, c’est pour dériver en pleine polémique. Sous ce nom, de nombreux groupes ont couru le monde, car le personnel s’est constamment renouvelé sous la direction de nouveaux chefs. Leur premier grand succès a été « There goes my baby », avec Johnny Ellians comme chanteur de tête bien que Clyde McPhatter ait été l’homme en titre jusqu’au moment où il est parti pour l’armée.


Johnny et les Hurricanes ont eu une plus grande influence, bien que la présence de leurs « hits » se soit considérablement ralentie. Se lançant avec le classique « Red river rock », ils utilisèrent l’orgue comme instrument dominant et ouvrirent ainsi la voie à des centaine d’autres groupes à la recherche d’un timbre nouveau. Johnny Paris, de Detroit, dirigeait au saxophone, les autres étaient Paul Tesluk à l’orgue, Lionel Mattice à la contrebasse, David York à la guitare et Lynn Bruce à la batterie. Tous étaient des adolescents, des teenagers, à l’époque de « Red river rock ». « Crossfire » a été un autre classique de leur répertoire, et le public se pressait aux concerts de plein air qu’ils donnèrent un peu partout eux États-Unis. Ils avaient en eux une sorte de passion grossière, brutale, qui emportait les foules. On ne peut mettre en doute leur contribution à l’histoire du Rock’n’Roll.


Sandy Nelson, spécialiste de la batterie, fut lui aussi un instrumentiste qui donna sa pleine mesure dans les premiers temps du Rock. Sander L. Nelson se lança dans le Rock à Santa Monica, en Californie, où il devint une idole locale. Il effectua sa grande percée dans le « Dick Clark Show », troupe qui fit, et fait encore, des tournées régulières dans tous les États-Unis. On peut également mentionner comme instrumentistes Santo et Johnny Farina, malgré la brièveté de leur carrière. Sans aucun soutien vocal, la guitare à cordes d’acier de Santo et la guitare de rythme de Johnny ont assuré le succès de « Sleep walk », mélange de rythme hawaïen et de Rock’n’Roll, dont l’effet fut énorme.


L’un des personnages les plus étranges qui surgirent au début des années 60 fut Neil Sedaka. Puisant dans l’argot des teenagers américains des expressions telles que « I go are » (je tombe amoureux), il les mit avec son collaborateur Howard Greenfield, sur des rythmes tumultueux de rock. « I go are » se vendit à un million d’exemplaires. Dans un sens, Neil a été l’un des artistes les plus sauvages qui aient enregistré du rock. Mais il était également un pianiste classique de talent et insistait pour jouer en concerto à chacune de ses apparitions sur scène. Arthur Rubinstein admirait sans réticence son style et a tenu à le présenter lui-même au public de la télévision. Neil, ce jeune homme sensible s’est embrouillé à partir d’un certain moment dans le compte des mélodies qu’il a composées, mais elles doivent atteindre le millier. Il s’est aventuré dans le domaine des chansons de film, la première fois pour les débuts au cinéma de Connie Francis, avec « Where the boys are ». 


Néanmoins, la production de disques se poursuivait. Brenda Lee, l’une des rares femmes qui parvinrent à s’imposer, en vendit un million avec « Sweet Nuthin ». Au cours des premières années qui suivirent 1960, elle fut certainement digne de son surnom : « Little miss dynamite » (la petite demoiselle dynamite). Elle était vedette dès l’âge de onze ans. Petite fille, sa voix était telle qu’on a pu dire qu’elle était « le son du whisky et de tout ce qu’il y a de bon dans la musique noire ». Elle n’a jamais pardonné à un journaliste français d’avoir écrit qu’elle « n’était pas une adolescente, mais une naine de trente-six ans ». Il est vrai qu’on avait alors des excuses de la croire plus âgée : sa maturité et son sens du chant étaient presque effrayants chez quelqu’un d’aussi jeune.


Ce fut l’époque de Roy Orbison, dont les amis disent qu’il aurait été un géant de la musique, même s’il n’avait pu chanter une seule note. Roy m’a toujours affirmé qu’il doit son départ dans la chanson à Pat Boone, son camarade de classe. « On me destinait à faire carrière dans le pétrole, mais Pat a trouvé que j’avais du talent pour la Pop-Music. J’ai suivi son conseil et je ne l’ai jamais regretté. » Roy est essentiellement un timide. Bien qu’il ne s’en soit jamais donné l’air, il a joué un grand rôle dans le Rock’n’Roll. Ses lunettes sombres le font remarquer, mais il se contente sur scène de demeurer sans un geste et laisse sa voix expressive faire tout le travail. Grand compositeur de chansons, il s’est spécialisé dans les romances tristes. Il joue parfaitement de l’harmonica, mais s’en sert rarement dans son orchestration : il est un de ceux - un de plus - qui doivent beaucoup à Dick Clark, ce dernier l’a fait connaître à la télévision et par des tournées. Roy, excessivement raisonnable, est pourtant un dévot du Rock’n’Roll le plus sauvage. Il admet qu’il « ne sera jamais un symbole du sex-appeal comme Elvis Presley ! Je suis un gars tranquille et il ne serait pas honnête de ma part d’essayer d’être autre chose sur la scène ».


Bobby Vee a parfaitement marché pendant quelques temps, et son « Rubber ball » demeure un classique du rock léger. Il doit beaucoup de son style à Buddy Holly. Mieux encore, c’est en remplaçant Holly dans un concert qu’il s’est fait connaître du grand public. Il a travaillé avec un groupe qui se nommait The Shadows, où son frère aîné Bill tenait la guitare. Puis il fut amené à signer un contrat avec Liberty et connut son premier grand succès « Susie, baby ». Il a été le contemporain d’artistes comme Maurice Williams et les Zodiacs dont le plus grand morceau fut « Stay ». Il a également travaillé souvent avec les Ventures, l’un des meilleurs groupes instrumentaux de la musique de rock. Les Ventures ont véritablement créé un sound nouveau, splendide avec « Walk don’t run », et on les a largement imités un peu partout dans le monde. Mais à leur désappointement, de nombreux imitateurs parviennent à faire mieux qu’eux. C’est là chose courante dans le Rock’n’Roll aussi bien que dans les autres genres de l’industrie du spectacle.


Et voici Del Shannon. Del a débuté avec « Runaway », chanson qu’il écrivit avec un ami, Max Crook. Puis il composa lui-même « Hats off to Larry », ce qui lui fit prendre position en plein Rock. Del a souvent raconté qu’il doit sa renommée à l’armée américaine ; il apprit à jouer pendant son séjour d’occupant en Allemagne et eut un grand nombre de disciples parmi ses camarades. Devenu grande vedette, ses fans le mirent rapidement sur le même pied qu’Elvis Presley. Hélas, sa carrière a, depuis, pris un tour bien inégal. Il partit alors pour la côte Ouest des États-Unis pour tenter de revenir en force. Mais ses espoirs ne se réalisèrent pas. C’est dommage, car, chanteur et guitariste, Del est l’une des figures les plus intéressantes du Rock’n’Roll.


Notons en passant qu’au cours des premières années qui suivirent 1960, les artistes solistes occupaient le devant de la scène. Ce ne fut qu’après que les Beatles relancèrent la vogue du grand groupe que les équipes guitare et batterie recommencèrent à champignonner. On vit alors Gene Chandler, surnommé le « Duke of Earl », d’après le titre de son disque. Bruce Channel, plein d’esprit et qui, toujours bafouillant sur scène, fit de l’harmonica un instrument à succès avec « Hey Baby » ; les Contours, Brian Hyland, les Isley Brothers à la voix rauque, composèrent « Shout », un triomphe pour d’autres mais qui durent attendre qu’un étranger leur confiât « Twist and Shout » pour remporter leur premier grand succès ; Little Eva, qui disparut brusquement après « The Loco-motion » ; Chris Montez, qui s’affirma avec « Let’s dance », puis fit un retour triomphal en reprenant des chansons moins fortes ; les Orlons ; Bobby (Boris) Pickett et les Crypt Kickers avec « Monster Mash » ; Tommy Roe qui eut un succès éphémère avec « Sheila » et quelques autres disques ; les Shirelles ; et enfin Dee Dee Sharp, ex-chanteur de réunions scolaires qui, avec « Mashed Potato Time » et « Ride », créa toute une série d’airs de « Dance Craze » (à la suite du twist). Les années 1960 pré-Beatles sont caractérisées par la très nette domination des chanteurs blancs ; cependant, tous étaient influencés par les pionniers du Rock noir.


Les temps ont changé, et l’on peut maintenant s’apercevoir que la jeunesse américaine et sa musique se cherchaient. C’était l’époque des Bobby Vee, Bobby Rydel, Bobby Vinton, Roy Orbison, ou Gene Pitney, et des one-hit wonders, chanteurs qui, par dizaines, ne connaîtront jamais qu’un seul succès avant d’être engloutis par la marée suivante ; l’Amérique manque d’idoles, et personne, depuis Presley, n’a réussi à concentrer la fantastique puissance d’enthousiasme qui subsiste, latente, dans le nouveau public de la jeunesse. Aucune tendance musicale précise ne se dessine, aucun mouvement valable ne paraît s’imposer. Certes, il existe de bons chanteurs qui enregistrent de bons disques, mais la question subsiste : pourquoi aucun phénomène de n’affirme-t-il, pourquoi aucune école ne vient-elle prendre la tête de la Pop-Music ? Les chanteurs américains restent des individualités sans commun rapport entre eux. On vend des disques, on vend des modes, mais les uns et les autres restent isolés et sans grandes conséquences. Twist, Mashed-potatoes, les vogues succèdent aux vogues, chacune tirant dans une direction différente ; rien ne se construit véritablement. L’Amérique, petit à petit, lâche les rênes de la Pop-Music : et le coup de grâce viendra de l’Angleterre.



En fait, lorsque les Beatles se lancèrent à la conquête du monde, les jeunes Américains (et ceux de tous les pays) les attendaient : chez eux, rien ne paraissait devoir éclore ; que pouvaient-ils espérer de mieux ? Les Beatles étaient les bienvenus. Ils relançaient le mouvement. Autour d’eux, la cristallisation se faisait enfin. Un mouvement, une école se créait. La Pop-Music était à l’aube d’une ère nouvelle. Une sélection s’opérait d’elle-même, d’où les meilleurs se dégageaient. Gene Pitney et Roy Orbison franchissaient le cap de cette nouvelle musique, assurant seuls la liaison avec l’ère précédente. Et en Californie, loin de toute cette agitation, les Beach Boys, eux aussi, survivaient, et, prudemment, assuraient leurs positions.


Les Beach Boys ont réussi à s’imposer grâce à une astuce : introduire dans leur musique des idées de sport de plein air, de surfing, de motos, de rendez-vous sur la plage. On aurait pu croire que leur succès se limiterait aux pays où le surfing existe. En fait, les Beach Boys ont été récemment plébiscités comme le groupe numéro un du monde par la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Afrique du Sud. De toute façon, le surfing était alors en vogue sur la côte du Pacifique. Dennis Wilson, un magnifique athlète, décida un jour que le sport devait avoir sa musique. Il avait dix-sept ans à l ‘époque et était déjà un musicien plein de promesses. Son cousin, Mike Love composa son premier grand succès « Surfin USA ». Son frère Brian, producteur génial de disques, forma un groupe vocal avec Mike, Dennis et Carl. Ils enregistrèrent « Surfi’ Safari » ; « Surf City », et « Surfin’ USA » et remportèrent un triomphe. Partout où ils apparurent aux États-Unis, ces quatre garçons deviennent la base de grosses affaires. Puis le groupe s’adjoignit Al Jardine, et quand Brian Wilson prit la décision de renoncer aux tournées pour s’adonner exclusivement aux enregistrements dans les studios de la côte Pacifique, Bruce Johnson prit sa place devant le public. Brian est le grand penseur de la musique « pop ». Cet homme profondément religieux traduit quelques-unes de ses attitudes métaphysiques et morales dans des chansons que ses fans acceptent facilement. On l’a vu passer quatre-vingt-dix heures sur un enregistrement unique pour y ajouter d’étranges effets sonores et une conception lyrique pleine d’imprévus. Il a déclaré : « La Pop-Music est art tout autant que la peinture, la littérature, la sculpture. Je la respecte, car c’est un sujet important. Je suis las de faire des tournées et de répéter chaque jour les mêmes choses. Il me faut maintenant un temps de solitude pour créer quelque chose d’absolument nouveau pour le groupe. Je sais ce qu’il est capable de faire, de réussir. Mais il me faut du temps pour persuader mes équipiers qu’ils peuvent se forcer pour atteindre leur limite extrême ». On ne peut en douter : les Beach Boys ont apporté à la musique de Rock’n’Roll quelque chose d’absolument nouveau. Presque seuls, ils ont tenté d’arrêter l’invasion de l’Amérique par les groupes de rock britanniques, les Beatles et Dave Clark par exemple. Ils sont l’un des rares ensembles américains à être acceptés dans le monde entier.


Dès que les Beatles eurent remis en honneur la notion du groupe, on en vit se constituer également en Amérique. La plupart remportèrent quelques succès, mais ils furent peu nombreux. La musique noire a connu dans ces dernières années, un essor considérable qui étendit sa popularité à tous les milieux américains, noirs ou blancs, aussi bien qu’à l’Europe et au monde entier. Les artisans de cette promotion furent James Brown, Otis Redding (et l’équipe Stax) et la marque Tamla Motown. Dès 1956, James Brown avait obtenu un premier disque d’or pour « Please, Please, Please », morceau situé entre le Gospel et le Blues. James se tourna ensuite de plus en plus vers la Soul Music. En 1965 un morceau établit sa réputation au niveau mondial : « Papa’s got a Brand New Bag ». Depuis James Brown fait de fréquentes tournées avec son show extraordinaire : des chanteurs de première partie (James Crawford), son grand orchestre et son chœur, les Famous Flames qui dansent sans arrêt sur scène. La marque Stax de Memphis, fondée en 1960, est une autre base du Rhytm and Blues contemporain. Sous la direction musicale du guitariste et arrangeur blanc Steve Cropper, Stax a créé un sound original qui repose principalement sur les Mar-Keys (dont le noyau est Booker T & les Mg’s), accompagnateurs de toutes leurs vedettes, (Rufus et Carla Thomas, Eddie Floyd, Arthur Conley, Sam & Dave).


Otis Redding a construit petit à petit sa carrière, réinvestissant tout le temps ses nouvelles acquisitions, et est maintenant l’artiste principal de Stax, le propriétaire de sa propre marque de disques, « Jotis », où il fait enregistrer des jeunes, et la deuxième vedette internationale de Rhytm & Blues, jusque à égalité avec James Brown. Quant à Tamla Motown, cette marque de Detroit, placée sous la direction du dynamique Berry Gordy Jr., elle repose aussi sur un orchestre qui est la base de Tamla Motown Sound : Earl Van Dyke, and the Soul Brothers. Tamal regroupe des chanteurs solistes, Jimmy Ruffin, Stevie Wonder, Marvin Gaye et des groupes vocaux, les Four Tops, les Suprêmes, Martha et les Vandellas, les Marvelettes, etc. Une mention spéciale doit être faite au saxo-ténor et chanteur Jr. Walker et à son petit groupe.


Poursuivons cet exposé panoramique de l’évolution du rock’n’Roll aux États-Unis. Mary Wells, Dionne Warwick, Jimmy Soul, les Dixie Cups, Gary Lewis et les PLayboys, Roger Miller (artiste essentiellement folkloriste qui chantait du Rock’n’Roll comique), les Newbeats avec Larry Henley à la voix exceptionnellement haut-perchée et qui chanta « Bread and butter », sans doute leur meilleure production ; les Righteous Brothers remportèrent un succès de première grandeur des deux côtés de l’Atlantique avec « You’ve lost that lovin’feelin ». Citons aussi les Shangri-Las, Len Barry avec son « One, two, three », Fontella Bass. Puis voir quelques groupes : les Byrds, et les Mamas et Papas, les Lovin’Spoonful, Shirley Ellis avec ses textes pétillants ; et naturellement Bob Dylan.


Bob Dylan a fait faire à la Pop-Music un nouveau pas en avant. Cet étrange jeune homme, dont le nom véritable est Bob Zimmerman, a commencé à chanter et à jouer de la guitare à l’âge de dix ans. Il compose des chansons depuis qu’il a eu quinze ans. L’une de ses plus grandes chansons fut « Blowin’in the wind », qui devint un classique du Folk Song. Joan Baez, qu’on célébrait alors comme reine de cette sorte de musique, fut l’une de ses grandes amies. Dylan devint le héros de millions d’hommes qui admiraient son non-conformisme et son franc-parler à l’égard de l’église et du gouvernement. Il fit une tournée en Grande-Bretagne et en Europe. Puis il reprit soudain l’accompagnement de rock. Il y gagna beaucoup d’admirateurs, mais ce changement subit, qui se produisit au milieu de sa carrière, lui a également fait perdre beaucoup d’amis. Dylan s’est récemment brisé la nuque dans un accident de motocyclette et a passé des mois à l’hôpital. Discuté, souvent d’une brusquerie vulgaire, arrogant et cependant sensible, Dylan n’est pas le chanteur favori de tous, mais son influence se fera sentir pendant encore de longues années. Il méprise tout succès commercial, mais on a l’impression qu’il est arrivé maintenant à jouir des avantages matériels qui accompagnent une position de vedette.


Sonny and Cher, eux, se sont imposés grâce à leurs voix traînantes et nasillardes, à leurs orchestrations originales et à leur sound très particulier. Ils ont su créer un style nouveau dans la Pop-Music. Les Walker Brothers ont dû partir en Grande-Bretagne afin d’y consacrer leur succès, et de réussir ensuite dans leur pays natal. Certes, l’Amérique a fait beaucoup pour reconquérir la suprématie dans le monde du Rock’n’Roll. Les nouvelles conceptions en matière de technique d’enregistrement viennent beaucoup plus des États-Unis que d’Angleterre. Mais on note une longue pause dans l’évolution récente de la Pop-Music. On disait que pendant des mois les patrons des affaires de disques n’ont rien compris à la situation actuelle. Il n’y avait plus d’idée nouvelle. Les ventes de disques baissaient dans des proportions importantes. Certains artistes assurèrent bien la relève en atteignant de gros chiffres, des gens de talent sans doute, mais qui ne s’adaptaient guère à l’atmosphère passionnée de la Pop-Music.


Et soudain vinrent les Monkees, quatre garçons dont l’association est presque due à l’intervention des ordinateurs. Les bureaux de la Screen Gems, à Hollywood, eurent un jour l’idée d’une série d’émissions télévisées fondées sur les pitreries d’un groupe « pop ». Or, il n’existait aucune équipe comprenant les quatre personnalités nécessaires au mélange prévu de comique et de sentiment. Les grands patrons se mirent à rechercher quatre « jeunes fantaisistes » par voie de petites annonces. Après bien des auditions, on retint Peter Tork, Mick Dolenz, Mike Nesmith, et Davy Jones. Pendant les mois qui suivirent, ces quatre garçons ne firent pratiquement rien. Puis ils apprirent qu’ils avaient été choisis, et ce furent aussitôt de longues, longues journées de tournage. Mais il fallait de la musique : Micky, assez bon guitariste, se mit à la batterie. Peter et Mike se servaient assez bien de leur guitare. Davy jouait des maraccas. Pour préparer la série télévisée, ils enregistrèrent quelques morceaux. Leur premier disque « Last train to Clarksville » fut l’un des best-sellers américains ; il occupa instantanément la quinzième place. 


On avait créé un nouveau phénomène de musique populaire. Et « créé » était vraiment le mot. En Amérique, on vendit plus de quatre millions de disques de cette seule chanson, puis encore autant de 33 tours. Et bientôt la renommée de ces quatre garçons se répandit par le monde ; plus de vingt pays présentèrent cette série télévisée en doublant les dialogues. Mais quelles critiques dès qu’on apprit que les Monkees n’avaient pas joué eux-mêmes dans leur premier disque ! L’explication officielle fut qu’ils avaient beaucoup trop à faire dans les studios de prises de vues pour supporter les longues séances d’enregistrement mais qu’ils savaient réellement jouer et joueraient dans tous leurs disques suivants. En fait, cette explication était honnête, mais les critiques s’acharnèrent : ce groupe « manufacturé » n’allait pas s’en tirer aussi facilement. Les Monkees firent alors une série d’apparitions en public, chantant, par exemple, une heure devant soixante-dix mille personnes. Leur show était excellent, mais les critiques ne lâchèrent pas prise ; il y avait quelque chose d’immoral dans cette manière de constituer un groupe. Une seule critique était justifiée ; les Monkees ressemblaient beaucoup aux Beatles première manière. Leur série d’émissions suivait le modèle de « Hard Day’s Night » et de « Help ». Mais Richard Lester, le directeur des Beatles, n’a jamais eu l’exclusivité de ces prises de vue sous des angles insensés et de ces séquences comiques en mouvement accéléré.


Quoi qu’il en soit, les Monkees firent sensation dans le monde entier. J’ai appris à bien les connaître pendant leur séjour à Londres ; ce sont des garçons honnêtes qui ne se sentent pas au-dessus de tout reproche, mais qui déplorent d’être critiqués à tort. On parle actuellement de la révolution « psychedelic » qui est le fait de groupes insolites de Californie tels que les « Mothers of Invention » ou les « Jefferson Airplane ». Ils veulent essentiellement recréer les visions délirantes produites par les hallucinogènes grâce aux effets combinés de la musique, des jeux de scène et des lumières. De cet aperçu sur l’évolution du Rock et de la Pop-Music en Amérique au cours des dix dernières années, une chose se dégage clairement : d’une manière quasi miraculeuse ; Elvis est demeuré en selle tout le long du parcours. La Pop-Music, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’aurait peut-être pas existé sans les efforts et les déhanchements d’Elvis Presley à ses débuts dans les États du Sud de l’Amérique du Nord. (Spécial Pop, 1967)


LA GRANDE-BRETAGNE


En 1956 l’Angleterre vit à l’heure du Skiffle. Tout avait commencé quelques temps auparavant avec l’orchestre « Trad » de Chris Barber qui tenait régulièrement le sommet du Hit-Parade - le Melody Maker et le New Musical Express, revues de jazz, existaient déjà depuis plusieurs années - grâce aux classiques du jazz Nouvelle-Orléans : « Sweet Georgia Brown », « Bourbon Street »… Or parmi les musiciens de Chris Barber, se trouvait un joueur de banjo dont les goûts personnels étaient plus proches du Folk et du Country & Western que du Traditionnel. Lonnie Donnegan, car c’est de lui qu’il s’agit, était originaire de Glasgow; à l’âge de 17 ans, il avait appris à jouer de la guitare et du banjo. Il s’était engagé ensuite dans l’armée et avait vécu deux ans à Vienne où il s’était mis à chanter pour des copains de chambrée. À son retour dans la capitale, Chris Barber l’avait engagé dans son orchestre. C’est précisément en 1956 que Lonnie décida de former son propre groupe. Presque immédiatement, ce fut le succès avec « Rock Island Line » qui était, au départ, une des plages d’un 33 tours de Chris Barber. Couplé avec « John Henry », ce morceau se vendit à plus d’un million d’exemplaires des deux côtés de l’Atlantique. Le Skiffle était né, et Lonnie en était devenu le roi. 


Au fait, qu’entendait-on exactement par Skiffle ? Essentiellement un « compromis du folk-blues, de la chanson cow-boy, le tout accompagné de certains relents de New Orleans ». Le créateur de ce genre musical insistait surtout sur l’origine noire et le blues ; « John Henry » est un vieux work song du Texas. Et Lonnie Donnegan de rappeler le personnage légendaire de Lonnie Johnson, son guitariste de blues favori. Le phénomène Skiffle vit aussitôt des milliers de groupes se former : il suffisait d’une guitare, d’un banjo, d’une caisse en bois, d’une de ces fameuses contrebasses fabriquées avec des boîtes de thé, un manche à balai et un peu de ficelle, pour se lancer dans la grande aventure. Partout en Angleterre, jusque dans les villages les plus reculés, les jeunes s’entraînaient dans le style nasal et aigu de Lonnie Donnegan. De nos jours le Skiffle a gardé bon nombre de fans ; dans notre pays, Hugues Aufray lui doit sa réussite… 



Mais à quoi ressemble la jeunesse anglaise de cette époque ? C’est loin d’être la folie ! Seule une minorité fait parler d’elle et en général de manière assez péjorative : les Teddy Boys. Teddy, Ted, Edouard, ils ont reçu cette appellation en raison des habits édouardiens qu’ils affectionnent tout spécialement : vestes romantiques, longues redingotes, pantalons étroits et sans revers (une vraie révolution !) ; issus de la classe ouvrière, ils n’hésitent pas à investir 20 guinées (environ 300 F) dans un costume, somme considérable alors ! Leur coiffure diffère aussi de celle de l’anglais moyen ; celui-ci arbore la « short back and sides » qui tient plus de la tonte militaire que d’une véritable coupe de cheveux ; les Teddy Boys sont coiffés à la Tony Curtis, cheveux mi-longs, rejetés en arrière, et pattes. Hollywood est passé par là. Dernière caractéristique vestimentaire, les Winkle Pickers, d’immenses souliers aux extrémités très pointues. Le Teddy Boy est un violent. Il vit en bande et sur une moto. Il passe ses nuits dans les « all-night cafés ». Son passe-temps favori : « the coin in the juke-box », la pièce dans le juke-box. Après avoir glissé quelques pennies et sélectionné un disque, il lui faut bondir sur sa moto, effectuer un parcours déterminé puis revenir à plein gaz vers son point de départ avant que le disque ne soit terminé. Le parcours devient de plus en plus long et de plus en plus dangereux : le premier à échouer est désigné comme le « chicken », le dégonflé de la bande. Autre amusement du même type : le jeu consiste à aligner une dizaine de mots à un carrefour et à démarrer en trombe lorsque le feu s’allume au rouge. Là aussi, celui qui hésite à la dernière seconde devient le « chicken ». De 1954 à 1958, les Teddy Boys instaurèrent un climat d’insécurité qui atteint son paroxysme lors des émeutes raciales de Notting Hill Gate, auxquelles ils participèrent activement. Néanmoins ce ferment de révolte allait s’avérer propice à l’implantation du rock’n roll en Angleterre. Il fallait des fans pionniers : ce furent les Teddy Boys


Le premier évènement majeur dans l’épopée du rock anglais, l’étincelle qui déclenche la folie générale, ce fut la sortie du film « Rock around the clock » et la première tournée de Bill Haley. Le Daily Mirror organisa un service de cars et fêta un train spécial pour emmener ses fans voir à Southampton le timide Américain et son groupe, les Comets. En dépit d’un succès triomphal, les critiques restèrent partagés quant à ses possibilités musicales. C’est que, quelques mois auparavant, un chanteur bien de chez eux avait fait dresser l’oreille aux Anglais : Tommy Steel leur semblait nettement supérieur au créateur de « See you later, alligator » et de « Razzle Dazzle ». Fin 1956, Tommy Steel faisait ses premières apparitions en public en Grande-Bretagne. Un hit, « Rock with the caveman » et Tommy était passé des soirées à cinq shillings dans les sous-sols de Soho aux cachets les plus élevés de tout le pays. Peter Jones, journaliste au Record Mirror, nous raconte l’un des premiers shows de Tommy Steele : « À gauche du public, un jeune garçon, Dennis Price, est debout au piano. Debout, notez-bien : l’influence de Little Richard se fait sentir dans ce jeu de scène. Il porte une chemise blanche, un pull noir et des jeans noirs. Près de lui, le saxo-ténor Alan Stuart, le contrebassiste Allan Weighell et le batteur Léo Pollini. Dans la salle, une foule de bras se tendent, des programmes déchirés volent dans tous les coins, des filles s’évanouissent, le cri de guerre « Tommy, Tommy, Tommy » retentit. Tommy entre alors en scène ; les hurlements montent en un crescendo continu. Il chante « Giddy up a ding dong ». Ses cheveux se balancent à droite et à gauche. Ses jambes semblent être en caoutchouc ; ses membres ne restent pas un instant immobiles. Il chante « Don’t be cruel », « Rock with the caveman », « Singing the blues ». Il tient une guitare en bandoulière, la dirige tel un  fusil vers la partie la plus bruyante de l’auditoire. Tommy présente ses morceaux avec un fort accent cockney ; il explique à la salle qu’il ne réalise pas très bien lui-même ce qui lui arrive. Le show se termine en émeute… » 

Comme tous les jeunes Anglais de cette époque, Tommy aimait fréquenter Soho, le quartier pittoresque animé des étrangers, des boîtes de strip-tease et des cinémas, du show-business en général. Il existait à l’époque dans Old Compton Street, un coffre-bar appelé « The Two I’s » dirigé par deux ex-catcheurs australiens, Paul Lincolm et Ray Hunter. Le commerce marchait mal, mais lorsque les deux propriétaires se décidèrent à livrer leur sous-sol aux « guitaristes itinérants », tout alla beaucoup mieux. Par la même occasion, les Two I’s entraient dans la légende de la Pop Music anglo-saxonne. Depuis quelque temps y jouait une groupe de Skiffle, les Vipers, ensemble déjà très populaire grâce à un morceau : « Pick a bale of cotton ». C’est là qu’un jour Tommy descendit, sa guitare sous le bras, et que le plus naturellement du monde, il fit le bœuf avec les Vipers. Les choses en restèrent là, mais, lorsque trois mois plus tard, Tommy se retrouva en présence du groupe, un homme vient le contacter après le spectacle. John Kennedy, ex-photographe de presse à Fleet Street, lui proposa ses bons services en tant que manager. Tommy, qui n’avait rien à perdre, accepta. Et Kennedy allait s’avérer être « the right man, in the high place ».



En 1957, Tommy Steele s’imposa comme le seul chanteur de rock anglais capable d’atteindre le numéro un à tout coup. « Singing the blues » fut un Hit massif que les seules vedettes britanniques à réussir dans leur pays étaient des chanteurs à voix, comme Frankie Vaughan ou Jimmy Young. Le reste des charts étaient bloqué par Elvis Presley, Bill Haley, Little Richard, l’Alan Freed Big Band et une multitude de rockers américains. Bientôt John Kennedy s’associa à Larry Parnes et la carrière de Tommy prit un nouvel essor. « The Tommy Steele Story » fut le premier film ayant pour vedette un chanteur de rock’n roll britannique. Terminé en mars 1957, ce ne fut pas une production très inspirée ; néanmoins, elle remplit à bloc tous les cinémas. C’est à cette époque qu’il faut noter la première grande émission « pop » à la télévision, le « Six Five Spécial » de Jack Good. Jack, un producteur et animateur de talent, adorait la Beat-Music ; beaucoup de vedettes d’alors lui doivent leur réussite. Son show hebdomadaire était très varié ; il présentait à la fois des chanteurs de rock, des chanteurs noirs de Rythm & Blues, des groupes de Skiffle et de jazz New Orleans. Le « Six Five Spécial » était un évènement attendu dans la fébrilité par des millions de teenagers, et leur rêve à tous était d’obtenir une autorisation de la BBC pour danser devant les caméras pendant l’enregistrement de l’émission. 


Quant à la mode, elle avait beaucoup évolué ; les Teddy Boys avaient abandonné leurs oripeaux édouardiens pour se barder de cuir à la manière des rockers venus des États-Unis : Gene Vincent, Vince Taylor. Ils portaient désormais des casquettes en cuir constellées de badges métalliques à l’exemple de Marlon Brando dans « L’Équipée sauvage ». L’apparition des chaînes qu’ils portaient autour de la ceinture ou du cou est également typique de cette époque. D’ailleurs, par assimilation aux forçats américains, on les avait surnommés les « chain gangs ». Cependant on peut encore difficilement associer cette partie de la jeunesse aux Rockers, avec un R majuscule, parce que la notion de Rockers n’interviendra que beaucoup plus tard, vers 1961-1962, à une époque où, les pionniers du rock étant retombés dans l’oubli, une minorité qui aura gardé les vêtements, les goûts et les attitudes sociales de 1957 viendra prendre la défense d’ex-grands noms tels Eddie Cochran, Buddy Holly, Carl Perkins et Bill Haley. Face aux rockers, ex-Teddy Boys, on trouve pêle-mêle deux types de teenagers : les Trads amateurs de New Orleans et de Skiffle ; ils sont habillés d’une manière assez bohème, blue-jeans délavés à franges, chemises flottantes et cheveux bouclés ; les Mods, sophistiqués, dont les prédilections vont au jazz moderne. Ceux-ci fréquentent plus particulièrement le Flamingo dans Wardour Street et les Two I’s devenus désormais les clubs « in » d’où sortent les idoles. 


À l’heure du lunch dans Old Compton Street, vous étiez certains de rencontrer des jeunes musiciens, la guitare sur le dos, qui entraient dans la boîte où Tommy Steele avait fait ses débuts, avec l’espoir secret que le même conte de fées se produirait pour eux. Pour revenir à la scène, un problème majeur se posait alors : Lonnie Donnegan et Tommy Steele venaient de recevoir les récompenses de l’Industrie du disque, décernées chaque année aux meilleures ventes nationales, mais les Compagnies voulaient savoir maintenant qui allait faire le gros boom. Depuis quelques mois, les nouveaux venus étaient de simples étoiles filantes ; un 45 tours ou deux, puis ils retombaient dans l’oubli. Maintenant tout le monde attendait. Et une fois de plus ce fut Larry Parnes qui trouva la solution. Depuis son association avec John Kennedy, Larry avait monté une écurie assez incroyable de « pop singers ». Il prospectait un peu partout à Londres et ailleurs, prenait des jeunes chanteurs en main et créait une image autour d’eu. Il insistait avant tout à ce qu’ils aient un nom qui frappe… Marty Wilde, Georgie Fame, Duffy Power, Vince Eager, Billy Fury, etc. 


Marty Wilde fit une entrée très remarquée dans la profession avec « Endless Sleep », resté depuis un classique du rock anglais. Marty se spécialisa surtout dans les chansons tristes et dans les ballades ; beau garçon, ses passages à la télévision lui firent le plus grand bien, et ses débuts au théâtre ne s’avérèrent pas mauvais du tout. Malheureusement son rôle dans « Bye, Bye Birdie » lui fut plutôt néfaste ; c’était une parodie de sa propre vie de pop star, et ses fans n’apprécièrent pas du tout cette « dégradation théâtrale ». La désaffection du public pour Marty Wilde reporta la faveur populaire sur un des plus gros noms de la Pop-Music britannique : Cliff Richard


Cliff avait une idole, Elvis. Il chantait tout son répertoire, portait comme lui des favoris, jouait de la guitare comme lui. Son premier disque fut « Schoolboy Crush ». Comme « B side », il enregistra « Move it », qui devint son premier tube. Jack Good lui demanda de passer dans on programme ; leur première rencontre fut assez vive. Jack voulait que Cliff abandonne la guitare, et il insistait pour qu’il rase ses favoris. Cliff voulait un compromis. Il abandonnerait sa guitare mais jamais ses favoris. Jack décréta que les deux choses devaient disparaître ou Cliff ne passerait pas dans le programme. Après avoir vu le premier show, Cliff tomba d’accord avec Jack Good. Il ressemblait vraiment trop à Elvis. Ce fut le départ d’une carrière glorieuse qui est loin d’être achevée puisque chaque disque de Cliff atteint régulièrement le Top-en depuis 8 ans.


La carrière cinématographique de Cliff n’est pas moins importante ; son premier film fut « Serious Charge » dans lequel il chantait « Living Doll » un morceau de Lionel Bart, qui se vendit à un million d’exemplaires. Puis il y eut « Expresso Bongo », « The Young ones », « Summer Holiday », « Wonderful life » et une quantité d’autres longs métrages qui furent tous des succès immédiats au box-office. En 1959, Cliff était la vedette d’une émission de télévision très populaire, « Oh Boy », à laquelle participaient aussi Vince Taylor et Billy Fury. Depuis, Cliff a gagné huit fois les référendums qui désignent chaque année le chanteur numéro un pour la Grande-Bretagne. En 1967, il a reçu une récompense spéciale appelée « The Credit to Show-Business », pour ses services rendus à l’industrie, pour son sens de la courtoisie et pour sa simplicité. Cliff n’a jamais été un rocker très turbulent, bien que ses débuts aient soulevé à travers le pays de nombreuses passions ; en fait il devint rapidement le type du gentil garçon bien élevé que chaque mère anglaise aurait souhaité avoir. On était bien loin des émeutes et de la violence de 1956 ! À cela, une autre raison : le groupe le plus populaire de l’époque était composé de quatre jeunes gens très polis et bien habillés, je veux naturellement parler des Shadows.


Tony Meehan, batterie, Bruce Welch, rythmique, Hank Marvin, guitare solo et Jet Harris, basse, s’étaient connus aux Two I’s. Par la suite, Tony Meehan allait être remplacé par Brian Benett et Jet Harris par Brian Locking puis John Rostill. Mais en dépit des changements de personnel, les Shadows restèrent toujours des gentlemen. Et après le style débraillé et voyou de Tommy Steele les teenagers se mirent tous à acheter des lunettes à montures épaisses comme Hank Marvin et à faire des pas de quatre en dansant.


Un nouveau poulain de l’écurie Larry Parnes fit son apparition : Billy Fury. Billy, un caractère solitaire et rêveur, reste une totale énigme pour la Pop-Music. Ses passages en scène étaient du délire d’un bout à l’autre du spectacle. À tel point qu’à Dublin, on lui demanda un jour de calmer quelque peu son jeu de scène ou alors de quitter la tournée. Cependant Billy disait : « Je n’ai jamais fait quoi que ce soit de délibérément sexy. Je me plonge dans la musique et je me laisse aller ». C’était le même genre d’arguments qu’utilisait Elvis Presley aux États-Unis. D’ailleurs, il faut signaler que Billy fut l’un des très rares chanteurs britanniques à être photographié avec le King en personne. Billy participa aussi à des films : « Play it cool » et « I motta horse ». Sa carrière débutée avec « Maybe tomorrow » tint le choc des Beatles trois ans plus tard ; malheureusement Billy perdit rapidement son enthousiasme pour la scène et pour le monde du show-biz. Il obtint des demi-succès jusqu’en 1965 où sa dernière entrée dans les charts à une place honorable fut « In thoughts of you ». À vrai dire Billy n’était pas très courageux et il préférait de beaucoup s’occuper des oiseaux abandonnés et des chiens blessés qui envahissaient son cottage du Sussex.

Craig Douglas et « Only sixteen », Anthony Newley avec les chansons du film « Idle on Parade » passèrent très rapidement. Ceci nous amène à un autre nom important de l’histoire de la « popular music » en Angleterre : Adam Faith

Adam Faith, né Terry Nelhams, se fit connaître avec « What do you want » et demeura au sommet très longtemps. Adam possède une voix douce mais capable d’exploser en un rock endiablé à tout moment. Le groupe qui l’accompagnait alors : les Roulettes. Et tout de suite il faut parler de John Barry. C’était à John que l’on devait les arrangements de « What do you want ». Grâce à lui, chaque disque d’Adam devint immédiatement reconnaissable. À vrai dire, Adam avait mené jusque-là une véritable existence de beatnik. Il hantait les coffee-bars du West End, ayant quitté l’école à 15 ans (il est né en juin 1940) et étant devenu peu après coursier d’une compagnie cinématographique. Il avait même dirigé un groupe de Skiffle, les Worried Men


En réalité, il avait enregistré un disque « Heartsick feeling » qui n’avait pas marché. De retour à l’obscurité des laboratoires de sa compagnie - en tant que « producteur », un beau titre, mais qui ne lui apportait que très peu d’argent - il fut un jour appelé par John Barry qui lui suggéra une audition pour un nouveau programme télévisé de la BBC, « Drumbeat ». Adam arriva sa guitare sous le bras, et comme à Cliff, on lui fit comprendre qu’il valait mieux l’abandonner dans un coin. Le producteur, Stewart Morris lui trouva un visage photogénique et ce fut le début d’une série d’émissions dont Adam devint la vedette. La carrière d’Adam Faith s’est prolongée jusqu’à ces dernières années, son dernier hit étant « Someone’s taken Marie away » ; beaucoup de gens en Angleterre sont persuadés qu’Adam possède les atouts nécessaires à un retour en force, qu’en sera-t-il ? L’avenir le dira…



C’est en 1960 que la Performing Rights Society décida de commencer sa politique de protectionnisme en réaction contre l’invasion de plus en plus intense des chansons américaines. Ce fut un évènement primordial pour la Pop-Music britannique, désormais les maisons d’éditions devraient pousser avant tout les auteurs-compositeurs britanniques et délaisser d’une manière systématique les oeuvres importées d’outre-Atlantique. La radio, la BBC, seule à opérer à l’époque, réduisait au strict minimum les heures de rock afin de diminuer les passages des trop nombreux disques américains dans le Hit-Parade. Cette mesure allait être soigneusement appliquée par le show business tout entier. Deux conséquences logiques en découlèrent : une raréfaction des hits en provenance des États-Unis, Cliff Richard devenant entre 1960 et 1963 la première grande vedette anglaise internationale ; la deuxième conséquence allait être le boom, l’explosion de toute la Pop-Music à partir de 1963. On avait favorisé des talents britanniques ; le rendement n’avait pas été brillant pendant quelques années, mais avec les Beatles, il allait s’avérer payant au-delà de toutes limites.


En attendant, on était pas encore en 1963, l’année de la révolution, l’Année avec un grand A. Pour l’instant, une atmosphère de stagnation se répandait un peu partout dans le monde de la Pop-Music. Eddie Cochran venait de se tuer alors qu’il allait s’envoler de London Airport vers sa terre natale… Le rock britannique souffrait d’un défaut majeur : il était beaucoup trop respectable.

Les Shadows sortirent alors « Apache », le premier rock instrumental à se classer au Hit-Parade. Mais les Shadows amenaient beaucoup plus une technique et des qualités musicales qu’une présence en scène et une ambiance délirante. Joe Brown, un guitariste formidable, changea vite son fusil d’épaule, et après avoir des débuts réels prometteurs en tant que « pop star », se dirigea vers la comédie musicale. Eden Kane fit également une courte apparition avec « Well I ask you » ; John Layton fut ensuite lancé avec une publicité essentiellement basée sur sa ressemblance avec James Dean. Il fut même un jour débordé par une foule de teenagers qui le voyant sortir de sa voiture de sport, crurent un instant que Dean était de retour sur notre terre.



De cette politique négative, on peut aussi retenir un autre aspect ; la publicité des nouveaux venus avant tout dans un style : « Le nouveau Buddy Holly », « Le nouveau Presley » ou « Les nouveaux Everly Brothers ». À ce train-là, le rock ne pouvait plus progresser. Contrepartie normale, le jazz traditionnel repartit en flèche. Chris Barber était toujours présent. Il venait d’épouser Ottilie Patterson une des meilleures chanteuses de jazz d’Angleterre. Il y avait Acker Bill le barbu, un joyeux clarinettiste du Somerset, il y avait Kenny Ball, un trompettiste quadragénaire dont tous les 45 tours pendant deux ans allaient se classer dans les Hit-Parades. Cela semble incroyable aujourd’hui, mais c’étaient ces gens-là qui récoltaient l’enthousiasme des foules et qui remplissaient les salles de spectacle. Les clubs de jazz New-Orleans connurent un développement incroyable à travers tout le pays. Les promoteurs firent des fortunes. Jusqu’à ce qu’ils étouffent la poule aux œufs d’or en devenant trop gourmands ! Les passages à la radio devinrent de plus en plus fréquents. Mais le boom du Trad était basé sur de trop faibles éléments, et les fans se lassèrent rapidement. Naturellement, Kenny Ball et Acker Bill s’installèrent dans une position solide au sein de l’industrie discographique ; mais la plupart des autres groupes s’évanouirent rapidement.


Il faut cependant signaler l’exception des Tornados et de « Telstar ». Ce morceau se vendit à environ sept millions d’exemplaires à travers le monde entier ; c’est après avoir vu à la télévision les premières transmissions du satellite artificiel que Joe Meek composa en quelques instants ce super hit. Mais ici encore, les Tornados furent dans l’incapacité de renouveler un succès identique. Mais alors que Londres avait été depuis toujours le centre de l’industrie disquaire, il se passait une révolution fort intéressante dans le nord du pays, à Liverpool. Alors que dans la capitale l’inspiration dépérissait et que personne n’était plus capable de montrer la direction à suivre, du côté de Liverpool, tout allait fort bien pour le rock’n’roll. Chaque semaine, un hebdomadaire, Mersey Beat, mettait à son tableau d’hommeur les groupes qui attiraient dans les boîtes le plus de monde. 


Et fin 1961, un groupe surnommé les Beatles était régulièrement au sommet, bien que pratiquement inconnu en dehors de Liverpool. À qui doit-on vraiment le lancement des Beatles ? Bob Wooler, le rédacteur en chef de Mersey Beat, fut sans doute le premier à s’intéresser à eux. Il était par ailleurs disc-jockey et connaissait personnellement chaque membre des quelque cent vingt orchestres de rock de Liverpool. En décembre 1960 il avait fait passer les Beatles dans un dancing et immédiatement était devenu un de leurs plus chaleureux supporter, affirmant qu’ils possédaient un physique magnétique et qu’ils étaient des révolutionnaires de la beat-music. Les membres fondateurs du groupe se connaissaient depuis environ quatre ans - par membres fondateurs entendez John Lennon, Paul McCartney et George Harrison - mélangeant le travail de classe et les répétitions. Ils s’étaient même rendus en Écosse pour accompagner Johnny Gentle, la dernière découverte de l’écurie Larry Parnes.


Grâce à un long entraînement à Londres et Hambourg, où ils accompagnaient Tonny Sheridan, les Beatles étaient devenus très habiles de leurs instruments comme dans l’exercice de leurs voix, en raison surtout du fait que les patrons des boîtes germaniques où ils s’étaient produits, Top T’en et Star Club, exigeaient d’eux sept heures de musique sur vingt-quatre ! À ce train-là, leur répertoire était devenu immense : Rock’nRoll, Country and Western, Folk et surtout du Rythme and Blues noir américain.

L’étape suivante dans la carrière des Beatles fut leur rencontre avec Brian Epstein. Il avait été élevé dans une des meilleures public schools du pays et avait suivi les cours de la Royal Academy odf Dramatic Art. Il aurait très bien pu devenir comédien mais après quelques désillusions, il préféra se plier aux désirs de ses parents et aborder le domaine des affaires. Son but était de créer le rayon disques le plus efficace de Liverpool ; lorsque quelques fans locaux vinrent lui demander s’il possédait les disques que les Beatles avaient enregistrés en Allemagne, il se mit à leur recherche. Et quand soudain les demandes se firent de plus en plus nombreuses, Brian commença à se demander à quoi pouvait ressembler ces fameux Beatles ! Les quatre garçons étaient de retour d’Allemagne en juin 1962 et un accueil fantastique leur fut réservé au Liverpool Cavern Club. Brian Epstein se décida à aller jeter un coup d’œil de ce côté. Il fut à la fois impressionné et déçu. Il pensa qu’ils devaient être les garçons les plus débraillés qu’il ait jamais vu. Pas particulièrement polis non plus. Mais il dut reconnaître qu’ils jouaient un rock très pur et que leurs qualités vocales valaient largement leur excellente technique instrumentale. Bien qu’il n’ai jamais pensé à la carrière de manager, il leur propose de s’occuper d’eux.


Après leur avoir appris comment s’habiller et parler, il se mit à chercher un contrat avec une maison de disques. Il invita un des directeurs de chez Decca à venir les entendre… mais celui-ci à son plus grand regret leur préféra un groupe du sud de l’Angleterre : Brian Poole et les Tremeloes. Cependant la chance était du côté des Beatles. Après des semaines passées de maisons de disques en maisons de disques, Brian se rendit un jour au magasin « His Master’s Voice » d’Oxford Street à Londres. Dans ce magasin on pouvait transformer des bandes enregistrées en disques de démonstration. Et le responsable du service trouva les bandes tellement bonnes qu’il recommanda le groupe à George Martin de chez EMI. Rendez-vous fut pris.

George, autrefois flutiste dans un orchestre classique, se rendit compte que cette musique sortait de l’ordinaire. Un contrat fut signé. Fin 1962, « Love me do » sortit sur le label Parlophone. Ce disque ne bouleversa pas l’industrie d’un seul coup, mais lentement, il se hissa jusqu’à la dix-septième place du Hit-Parade. On était encore loin de la Beatlemania. Mais au moins, on commençait à parler du groupe. Ils firent la tournée des salles de presse, impressionnant les journalistes par leur coupe de cheveux, leurs vêtements de cuir noir et leur humour vif et piquant.

Et puis il y eut « Please, please me », « From me to you », « She loves you » et leur premier EP, « Twist and shout », qui se vendit plus que tous les simples qu’ils avaient produit auparavant.


Le Merseybeat était né. Il faudrait presque consacrer un livre entier à ce nouveau « sound » sauvage et rude ; les paroles étaient prononcées avec le fort accent de la région de Liverpool, ce même accent que des millions de jeunes à travers le monde allaient bientôt chercher à imiter. Brian Epstein lançait peu après dans la course au Hit-Parade Gerry et les Pacemakers, Billy J. Kramer et les Dakotas et surtout Cilla Black qui grâce à « Anyone who had a heart » devenait la première chanteuse féminine à atteindre le numéro un depuis des lustres…


D’un seul coup la Pop-Music britannique dirigeait le monde. Des États-Unis, une pluie d’éloges s’abattait sur les Beatles et sur les magnifiques compositions de John Lennon et Paul McCartney. Dès leur premier 45 tours, Ringo Starr (un nom bien connu parmi les groupes de Liverpool) avait remplacé Pete Best à la batterie. Les tournées à travers le pays commencèrent, semant partout l’hystérie et l’émeute. Une constatation nouvelle : alors que depuis dix ans la Pop-Music en Angleterre avait été une musique où l’élément mâle du public se mettait avant tout en exergue, la gent féminine semblait cette fois-ci beaucoup plus concernée. À chaque concert des dizaines de filles entraient en transes à la seule vue de John, Paul, George et Ringo ; désormais dans chaque ville où le groupe se produisait, plusieurs ambulances stationnaient à l’entrée du stade ou de la salle de concert, prêtes à recueillir les nombreuses victimes à la fin du spectacle. 


Les Beatles étaient partout, à la télévision, dans les journaux - on venait même de créer le Beatles book, mensuel entièrement consacré au groupe et à ses activités - à la radio. Toute une industrie se montait sur leur nom ; avec le mot « Beatles », on pouvait assurer une vente record de n’importe quels lessives ou produit de beauté. L’emploi publicitaire le plus étonnant fut sans doute la fabrication du papier peint Beatles, grâce auquel chaque teenager pouvait contempler nuit et jour les visages de ses idoles favorites sur les murs de sa chambre.



Mais pourquoi le phénomène Beatles ? Tout d’abord, parce qu’en 1963, la génération d’après-guerre, trop jeune au moment des débuts du rock, sept ans plus tôt, attendait qu’il se passe quelque chose. Quoi, personne n’aurait pu le dire, mais quinze millions de teenagers, ça cherche une manière de vivre bien à soi, un comportement qui en aucun cas ne saurait s’identifier à celui des adultes ou même des aînés. Et pourtant les Beatles auraient pu plaire aux aînés ; car avant de rencontrer leur manager, John, Paul, George et Ringo étaient de vrais rockers. leurs premiers cachets, il les avaient employés à s’acheter un arrachement complet de cuir noir ; leurs idoles d’alors : Presley et Carl Perkins ; leur langage effleuraient sans cesse la grossièreté. S’ils étaient restés ainsi, ils n’avaient aucune chance de percer. Heureusement pour eux, Brian Epstein transforma intégralement leur image. Il les força à abandonner le cuir pour des tenues plus civilisées : costumes de velours avec des vestes sans col, chemises roses, cravates noires, cheveux longs mais très soignés et bien coupés. Du même coup ils devenaient les leaders des mods.


Les mods - pour modernes - se définissaient avant tout par leur attitude ont-rockers. À l’opposé de ceux-ci, leur mise était recherché, souvent sophistiquée. Ils sortaient dans des clubs bien à eux ; leur moyen de déplacement : le scooter, en général bardé de phares, de klaxons et d’un tas de gadgets qui en faisaient plus une pièce de musée q’un véhicule à deux roues !

Et il faut le reconnaître, la majorité des jeunes étaient « mod ». Leur condition sociale - petite et moyenne bourgeoisie - les prédisposait à cet état de chose. Même dans la classe ouvrière, où se recrutait la plupart des rockers, ils commençaient à s’implanter solidement.


Seconde raison du phénomène Beatles : leur acceptation presque immédiate par les adultes. La principale raison, nous l’avons déjà dit, fut sans doute leur tenue et leur attitude correcte à la télévision comme dans les journaux. Et puis les éléments les plus âgés de la population en avaient aussi peut-être assez de cent ans de puritanisme, de victorianisme et de contrainte : voir leurs enfants se défouler, ça les soulageait en même temps ! Beaucoup d’entre eux eurent le bon goût et l’intelligence de reconnaître aux Beatles un talent musical certain ; lorsque la reine mère et toute la famille royale suivirent l’exemple de leur bon peuple, la Beatlemania devint Outre-Manche une institution officielle, consacrée, à laquelle tout sujet britannique pouvait se livrer sept jours sur sept, même en-dehors des heures ouvrables des « public houses » !


Vers la fin de 1963, les Hit-Parades anglais étaient sous la complète domination des groupes de Liverpool, Freddie and the Dreamers, les Searchers, Gerry ans the Pacemakers, les Merseybeats… Le Dave Clark Five venait d’obtenir u n hit massif : « Glad all over ». Dave Clark était l’exception qui confirme la règle ; cockney originaire de l’East End, il s’était bâti une solide réputation à travers tous les danse-halls londoniens. À chacun de ses déplacements, une cohorte féminine l’accompagnait ; sa popularité grandit encore après son second hit, « Bits and Pieces ». Jouant à la fois le rôle de batteur, chanteur, directeur artistique et financier du groupe, il devint rapidement millionnaire comblé. Son tour de force fut surtout de savoir imposer son orchestre au marché américain, où encore aujourd’hui il tient une place de choix aux côtés des Beatles et de Herman’s Hermits.


D’une autre ville d’Angleterre, les Hollies apparaissent avec « Stay ». Ces cinq jeunes garçons originaires de Manchester avaient trouvé un « sound » très distinctif, basé principalement sur l’association vocale d’Alan Clarke - chant -, Graham Nash - guitare rythmique - et Tony Hicks - guitare solo -. Grâce à une droite cohésion au sein du groupe, les Hollies renouvelèrent habilement leur matériel et, en 1967, ils demeurent un des ensembles les plus solides en Angleterre. Des titres comme « On a carrousel » et « Carrie-Ann » leur ont permis d’atteindre le Top-Tel sans difficulté, quatre ans après leur premier succès. En Angleterre c’était maintenant la folie : le Pop-Music s’installe partout. Un vent de liberté soufflait sur les côte anglaises. Or, souvenez-vous qu’en matière de radio, une station était reine, la BBC. Il existait bien une radio commerciale, Luxembourg anglais, mais ses émissions n’avaient lieu que le soir de 20h à 3h du matin. Il fallait remédier à cet état de choses. 


Le dimanche 29 mars 1964, jour de Pâques, la nation entière apprenait à sa plus grande surprise qu’une station pirate était née. Radio-Caroline sur 259 m, de 6h du matin à 20h, proposait aux jeunes, et aux moins jeunes également, un programme continu de Pop-Music, présenté sur un ton décontracté, humoristique et bourré de gimmicks. C’en était fini de la radio de papa ! Bientôt d’autres stations allaient suivre l’exemple de Caroline : Radio-London, Radio-England, Radio-Scotland, Radio-City, etc. Il y aura jusqu’à dix stations pirates. Le rôle des radio « off-shore », au-delà des côtes, au-delà de la limite des eaux territoriales, fut primordial dans l’évolution de la musique populaire ; la BBC se contentait de programmer les principales vedettes du Hit-Parade, les gros noms : Cliff Richard et les Shadows, Billy Fury, les Beatles… Les stations pirates accordèrent leurs antennes aux disques les moins commerciaux et aux nouveaux groupes qui, sur le poste national, n’avaient aucune chance. Le succès de disques comme « Mr Tambourine man » (les Byrds), « Shotgun wedding » (Roy C), « Winchester Cathedral » (New Vaudeville Band) est dû avant tout aux pirates. Les stations-pirates, à cause de leur exacte connaissance de ce qui se passe aux États-Unis et ailleurs dans le monde ont toujours été à l’avant-garde de l’événement pop.


Cela dit, parlons du développement des shows télévisés sur la BBC 1 et sur la chaîne commerciale, la ITV. Les deux shows importants de la station officielle devinrent rapidement « Top of the Pops », émission du jeudi consacrée aux groupes du Hit-Parade, et « Thank you Lucky Star », programme plus général du samedi après-midi. Mais l’émission que des millions de teenagers attendaient avec la plus grande impatience, c’était sans aucun doute celle de Cathy Mc Gowan, « Ready, Steady, Go ». Pendant plus de deux ans RSG demeura le meilleurs spectacle pop européen ; puis vint une période de stagnation après laquelle le programme fut supprimé. Aujourd’hui, c’est « Top of the Pops » qui a repris le flambeau, talonné de près par « Juke Box Jury » cette émission où diverses personnalités du show-business viennent formuler leur opinion sur tel ou tel nouveau disque.


Pendant que les Beatles et les dizaines d’autres groupes quittaient les bords de la rivière Mersey pour envahir les studios londoniens, non loin de la capitale, à Richemond précisément, une autre aventure prenait forme : je veux parler du Rythm & Blues et de ses représentants de choc : les Rolling Stones. Tout avait commencé deux ans auparavant, et devinez dans quel orchestre : le Chris Barber Jazz Band, naturellement ! Eh oui, une fois encore il y avait un musicien mécontent au sein du groupe. Cette fois son nom n’était pas Lonnie Donnegan, mais Alexis Korner qui y jouait de la guitare. Alexis avait pris pour maître musical Elmore James, l’un des rois du city blues de Chicago. Décidé lui aussi à former son propre orchestre, il s’associe avec plusieurs musiciens qui partagent ses goûts : Cyril Davis, Long John Baldry, Jack Bruce, Ginger Baker, Ronnie Jones, et crée l’Alexis Korner Blues Incorporated. À l’époque il est un des très rares ensembles à interpréter ce style musical. Seul Alex Harvey et son Blues Band le rejoignent dans la tradition du « down home blues », à la suite de Howling Wolf et de Jimmy Reed



Alex Harvey a fait ses débuts à Hambourg au Star Club (c’est d’ailleurs là, en public que sera enregistré son premier album) ; de son côté, Alexis Korner est président au Marquee Club, cette nouvelle boîte de Wardour Street qui deviendra célèbre par la suite. Or un jour, Alexis reçoit une bande enregistrée par une petite formation de la banlieue sud de Londres : du meilleur Rythm 1 Blues à la Buddy Waters, Chuck Berry et Bo Diddley ! Très impressionné, il invite le groupe en question. Mick Jagger, Keith Richard et Dick Taylor se présente ; ils viennent de choisir leur nom de scène d’après un vieux morceau de Buddy Waters. Désormais ils sont les Rolling Stones. Alexis les introduit auprès de son batteur Charlie Watts et d’un autre fan de R’n’B, Brian Jones. Voilà, nos cinq Stones sont au complet. Dick Taylor sera remplacé un an plus tard par Bill Wyman, qui donnera au groupe sa constitution définitive. Ensemble ils vont lutter ; ils mangeront de la vache enragée pendant deux ans, subsistant de quelques shillings par semaine, se nourrissant de « fish and chips », matin, midi et soir. Puis c’est la chance de leur vie : Giorgio Gomlski les engage à l’Hôtel de la Gare, à Richmond. 


Peter Jones, qui était présent au départ de leur carrière raconte :

- Je fus invité ce dimanche-là au tournage d’un film d’avant-garde produit par Giogio Gomelski et dont les Stones étaient les vedettes. Je déjeunai avec Brian Jones, Mick Jagger, Keith Richard, Charlie Watts et Bill Wyman et ils me dirent alors combien ils devenaient populaires dans le coin de Richmond ; néanmoins, ils n’arrivaient pas à décrocher un contrat d’enregistrement. Je leur ai promis de les aider dans la possibilité de mes moyens… Je parlai ensuite à Andrew Oldham, un jeune homme dynamique et efficace qui avait participé à la campagne de promotion des Beatles. Je lui recommandai les Stones et lui conseillai d’aller les voir le plus rapidement possible. Ce qu’il fit en compagnie d’un agent réputé, Eric Easton. Ils furent si vivement impressionnés qu’ils engagèrent le groupe sur le champ. Ils produisirent leur premier disque eux-mêmes, et le vendirent ensuite à Decca !

Ce premier disque, c’était un classique de Chuck Berry, « Comme on ». Le succès ne fut pas foudroyant, mais il permit à ce titre d’atteindre la 30e position dans les charts. En tous cas, il fit assez de bruit pour attirer les Beatles à Richmond. Pour eux aussi les Stones étaient une révélation. John Lennon et Paul McCartney leur proposèrent une de leurs premières compositions, « I wanna be your man ». Avec le battage de la presse, à la télévision qui révélait à des millions de spectateurs effrayés les têtes incroyables de Mick Jagger et de ses acolytes, mais aussi parce que leur musique était sauvage et jeune, les Stones firent un malheur. « I wanna be your man » atteignit le Top-Tel. Et plus ils devenaient populaires auprès des teenagers, plus les parents les haïssaient ! Les Beatles étaient mignons ; les Stones avaient de vraies têtes de sauvages. Les Beatles étaient bien habillés ; les Stones arrivaient en scène n’importe comment, en jeans, en foulards de soie, en veste aux couleurs criardes. Les Beatles écrivaient de jolies mélodies ; les Stones inscrivaient à leur répertoire une majorité de rocks sauvages et débridés. Et puis, à la fin, ils étaient vraiment schoking ! Absolutly revolting ! On fit d’abord courir le bruit qu’ils ne se lavaient jamais. Puis des scandales éclatèrent un peu partout ; les gros titres des quotidiens annonçaient régulièrement : « Refoulés d’un grand restaurant parce qu’ils s’y présentaient en T-Shirt » ; « Arrêtés alors qu’ils se soulageaient la vessie sur les pompes à essence d’une station-service » ; « Brian Jones aurait sept enfants illégitimes » ; « Interrogés à Juke Box Jury, ils répondent par des grognements inintelligents ».


La presse à sensation, toujours friande de ce genre d’événements, suivait les Stones à la trace dans l’espoir, à chaque instant, d’obtenir des potins défrayant la chronique. Cette mauvaise publicité n’empêchait pas leur cote de monter à un rythme vertigineux auprès de leurs fans. Anti-conformisme et jeunesse sont des mots pratiquement synonymes. cependant, toujours pas de numéro un. Tous leurs disques, « Not fade away », « It’s all over now », « Little red rooster », flirtaient avec la première place mais ne l’atteignaient jamais. Il fallut attendre janvier 1965 et une composition de Mick et Keith « The last time », pour qu’enfin ils touchent le sommet du Hit-Parade britannique.



La raison de ce barrage systématique dans les classements nationaux : les parents, qui représentaient un marché tout aussi important que les moins de vingt ans, étaient résolument contre. Ils auraient tous acheté « A hard day’s night » mais jamais « Satisfaction » ! Et encore aujourd’hui, les Stones ont gardé cette image d’anti-conformisme provocateur qui les distingue tellement de la masse des autres groupes. Que ça soit des perquisitions de la police pour détention de stupéfiants, ou, d’une manière moins sérieuse, leur refus de participer au final du Palladium Show, les cinq gaillards font toujours parler d’eux. Et tandis que les Beatles semblent définitivement retirés du monde du spectacle - sauf en ce qui concerne les enregistrements - les Rolling Stones continuent leurs tournées dévastatrices à travers les cinq continents. De fait, ils sont cinq bêtes de scène extraordinaires, les seuls à ma connaissance capables de déclencher encore le délire général, comme il y a trois ans. Il suffit de se souvenir des quatre passages à l’Olympia qu’ils ont effectués en octobre 1964, avril 1965, mai 1966 et lors de leur dernière venue dans la capitale, en avril 1967 ! Il suffit de se souvenir des émeutes de l’Albert Hall à la fin de l’année dernière ! Les Stones sont cinq légendes vivantes.


Mais revenons un peu en arrière. La révolution culturelle commencée par les Beatles n’a pas eu que des conséquences strictement artistiques et musicales. Elle a été beaucoup plus loin : elle a suscité chez les jeunes Anglais, puis à travers le monde entier, une prise de conscience générale, la découverte d’un univers propre aux teenagers, un univers en réaction contre celui des adultes. la première manifestation de ce comportement a été le développement extraordinaire de la mode à partir de 1964.



Si la mode fut une première prise de position, le Révolution pop s’engagea bientôt dans une voie réellement sérieuse et profonde avec l’amorce du mouvement beatnik et l’arrivée en force en Angleterre d’une forme musicale jusqu’alors très américaines, le protest-song. Il avait trouvé des défenseurs convaincus parmi une élite de folk-singer : Phil Ochs, Tom Paxton, Eric von Schmidt, Mark Spoelstra et avant tout Joan Baez et Bob Dylan.

Or, en avril 1965, ce dernier faisait une entrée fracassante dans les Hit-Parades britanniques avec « The times they are-a-changing », les temps vont changer… Suivi par Joan Baez, « They but for fortune » et par une copie anglo-saxonne : Donovan et son « Universal soldier ». Pendant tout l ‘été, l’Angleterre vécut au son des douze cordes, des harmonicas et des discours pacifistes que Joan Baez elle-même était venue prononcer contre la guerre au Vietnam. Sir Bertrand Russel organisa un meeting pacifiste qui remporta un succès monstre à Trafalgar Square. La BBC était désormais obligée de bannir de ses programmes des chansons telles que « Eve of destruction » par Barry Mc Guire ou « The sins of family » par PF Sloan. Ces mêmes morceaux soutenus par les stations-pirates grimpaient allègrement, malgré l’interdit officiel, vers le sommet du Hit-Parade. Les Hedg-Hoppers Anonymous proclamaient sinistrement :

« It’s good news week, someone’s dropped a bomb somewhere »

« Contaminating the atmosphere and darkening the sky… »

Les temps étaient vraiment en train de changer…


Parallèlement, le Rythm & Blues continuait sa carrière par le truchement de nouveaux groupes : Manfred Mann, Spencer Davis Group, les Kinks, les Pretty Things, les Moody Blues, Georgie Fame, Chris Farlowe, les Yardbirds et les Animals. Les Small Faces, ceux-ci, originaires de Newcastle on Tyne défendaient surtout les couleurs du blues traditionnel avec leur hit, « The house of the rising sun » et une pléiade de morceaux empruntés à John Lee HookerDimples », « Boom boom », « Maudie »), Memphis SlimGoing down slow ») et Ray CharlesTalking about you », « Halleluhia », « I love her so », « The right time »). Les Yardbirds, en obtenant leur premier succès avec « For your love », perdaient leur guitariste solo, Eric Clapton, un puriste du blues dont le « feeling » et la technique instrumentale faisaient déjà dire de lui qu’il était le meilleur. Eric rejoignait bientôt John Mayall et ses Bluesbreakers, le seul orchestre britannique à avoir pleinement assimilé le « big city blues » de Chicago.



D’autres groupes au style plus édulcoré connaissaient aussi leur heure de gloire : les Honeycombs, les Fortunes, les Seekers. Mais ce sont les Walker Brothers qui atteignaient le sommet avec des ballades d’une production similaire à celles de Phil Spector : « When my ship is coming in », « The sun ain’t gonna shine any more »…

À partir de cette année 1965, la notion de « sound » va se préciser de façon plus nette. Que ce soit les groupes de Liverpool ou ceux de Rythm & Blues, chaque ensemble possédait déjà une sonorité bien particulière qui le distinguait plus ou moins de ses voisins. Mais ce « sound » était en définitive assez naturel, basé sur une combinaison de voix ou sur un style très personnel de guitare. Ce sont les Rolling Stones qui vont commencer à expérimenter de nouvelles techniques, surtout avec « I can’t get no satisfaction » et l’usage de la buzz-box. Ce petit appareil permet d’obtenir une sonorité vrombissante, similaire à celle de saturation de l’ampli, alors que justement celui-ci n’est pas à saturation. « Satisfaction », est l’un des plus gros tubes de l’histoire de la Pop-Music, le trait de génie de Mick Jagger, Keith Richard et leur manager-producteur Andrew Oldham. C’est également à cette époque que d’autre part Jeff Beck, avec les Yardbirds, se lançait avant tout le monde sur la piste, depuis rebattue, des sonorités orientales.


Cependant le fait majeur de l’année, conséquence logique du mouvement « protest », demeure le retour en force des Américains. Cela faisait deux ans qu’ils n’avaient obtenu de hit important ; les Byrds avec « Mr Tambourine man », une composition de Dylan, venaient sauver l’honneur de leur pays. En octobre, la même année, Sonny and Cher effectuaient une tournée triomphale en Angleterre, peu après leur numéro un, « I got you babe ». Et les Anglais découvrent alors une Amérique qu’ils ne pouvaient imaginer. On leur avait raconté que là-bas tout individu aux cheveux sur les épaules se faisait conspuer dans la rue, était traité en paria ; des groupes de rock britanniques avaient eu en trounées des expériences plutôt désagéables. Bref, tout un chacun pensait que de l’autre côté de l’Atlantique le puritanisme maintenait encore sa mainmise sur la jeunesse. Or, choc, les premiers contingents de hippies débarqués à London Airport s’avéraient être tout aussi dingues que leurs homologues anglo-saxons, parfois même bien plus. Sonny and Cher étonnèrent par leur habillement aux couleurs vives, leurs costumes en fourrure, leurs vestes indiennes à longues franges. Qui plus est, la majorité des teenagers d’Outre-Atlantique portaient les cheveux plus longs qu’en Grande-Bretagne. C’était là un coup de boomerang auquel la béat-génération anglaise s’attendait peu. Et puis il y avait le fameux problème de la drogue dont nous reparlerons plus tard…



Mais en Angleterre, une seconde invasion « Made in the States » commence à déferler. Elle n’a d’ailleurs strictement rien à voir avec le protest. Ses représentants : Otis Redding, Wilson Pickett, James Brown, Solomon Burke ; cela s’appelle le « Rock’n’Soul » et deviendra quelques mois après le « Soul » tout court. Jusqu’alors en Angleterre seuls des groupes comme Georgie Fame et ses Blue Flames et Zoot Money’s Big Roll Band pratiquaient un Rythm’n’Blues très proche du jazz - façon Jimmy Smith, Brother Jack Mc Duff, Jimmy Mc Griff -. Mais l’arrivée sur le marché britannique de ce genre musical va renouveler le répertoire de centaines de formations. Les standards ne seront plus « Smokestack lightning », « I’m a man » et « Too much monkey business » mais « Knock on wood » ou « How sweet it is », venait des grands courants Stax ou Tamla Motown.


Heureusement les Beatles redressent une situation qui aurait pu devenir inquiétante grâce à leur album « Rubber Soul » ; extraits de ce 33 tours, « Michelle » et « Girl » seront deux gros hits internationaux. Mais l’influence américaine est irréversible ; Nancy Sinatra et son célèbre papa atteignent à leur tour le sommet du Hit-Parade avec « Theese boots are made for walking » et « Strangers in the night ». Puis vers le milieu de 1966, l’engouement pour la musique indienne, pour le « sound » du sitar remet tout en question. Donovan prêche en faveur de cet instrument depuis des mois ; George Harrison est parti aux Indes étudier l’art du raga avec Ravi Shankar ; les Rolling Stones sont à nouveau numéro un avec « Paint it black » ; enfin le chef-d’œuvre, ou plutôt l’un des chefs-d’œuvre des Beatles, sort ; il s’agit de l’album « Revolver » et l’une des plages, « Love you to », présente George au sitar, accompagné de Anil Bhagwat au tabla (petits tambours indiens).


À peu près en même temps, les Rolling Stones produisaient l’album le plus intéressant de leur carrière, « Aftermath ». Ici encore le sitar est utilisé ainsi que divers instruments tels le clavecin, le dulcimer, les marimbas… D’ailleurs la tendance générale des groupes de tête en Angleterre est maintenant de chercher de nouveaux sounds, d’expérimenter les instruments les plus hétéroclites, de produire des sonorités qui intriguent et séduisent le jeune amateur de Pop-Music. Ceci explique peut-être le succès du « sound » indien, succès qui dure toujours puisque la musique psychédélique d’aujourd’hui lui doit encore beaucoup de son inspiration. Succès peut-être aussi inexplicable en raison des connections de l’univers oriental avec la drogue.


Sans que l’emploi de la drogue soit aussi répandue en Angleterre qu’aux États-Unis, il existait déjà depuis plusieurs années le problème des pilules, des « purple hearts ». À l’origine souvent utilisée par les amateurs de jazz moderne, la benzedrine était connu surtout sous l’appellation « blue hearts ». Le mouvement mod, prenant l’extension qu’on sait avec les Beatles en 1963, fit des « blue hearts » devenus « purple hearts », l’un des divertissements favoris. Dans les boum, dans les clubs du West End, aucun difficulté à cette époque pour se procurer le dangereux excitant, dangereux parce qu’il peut provoquer des arrêts cardiaques. Les journaux nationaux étaient conscients de l’ampleur de la question et lui accordaient fréquemment leurs colonnes. Même les journaux pop spécialisés comme « Rave » et le « New Musical Express », devenu entre temps le premier hebdomadaire du show business britannique, consacraient d’importants articles à la drogue. Cependant la situation devint réellement sérieuse à partir de l’apparition du LSD, vers la fin de 1965. L’utilisation importante de cet hallucinogène dans les milieux universitaires américains et l’énorme battage de la presse à sensation à son propos contribuèrent énormément à sa propagation. Tout à coup, sans que la plupart des gens sachent pourquoi, il devint très à la mode d’avoir fait un « voyage ». Il devint également « dans le coup » de créer des chansons inspirées, ou enregistrées sous l’effet d’un hallucinogène ; ou des chansons ou le texte comporte un double sens comme « Epistle to Dippy » de Donovan. Les Beatles virent alors « A day in a life » interdit sur presque toutes les antennes des deux côtés de l’Atlantique.



Au printemps de 1967, les arrestations de Steve Marriot des Small Faces, de Mick Jagger, Keith Richard et Brian Jones, des Rolling Stones, firent rebondir le problème ; la police prenait des mesures exemplaires. Pourquoi la drogue ? Pour trouver des émotions fortes ? Par défiance à l’égard des parents ? Pour faire comme le voisin ? Peut-être. Mais il y a aussi la prise de conscience beaucoup plus précoce d’un monde instable, d’un climat d’insécurité général en dépit du confort bourgeois. Il ne faut pas oublier la régression progressive des idéaux qui animaient les générations précédentes. La disparition des croyances religieuses dans la vie de nombreux jeunes, la guerre, la soif de vivre heureux dans un monde qui ne l’est pas, cela explique beaucoup de choses. Qu’est-ce que cela à voir avec la Popo-Music ? Tout simplement que celle-ci se fait l’écho d’un problème humain, d’un cri d’angoisse de notre siècle. Certes, elle demeure une musique de danse, mais elle dépasse aussi ce stade. Elle devient un moyen de communication entre êtres humains qui affrontent les mêmes problèmes. Les Beatles ont contribué magistralement à cette évolution et leur dernier album, « Sergeant Pepper’s lonely hearts club band », dépeint, en un magnifique tableau, la société contemporaine ; le talent artistique de John Lennon et Paul McCartney décrit La Comédie Humaine du XXe siècle comme Balzac le faisait dans ses romans. À ce niveau on peut sans hésiter parler d’art. La question se pose donc : est-ce que la Pop-Music va devenir un art à part entière ?


Il ne faut pas perdre de vue que le show-business est, pour l’instant du moins, une activité commerciale avant tout. Mais le fait que les Beatles, Dylan, les Stones soient présents au sommet, c’est bien la preuve que la valeur artistique et le talent demeurent un facteur essentiel du succès. En Angleterre, l’évolution de la musique populaire vers un art complet s’appelle aujourd’hui comme en Amérique : « Psychedelic ». On peut en effet considérer que depuis une quinzaine d’années, l’élément de base dans un spectacle pop, c’est le côté musical. La partie visuelle est encore embryonnaire, à part quelques très rares exceptions comme James Brown ou les Rolling Stones. Or en ce moment à l’UFO, le club d’avant-garde de la capitale britannique ont lieu simultanément avec les États-Unis, les premiers soubresauts d’un show beaucoup plus complet où les éclairages jouent un rôle primordial et dans lequel des essais de chorégraphie ont été tentés.


Le Pink Floyd est l’un des premiers ensembles qui aient compris cette évolution. Le groupe comprend un projectionniste qui élabore les diapositives, ces jets de lumière qui dessinent sur chaque membre du groupe de fantasmagoriques marbrures multicolores. La musique est un compromis du rock, de sons indiens et de musique concrète ou électronique. Un happening instrumental permanent. L’expérience est passionnante, et si l’on considère qu’elle ne fait que débuter, on peut penser que d’ici peu le grand public aura l’occasion de participer à un spectacle total, beaucoup plus riche en émotions artistiques plus intenses et plus profondes.


Citons encore, dans ce même mouvement, un chanteur qui est en passe de devenir l’une des principales vedettes anglaises, Jimi Hendrix. Curieux transfuge du Rythm & Blues noir américain, il est devenu, avec l’apport anglais, la tête de file du mouvement psychedelic dans ce pays. Son petit groupe, le Jimi Hendrix Expérience, avec ses vêtements multicolores et ses coiffures crêpées et gonflées, sont absolument extraordinaires ; leur jeu de scène est réellement délirant : Jimi serre sa guitare contre lui comme si c’était une femme ; il la caresse, la frotte, la mord dans l’atmosphère prenante d’une sensualité exacerbée. D’un point de vue purement musical, ses morceaux comptent parmi les plus avancés (« The wind cries Mary »). Jimi Hendrix ou les Pink Floyd préfigurent sans aucun doute possible, avec les Beatles, ces éternels précurseurs, ce qu’il y a de plus sûr dans l’avenir de la Pop-Music anglaise. (Spécial Pop, 1967)



LA FRANCE


TOUT A VRAIMENT COMMENCÉ EN FRANCE PAR UNE CHAUDE SOIRÉE DU PRINTEMPS 1960

À la fois abattus et énervés par cette insolite vague de chaleur, les Français devant leur poste de télévision, consomment machinalement un programme de variétés. Dalida italianise un refrain sucré, les flons-flons néo-orientaux de « Mustapha » entend de secouer la torpeur des téléspectateurs. C’est alors que Line Renaud présente un « nouveau ». Il est grand, très blond. Ses longues jambes sont étroitement moulées dans du cuir noir. Il a le trac. Soudain, il attaque : « T’aimer follement » dans un fracas de guitares électriques, soutenu par une rythmique déchaînée. Il halète, il hoquète, se balance, se déhanche et, apothéose, se roule par terre. Les adultes croient à une plaisanterie. Les jeunes savent déjà que c’est sérieux. Le nom de ce grand blond, un nom qui « sonne » américain, se grave dans leur mémoire : Johnny Hallyday. Dès le lendemain, les ondes de choc de l’événement vont se propager. Dans les lycées, les usines, les bureaux, la France de moins de vingt ans discute avec passion. Un seul sujet cristallise sa fièvre : Johnny Hallyday. des milliers de jeunes Français participent ainsi à la naissance d’une Idole, leur première Idole. Et par ricochet, prennent conscience d’eux-mêmes. le phénomène que certains considéraient comme spécifiquement anglo-saxon, fait irruption chez nous avec brutalité, porté comme ailleurs par le rythme dévastateur de cet Esperanto des jeunes : le Rock’n’Roll.


Dès 1957, le Rock français a des précurseurs. Travaillant en ordre dispersé, ne disposant que d’une audience limitée, ces défricheurs intrépides poussent des pointes en direction des Music-Halls et des maisons de disques. Honneur tout d’abord, au courage malheureux. Transfuge des terrasses de cafés, Danyel Gérard, le premier, tente la grande aventure avant que l’armée ne réduise sa voix au silence. Il passe à l’Olympia, aux « N°1 de demain » (ancêtre des « Musicorama ») d’Europe N°1. Cette apparition suffit pour que quelques fans reconnaissent en lui un fils du Rock’n’Roll et un frère du « King » auquel on l’associe bientôt dans un Club Elvis Presley - Danyel Gérard. Il enregistre début 1958 « D’où viens-tu Billy Boy ? » - Les paroles sont signées Boris Vian. C’est sans doute le premier disque de Rock français (Claude Perin, alias Danny Boy, reprendra le titre et le gravera chez Ducretet-Thomson). Poursuivant sa route épineuse, Danyel Gérard sort dans l’indifférence générale un second disque « Oh ! pauvre amour » dont Sacha Distel fera, lui, un succès sous le titre « Oh ! quelle nuit ! ». Inconnu, Danyel Gérard l’est toujours, lorsqu’en mai 1959 il s’en va accomplir son service militaire. Vingt-huit mois de Grande-Kabylie lui vaudront bien malgré lui l’auréole du pionnier malchanceux. Il restera à l’écart de la grande explosion des années 60_61.


Six mois après « D’où viens-tu Billy Boy » Decca tente de lancer « Rockin Richard » : Richard Anthony. Il n’a pas le physique d’une Idole mais il sait déjà chanter. Il interprète quatre adaptations : « Stupid Cupid » (Neil Sedaka), « You are my destiny » (Paul Anka), « Peggy Sue » (Buddy Holly) et « Susy Darling ». Le disque passe inaperçu. Mais Richard Anthony dont la personnalité s’affirme, grave coup sur coup « La do da do » et « Nouvelle vague », qui le catapulte hors de l’anonymat. Avec « Pauv’ Jemy » enfin, Richard trouve le ton et s’engage dans la voie du succès.


À la même époque, au Golf Drouot, vont s’écrire les pages les plus exaltantes du Rock français. Cet ancien Golf Miniature des grands boulevards, Henri Leproux va d’abord le transformer en club, dès 1955 - un club réservé aux jeunes et où va s’accomplir la grande révolution de notre musique de rythme. À Henri Leproux, ce visionnaire entreprenant, il aura suffi pour semer le grain, d’un juke-box qui diffuse à longueur de journée les derniers succès du Rock américain. Et pour faire lever la moisson, de ménager au cours des après-midi et des soirées dansantes quelques entractes, pendant lesquels jeunes musiciens et chanteurs vont se produire. Le cérémonial est à l’image de la maison, simple et amical. Tout le monde a le droit de prouver son talent. Les copains, tapant dans leurs mains, marquant le rythme du pied, encouragent les « artistes » de toutes leurs forces, de toute leur foi. Les guitares, bien souvent, ne sont que des « casseroles » d’occasion, et les « Charleston » bonnes à mettre au rebut. Mais l’essentiel, c’est d’y croire. Et on y croit. On a 15 ans, ou 18, ou 20 ; on est lycéen, employé, fauché ou bien l’on attend en tuant le temps « l’appel sous les drapeaux ». On s’appelle Eddy Mitchell, Dany Logan, Long Chris, Johnny Hallyday.


Johnny qui habite à deux pas vient au « Golf » en voisin. Il ne sait pas encore que c’est dans ce creuset fraternel que naîtra son énorme carrière. Seuls ou en groupes, les rockers s’apprêtent désormais à donner l’assaut aux maisons de disques. L’enregistrement reste en effet le seul moyen d’atteindre un véritable auditoire, et la notoriété. Johnny Hallyday, après le fameux radio-crochet du Marcadet-Palace (30 décembre 1959) signe un contrat chez Vogue. Son premier disque, un 45 tours, sort le 14 mers 1960. Titres marquants : « T’aimer follement », version française de « Makin’ Love », et « Souvenirs - Souvenirs ». Et, le 20 septembre, à l’Alhambra, ce sont les grands débuts parisiens de Johnny ; il est la vedette américaine d’un « grand » du rire : Raymond Devos. Novembre 1960 : Johnny connaît ses premiers triomphes à l’Alcazar de Marseille. Philips mijote le lancement de Rocky Volcano. Barclay auditionne cinq garçons faméliques : « Eddie Dans et les Daners » : trois guitares électriques, une batterie simpliste et un chanteur à la chevelure flamboyante : Eddy Mitchell


Le scepticisme règne dans le studio. les garçons attaquent « Be bop a Lula » (super classique du Rock américain), enchaînent sur « Tant pis pour toi » (le « Wild cat » de Gene Vincent), terminent par le non moins fameux « Johnny B. Good ». Dès le lendemain, Eddie Barclay convaincu par son directeur artistique Jean Hernandez, signe au groupe un contrat de trois ans. Répétitions, mise en place par un chorégraphe américain… Un mois plus tard, en décembre, est prêt le disque du premier groupe de Rock français qui s’appellera « Les Chaussettes Noires », Eddie Barclay, en effet, a discrètement négocié avec Jean Prouvost - le P.D.G. de la Lainière de Roubaix, la puissante entreprise textile du Nord-. On écoulera à l’unisson le Rock’n’Roll et un stock important de chaussettes « Stem ». Une myriade de petits groupes d’amateurs va naître alors dans toute la France, des milliers de guitares électriques, des « caisses claires » et des amplis vont se vendre. des milliers de jeunes vont faire des rêves dorés de gloire rythmée. Une « saine » émulation va pousser les maisons de disques à sortir des disciples de Johnny Hallyday, des « Chaussettes Noires », de Richard Anthony.


Frankie Jordan, chez Decca, enregistre quelques titres. Pour l’un d’eux « Panne d’essence », il fait appel à une ingénue inconnue : Sylvie Vartan. Pathé-Marconi mise sur un groupe dont le chanteur, originaire de Nice, a tenté de s’embarquer pour les U.S.A., espérant y rencontrer son idole Elvis Presley. Le groupe est baptisé « Les Chats Sauvages », le chanteur prend pour nom Dick Rivers. C’est ainsi que Presley se nommait dans l’un de ses précédents films. Avec « Le Jour J », les « Chats Sauvages » rejoignent le peloton de tête. Il y aura aussi Danny Boy et ses Pénitents, les PiratesJet », « Je bois du lait »), les Vautours, Daniel Gérard (retour de l’armée) et ses Dangers. C’est la folie des groupes.


On pouvait affirmer, en ce début de l’année 61, que le Rock avait acquis son droit de cité, à Paris tout au moins. Il préparait même ses premières assises : le premier Festival du Rock, le 24 février, au Palais des Sports. À l’affiche : Johnny Hallyday, les « Chaussettes Noires », Frankie Jordan. Vogue en profita pour enregistrer Johnny sur scène, un 33 tours en public, le premier du genre. Le festival, par son succès, sonne l’heure de la grande invasion nationale du Rock. La tournée de Johnny Hallyday à travers le pays se situe immédiatement après. Le jeune maître français du Rock et ses non moins jeunes troupes remporteront toutes les batailles. La campagne de France sera victorieuse de bout en bout. Le succès est tel que très souvent l’enthousiasme des fans tourne au tumulte. Les teenagers bougent. Ils explosent même ; tout comme les grandes lacrymogènes à Montbéliard ou les vitres pulvérisées en Arles. D’une ville à l’autre, le scénario se répète, immuable : les jongleurs et les illusionnistes se font huer, en première partie. L’inquiétude peu à peu gagne les « élites » locales, les notables et leurs épouses, placés aux premiers rangs. Puis les jeunes affluent du fond de la salle vers la scène dès que Johnny fait son entrée. Les premières vagues entrent en contact avec un service d’ordre rapidement submergé. Dans un ambiance survoltée, l’idole alors officie. les adultes se sentent exclus de la messe. Pendant des heures, à la sortie, des jeunes par milliers occupent le terrain, espérant approcher Johnny, le toucher, lui arracher un autographe ! Ce n’est qu’aux premières heures de l’aaube qu’on se disperse, bien souvent sans avoir épuisé enthousiasme et énergie. Les organisateurs tremblent pour leurs fauteuils ; le ton alarmiste de certains journaux attise leur inquiétude. Les municipalités de Bayonne, Strasbourg et Cannes déclarent le spectacle Hallyday indésirable.


Partagée entre l’embarras et l’incompréhension, la presse se réfugie dans l’humour. Ainsi « France Soir » parlant de Johnny : « … il paraît que c’est un chanteur de charme. Pour moi, c’est du meilleur cirque, et tout à fait à sa place dans un Music-Hall ». C’est pourtant la presse et la radio - mais spécialisées - qui allaient donner au phénomène du Rock ses véritables dimensions. Sous leur impulsion, l’effervescence latente et l’agitation sporadique des rockers et de leurs fans, prennent l’allure d’un vaste ensemble ordonné et dynamique, dont les manifestations se répercutent désormais à l’échelle du pays tout entier. Il n’existe en 1961 qu’un seul journal de Rock, « Disco-Revue ». C’est un fanatique de Nancy, âgé à peine de dix-huit ans, Jean-Claude Berthon, qui l’édite. Il est riche d’idées, d’enthousiasme. Sans publicité, sans soutien, son journal atteint bientôt un tirage de 40 000 exemplaires. Jean-Claude Berthon, aidé par le photographe Bob Lampard, puis par Jacques Barsamian, expert ès-Rock, et Jean-Noël Coghe, organise début 1962 un premier référendum basé sur le goût de ses lecteurs : « Disco-Revue » vivra cinq ans.


Europe N°1, la jeune chaîne périphérique qui n’en est pas à une innovation près, va produire la première émission consacrée aux jeunes et à leur musique. C’est à Frank Ténot et Daniel Filipacchi que l’on doit d’avoir, très vite et très bien, compris qu’à cette armée de jeunes qui venaient de prendre conscience de sa force il allait falloir une tribune, un point de ralliement, un rendez-vous. Ce rendez-vous, ce sera « Salut les Copains ». Frank et Daniel étaient aux premières loges pour assister à l’éclosion de l’Ère du Rock. Ils présentaient déjà tous les soirs « Pour ceux qui aiment le Jazz ». Leur courrier, de plus en plus abondant, exigeant, envahissant, leur apprenait que les jeunes tout en se désintéressant un peu du jazz « pur » conservaient un appétit intact pour toute la musique rythmée d’Outre-Atlantique et même, déjà, d’Outre-Manche. Une ébauche de « Salut les copains » animée par la jeune Suzy (fille de diplomate) passe déjà sur les antennes tous les jeudis à 17 heures. De ce bavardage confidentiel et hebdomadaire, Frank et Daniel, en octobre 1959, vont faire une émission quotidienne d’une demi-heure. Le succès est immédiat et stupéfiant. Chaque jour, à dix-huit heures, tous devoirs cessant, la France entière des teenagers se met à l’écoute de la voix nonchalante et experte du Copain Daniel. Des disques inédits, un langage, un ton que l’on reconnaît comme un écho de soi-même… « Salut les Copains » est lancé.


Le coup de tonnerre de Johnny n’aura donc pas été aussi insolite, aussi isolé qu’il y paraît. Johnny hurle la montée de la nouvelle génération avec ses aspirations et ses inquiétudes. « Salut les copains » amplifie et répercute le message. Il n’est pas utile de le traduire. Un monde multiple (et affamé) le comprend, celui des jeunes qui commencent leur longue marche sous le regard amusé et incrédule des adultes. Leur première conquête a un nom qui claque comme un uppercut : le ROCK. Si Paris reste le haut lieu d’où souffle l’esprit du Rock, la province connaît ainsi quelques amoureux du rythme qui travaillent, malgré d’énormes difficultés, à le populariser. L’organisateur lillois Jean Vanloo est de ceux-là. Dans la boîte qu’il dirige se produit déjà un groupe italien « Les Cogoni » - futurs Sunlights -. Après le boom Hallyday il se décide à frapper un grand coup et met sur pied le premier festival de Rock en province : le Festival de Rock de Mouscron avec, en vedettes, les Five Rocks - pas encore « Chaussettes Noires » -. Gros succès. Le Nord devient à son tour une place forte du Rock’n’Roll. Quelques temps plus tard, Vanloo engage les « Chats Sauvages », les « Pirates » et Vince Taylor pour un festival à Lille. Le matin même de la manifestation la compagnie d’assurances voulut se récuser ; la police refusa de faire le service d’ordre ; il fallut prendre des catcheurs. Mais tout se passa relativement bien, avec seulement 179 banquettes brisées, et une bagarre entre les « Chats Sauvages » et les musiciens de Vince Taylor.


À la fin de l’année 1961, le rock dont l’emprise sur la jeunesse n’a cessé de croître, est à son apogée. Les fans vont fêter cette apothéose dans les éclats d’une seconde bombe : Vince Taylor. Au début des années 60, Gene Vincent fait faux bond à « Rock across the Channel », une manifestation de rock made in England qui se déroule à Calais. On le remplace au pied levé par un jeune américain installé à Londres. Il a un nom qui sonne bien : Vince Taylor. Il est le compositeur de « Brand new cadillac », l’interprète de « Watch Gonna do » et de « Jet Black machine ». On le reverra accompagné par ses Play-Boys, un peu plus tard à l’Olympia. Gainé de cuir noir des bottes aux gants, médaillon sur la poitrine, chaîne de bicyclette à la main, Vince Taylor donne à la France une nouvelle image du rock, le rock dur, quasi religieux, où s’exprime dans les cris, les contorsions, les corps à corps avec le piano, les génuflexions, les combats singuliers avec un micro torturé, une véritable fureur de vivre, une agressive affirmation de la jeunesse survoltée.


Contrat avec Eddie Barclay, coupe du meilleur artiste rock à Juan-les-Pins en août 1961. Et enfin scandale au 3e Festival de Rock à Paris (le deuxième avait eut lieu en juin 1961 avec les Chaussettes Noires, Richard Anthony avait été renvoyé dans les coulisses à coups de bouteilles de Coca-Cola). Le samedi 18 novembre 1961 en soirée et le dimanche 19 en matinée, Vince Taylor est donc à l’affiche du Palais des Sports. Plus de 5 000 jeunes en blue-jeans et blousons ont investi la place - la fièvre monte -. Lorsque les « Chats Sauvages » se présentent sur scène, c’est déjà indescriptible. Quand on annonce Vince Taylor l’inimaginable se produit : les fauteuils volent, le service d’ordre est piétiné, on peut parler de folie, de délire collectif. Vince Taylor renonce à se produire. Mais l’alerte est donnée. Les adultes pris de peur, rejettent en bloc ce « blouson noir » et ses « grimaces ». Les journaux titrent : « La démence du rock », « Folie et fureur chez les jeunes », « Où nous mènera le rock ? ».


Plusieurs années ont passé. Mais tous les amoureux du rock évoquent encore avec nostalgie ces heures de liesse et de massacres - le soleil du rock était au zénith -. Les bandes dévastatrices du Palais des Sports ne représentaient pourtant qu’une infime fraction de toute une jeunesse mobilisée sous l’étendard du rythme. Avec Vince, le rock avait trouvé son mystique. Il avait aussi trouvé son martyr. 

1962-63 : Un déferlement de nouvelles têtes. la grande marée laissera beaucoup d’épaves sur le sable mais de ce flot désordonné plusieurs idoles sauront émerger… et garder   la tête hors de l’eau. Lucky Blondo, Claude François, Françoise Hardy, Sheila, Sylvie Vartan. Mais à cette époque-là, aucune fée ne se risque à prédire une gloire durable à ces vedettes en bourgeon. Et en 1962, les fans ont assez à faire avec les problèmes de leurs idoles en cours. Le spectre du service militaire se précisait pour beaucoup. Eddy Mitchell endossa donc l’uniforme suivi de près par les autres « Chaussettes Noires ». Le service terminé, le groupe explosa. « Les Chaussettes », sans Eddy décidé depuis longtemps à faire cavalier seul, tentèrent de s’imposer. ce fut un échec. Deux des musiciens devaient, par la suite, rejoindre la nouvelle formation d’Eddy Mitchell. L’armée n’a pas été seule responsable de la dissolution de beaucoup de groupes. Il était normal que les chanteurs-leaders aient nourri l’espoir de s’affirmer comme des vedettes à part entière. Ils n’avaient pas tous cependant les épaules assez larges. Si Dick Rivers eut raison de laisser les « Chats Sauvages » se griffer sans lui, si Eddy Mitchell a su prouver qu’il n’avait plus besoin des « Chaussettes », que sont devenus Dany Logan sans ses « Pirates » et Vic Laurens sans ses « Vautours » ?


Pendant ce temps, impériaux, sereins, Johnny et Richard Anthony (trois millions de disques) planent. Pétula commence une brillante carrière française, carrière qui se poursuivra dans la bonne humeur sur le plan international. Johnny enregistre à Nashville (États-Unis) « I got a woman », « Maybelline », « Blueberry Hill ». On remarque Lucky Blondo dans « Sheila » une version du succès de Tommy Poe. Apparition des « Fantômes » avec « Shakin’ all over ». Octobre 1962, Johnny Hallyday passe en vedette à l’Olympia et triomphe avec « La bagarre » ; Dick Rivers se produit à l’Étoile, Eddy Mitchell est soldat. Un jeune débutant, Moustique, entouré de ses amis de la Bastille, vient applaudir Gene Vincent à l’Étoile. À cette occasion, pour le premier anniversaire de Disco-Revue, on réunit tous les grands qui assistent à la soirée. Sur une même photo se retrouvent José Sally, Maguy Marshall, Dany Logan, Eddy Mitchell (en permission), Dick Rivers, Daniel Gérard, Sylvie Vartan, les Play-Boys de Vince Taylor, Frankie Jordan, les Champions, les Fantômes, Pétula Clark, Sacha Distel, Françoise Hardy, Lucky Blondo, Arielle, Matt Collins et Vic Laurens.

Le twist surgit à la fin de l’année 61. On parle beaucoup de ce nouveau rythme qui va détrôner le rock. Il s’agit simplement d’une étiquette différente, plus particulièrement destinée à désigner une danse, comme plus tard le jerk. Le twist deviendra une autre forme du rock marquée par des interprétations moins violemment rythmées et des effets vocaux plus proches de la variété traditionnelle. Ceci explique peut-être la réussite des filles dans ce genre nouveau. Les premiers disques à se réclamer du twist furent ceux du noir américain Hank Ballard. Ils passèrent à peu près inaperçus en France. Ceux de Chubby Checker firent plus de bruit. Johnny Hallyday lança le premier titre de twist français avec « Une poignée de terre », Richard Anthony embraya sur « Let’s twist again ». Le passage de Ray Charles au Festival d’Antilles, sa popularité croissante auprès des jeunes rockers, allaient être très justement exploités : ses disques furent décorés de l’étiquette « bon pour le twist ». Les groupes français se mirent rapidement dans le ton. « Viens danser le twist » et « Twist à St-Tropez » pour les « Chats Sauvages », « Twist du Père Noël » et « Peppermint twist » que reprit ensuite Vince Taylor, pour les « Chaussettes Noires » ; « Twist, twist, baby » pour les « Pirates » ; Hector « le Chopin du twist » qui préfigurait Antoine


Quant à Pétula Clark, elle triomphe avec « Ya-ya-twist » entraînant à sa suite tout un bataillon de tristesses de moindre importance (Gilou, Arielle, etc.). Après le temps du twist, vint celui du Madison ; Johnny s’octroya « Hey baby », « Madison twist ». Les « Chats Sauvages » et les « Pirates » donnèrent leur version de « Madison time » (qu’avait créé le jazzman Ray Bryant). Tout ça à l’époque du « Twist du canotier » par les « Chaussettes » plus Maurice Chevalier, du millionième disque des « Chats » (« L’amour que j’ai pour toi »), de « Speedy Gonzalès », le premier grand succès de Daniel Gérard (enregistré aussi par Dalida, puis repris par Pat Boone) et de « L’idole des jeunes » (« Teenage idole ») de Johnny (paroles de Ralph Bernet).


Tout le monde s’accorde à considérer la revue « Salut les copains » comme une réussite commerciale exceptionnelle ; sa parution marque une date importante dans l’histoire du rock en France. Au printemps 62 le rock est en pleine expansion. À son rôle de langage, de signe de ralliement, vient s’ajouter celui de facteur économique. Les jeunes dont le pouvoir d’achat s’accroît rapidement, sont maintenant l’objet de sollicitations les plus diverses. Les vedettes de rock, leurs idoles, se muent en valeurs boursières ou plus souvent en support publicitaires. « S.L.C. » doit la vie à cette promotion de jeunes en consommation d’élites.

À la base de l’entreprise on retrouve Daniel Filipacchi et Frank Ténot (Daniel et Frank, les copains du rendez-vous quotidien sur les ondes). Une fois encore, ils prennent la direction du vent, prudemment. D’abord, toutes les garanties : un énorme investissement assurant la haute qualité technique de la publication, prix d’achat modique, lancement appuyé par Europe N°1. Si les copains ne font pas un succès au « bouquin » la tentative s’arrêtera là, on n’en parlera plus. Le premier tirage n’est donc que de 100 000 exemplaires. Ils sont vendus dans la journée. Les dépositaires, - dérogeant en cela à des habitudes bien établies - vont se déranger pour réclamer un « réassort ». En quelques mois, « S.L.C. » atteindra, puis dépasser le million. Daniel et Frank sont obligés d’avouer que leurs prévisions, même les plus follement optimistes, ont été dépassées.


Plus que le rock dont il se voulait au départ porte-drapeau, « SL.C. » va suivre, et quelquefois précéder, les fluctuations du goût et des idées des teenagers français en matière de mode, de gadgets et, bien entendu, d’Idoles. Résolument moderne, il se fait un point d’honneur à rester techniquement parfait. Nombre et qualité des photos font de « S.L.C. » une revue remarquable sur bien des points dont le moindre n’est pas de décourager toute concurrence. « S.L.C. » n’échappe évidemment pas aux critiques, - quelques-unes justifiées -. Mais par la faveur qu’il connaît auprès des jeunes, par le rôle de baromètre de popularité que joue sa page de couverture, « S.L.C. » restera, comme le rock’n’roll, à qui il doit aussi d’exister, un phénomène étonnant… et important.


Malgré Vince Taylor, l’ « Ange noir », malgré une certaine réprobation officielle, la Télévision va ouvrir ses portes aux nouvelles têtes. Elle a besoin de sang neuf, les Variétés ronronnent. Ainsi verra-t-on dans l’émission « Toute la chanson », les « Chats sauvages » aux côtés de Georges Guétary. Il faut signaler que Jean Nohain fut sans doute le premier producteur à reconnaître l’importance du mouvement rocker et à ne pas le considérer comme dangereusement anarchiste ! Dès avril 1961, il avait, en effet, engagé les « Chaussettes Noires » pour une tournée.


À la Télévision, toujours, un feuilleton va faire fureur : « Le temps des copains ». Henri Tisot en est la vedette. Il passera un peu plus tard dans le spectacle de Vince Taylor à l’Olympia (avec Sylvie Vartan en supplément au programme). Tisot prononcera à cette occasion un savoureux discours à la manière de « Qui vous savez » sur la « Dérock’n’rollisation » : « Français, Françaises, votons pour un twist franc et massif ! À bas le tango de papa ! »


Albert Raisner, après avoir lâché l’harmonica, est devenu producteur à la T.V. Il lance « Âge tendre et tête de bois » avec pour parrain, bien entendu, Gilbert Bécaud, l’ex-« Monsieur 100 000 volts ». Albert Raisner, qui aurait, dit-on, bénéficié des conseils de Vince Taylor, impose à son émission qui passe le mercredi à 18 heures une ambiance volontairement décontractée.

Le Golf-Drouot, tremplin de toutes les jeunes célébrités jouissait désormais d’une solide réputation. Il devint un excellent cadre pour « Âge tendre ». De nombreux groupes amateurs y furent programmés. Continuant sur sa lancée, Albert Raisner créa la Coupe « Âge tendre, tête de bois ». Il s’agissait d’aller de ville en ville découvrir de nouveaux talents : la France entière y participa.

Le cinéma aussi s’ouvre alors aux Idoles, mais elles y entreront par la petite porte. Films médiocres, ou films « sur mesure », les vedettes du rock méritaient mieux du 7e Art. Mieux par exemple, que « Les Parisiennes », film à sketches où l’on pouvait entendre Gilian Hills doublant Dany Saval interpréter « C’est bien mieux comme ça » avec les « Chaussettes Noires » et Johnny chanter aux côtés de Catherine Deneuve « Retiens la nuit » et « Samedi soir ». Certains exégètes optimistes trouvèrent aussi une similitude entre Johnny Hallyday et James Dean. On parla d’un film sur le héros de « La fureur de vivre » ; Elia Kazan en signerait a mise en scène, la vedette en serait, évidemment, Johnny

En attendant, Johnny devra se contenter de « Cherchez l’idole » qu’il tournera en 1962 avec Sylvie, et de « D’où viens-tu Johnny ? » en 1963.

Tandis que Sylvie Vartan fait ses débuts radiophoniques comme héroïne de feuilleton « Les malheurs de Sylvie » diffusé au cours de « Salut les copains », Sheila prête sa voix à « Balzac 10-10 », l’émission concurrente de « S.L.C. » de Radio-Luxembourg animée par Jacques Garnier et Philippe Adler.


Le rock français, en ce début de l’année 1963, nage en eau calme. De nouveaux chanteurs en profitent pour apparaître ou se confirmer. Côté garçons : Frank Alamo, Olivier Despax et surtout Claude François. Sur ses photos, Clo-Clo est toujours bondissant, souriant, exubérant. Sur scène, il sait déjà canaliser sa vitalité, il deviendra bientôt l’un des meilleurs showman français. De l’important peloton de filles se détachent France Gall et Françoise Hardy. Quant à Sheila, guidée fermement par son « cornac » Claude Carrère, elle amorce avec un rare bonheur son évolution : le petite fille de « L’école est finie » a cédé la place à l’adolescente de « Ma première surprise-partie », puis à la jeune fille nostalgique qui promet « Vous les copains je ne vous oublierai jamais ».


Les grands rockers américains, avec leurs tournées, vont participer à la plénitude du rock français. Le 27 janvier 1963, Gene Vincent tient l’affiche au Palais des Sports. La soirée est organisée par Disco-Revue. Au programme, Johnny Taylor et les « Stranglers », Burt Bianca et Dave Bopper. Côté français : Daniel Gérard, les « Chats Sauvages », les « Chaussettes Noires ». Six mille jeunes feront à Gene, de dieu de la force, le cow-boy légendaire, tout de noir vêtu, un accueil émouvant et inoubliable. Lorsqu’il apparut, ils s’avancèrent tous vers la scène, silencieusement, tendus, frappés d’une sorte de respect. Gene sera encore la vedette de la grande tournée de rock’n’roll d’octobre 1963, organisée par J.-C. Camus et Jean Vanloo, avec les « Sunlights », Frank Adams, Tony Victor, Ron et Mel, les « Aiglons », Moustique, les « Chats Sauvages » - Gene Vincent accompagné par les Sunlights -. Cette grande tournée viendra compléter, pour le public français, un été particulièrement riche.


Ainsi, pendant le seul mois d’août 63, Richard Anthony sillonnera la France à la tête du Gala des Étoiles ; Claude François et Sylvie Vartan associés aux « Gamblers » retrouveront pour un soir à Pamiers Billy Bridge, Jean-Jacques debout et Leny Escudero, et croiseront encore une équipe, celle de Dick Rivers et Lucky Blondo. Mais la palme reviendra à Johnny Hallyday et Pétula Clark qui se produiront 28 fois en 31 jours, Johnny partant de Reims (3 août) et terminant à Aix-les-Bains (le 31) en passant par le Luxembourg (le 4), la Belgique (Spa le 15) et la Suisse (St-Moritz le 30). L’avion spécial devient, au même titre que la guitare électrique, l’instrument de travail des rockers arrivés. Après les explosions et les soubresauts d’une croissance ultra-rapide, le rock semblait atteindre la maturité. Sous son influence, le mode de vie, les goûts des jeunes se transformaient, profondément. Des mots comme « yé-yé » ou « copain » désignaient désormais des valeurs chères à tous.


La revue « S.L.C. » fête son premier anniversaire. Les idoles sont nombreuses et prospères. Le ciel est donc sans nuages lorsque Daniel invita tous les copains à se retrouver le samedi 22 juin à 21h, place de la Nation. Une vraie réunion de famille à laquelle Johnny et Sylvie - abandonnant la Camargue et le troussage de leur film - ont promis d’assister.

Ce soir-là, donc, plus de 150 000 jeunes se massent devant le gigantesque podium électronique dressé avenue du Trône. Ils viennent de leur quartier, de leur banlieue ou même de province, en métro et autobus, en cyclomoteurs et tacots pétaradants, ou à pied, simplement. Impatients, heureux, ils se pressent les uns contre les autres, occupant la moindre parcelle de macadam. Depuis longtemps déjà les postes d’observation élevés ont été pris d’assaut : acacias et marronniers, balcons et fenêtres, toits d’immeubles et de camions. Les plus intrépides s’accrochent par groupes, par grappes, aux lampadaires de la place.

Derrière le podium stationnement agents, voitures-radio de la Préfecture, et trois gros camions jaune, rouge et blanc d’Europe N°1. Chanteurs et musiciens arrivèrent là, en « panier à salade ». C’est le moyen de transport le plus sûr qu’ont trouvé les organisateurs.

Devant, côté public, les spectacles des premiers rangs - des filles surtout - s’écrasent contre les barrières qui menacent de céder sous l’irrésistible poussée.


Cris, sifflets, hurlements, applaudissements se mêlent pour accueillir les idoles. Tour à tout les « Gams », Richard Anthony, Daniel Gérard, Mike Shannon et les « Chats Sauvages », Sylvie Vartan, vivent d’inoubliables minutes !

Pour Johnny, le véritable roi de la fête, c’est du délire. « Hey baby », « Les bras en croix », « Quand un air vous possède », à chaque morceau la température de cette soirée caniculaire monte un peu plus. Littéralement électrisées, des filles sautent des barrières et escaladent le podium pour danser avec Johnny. cette mémorable soirée, qui se termina fort tard, a fait couler beaucoup d’encre. Son ampleur, que n’avaient prévue ni les organisateurs ni la préfecture de police, suscita dès le lendemain des commentaires abondants, pas toujours bienveillants. Une partie de la grande presse brandissant l’anathème déversa, pêle-mêle, les contre-vérités et les calomnies. Même le général De Gaulle s’en mêlera, déclarant paraît-il : « Ces jeunes gens ont de l’énergie à revendre, qu’on leur fasse construire des routes. »


Daniel Filipacchi, serein, exulte calmement et constate qu’aucune formation politique ou confessionnelle n’a jamais réussi à mobiliser en France une telle armée de moins de vingt ans.

Quant au sociologue Edgar Morin, il consacre dès le 6 juillet deux longs articles à la « Folle Nuit » de la Nation. Cette étude, lucide, profonde et impartiale, paraîtra dans « Le Monde ». « L’apothéose « copains », écrit Edgar Morin, se situe dans un des ultimes samedis de juin 1963 où le grand Barnum copain, Daniel, organisa le rassemblement de masse autour des vedettes. Cent cinquante mille décagvnaires (… comment traduire teenagers ?) étaient au rendez-vous Sabbatique, manifestant cet enthousiasme qui a le don d’ahurir totalement l’adulte… Dans le film « A Lonely Boy », consacré à Paul Anka, idole canada-américaine du teen-âge, on voit pendant le tour de chant du jeune artiste, des admiratrices possédées, hurlantes, pâmées, défaillantes. Cet enthousiasme, qui renoue avec les cérémonies archaïques, qui atteint une acmé extatique, effraie l’adulte. Il craint cette frénésie qu’un rythme de twist éveille, oubliant qu’un battement de tambour, un cri « à mort salaud », déchaînent la sienne propre… En fait, à travers le rythme, cette musique scandée, syncopée, ces cris de yé-yé, il y a une participation à quelque chose d’élémentaire, de biologique. Cel n’est-il pas l’expression un peu plus forte seulement chez les adolescents, de retour de toute une civilisation vers un rapport plus primitif, plus essentiel avec la vie, afin de compenser l’accroissement continu du secteur abstrait et artificiel ?… Il peut y avoir dans le « yé-yé » les ferments d’une non-adhésion à ce monde adulte d’où suinte l’ennui bureaucratique, la répétition, le mensonge, la mort ; monde profondément démoralisant au regard de toutes les profondes aspirations d’un être jeune ; monde où la jeune lucidité (non partagée par tous les jeunes) ne voit de la vie des adultes que l’échec. »


Les 150 000 jeunes de la Nation auront du moins été compris par quelqu’un… L’année 1964 peut être considérée comme l’aube des temps nouveaux dans l’histoire du rock en France. Plusieurs événements apparemment sans liens entre eux vont en effet bouleverser le monde des fans : l’appel de Johnny sous les drapeaux, la marée anglaise qui coïncidera avec la disparition définitive des groupes français.

1964 : Jean-Philippe Smet, plus connu sous le nom de Johnny Hallyday, rejoint son Corps pour 18 mois. Une comparaison s’impose : six années plus tôt c’était l’incorporation d’Elvis Presley. Comme son illustre prédécesseur, Johnny deviendra un parfait aidasse photogénique et discipliné. Sur la couverture de « Salut les copains », il apparaît, martial, en treillis, sur fond de drapeau tricolore. Dernière similitude avec le « King », Johnny accomplira, lui aussi, son service militaire en Allemagne.

La marée anglaise vient à la même époque battre les rivages français. La tâche n’en sera que plus difficile pour d’éventuels disciples français. C’est en février 1964 que les Beatles font leur première apparition à l’Olympia, partageant l’affiche avec Sylvie Vartan et Trini Lopez. Il s’agissait, paraît-il, d’un contrat signé avant qu’ils ne soient n°1, et qui ne leur laissa même pas de quoi payer leur note d’hôtel. Les nombreux fans vécurent ce soir-là le début du règne des groupes anglais, dont l’emprise allait bientôt se confirmer. En effet, en octobre, débarquaient à leur tout les Rolling Stones, plébiscités déjà par le public français grâce à des titres comme « Carol ». Brusquement revivait à l’Olympia l’atmosphère des grands soirs d’antan. Il y avait de l’électricité dans l’air. Avec leurs chevelures provocantes et leurs tenues agressives, les jeunes Anglais déchaînaient à nouveau les fans : on dénombra 300 fauteuils cassés, il y eut 40 arrestations. Johnny, à l’armée, enregistrait « Le pénitencier », version française de « The house of the rising sun », une vieille ballade folklorique américaine.


Avec le temps, insensiblement, s’est installé le monde du yé-yé, ou un monde à majorité jeune. Dans cet univers la musique tient un grand rôle, et recouvre tout ce sui, de près ou de loin, touche au rythme. Certains l’appellent encore le rock. Mais pour le plus grand nombre, l’horizon s’élargit et les goûts deviennent éclectiques ; sûrs, désormais de leur puissance, les fans relâchent leur vigilance et s’ouvrent à un flot rythmé qui, bien souvent, n’a qu’une vague parenté avec le rock d’origine. Bien plus, des vedettes que leur inspiration apprenne plutôt à la grande famille de la chanson poétique, se retrouvent du jour au lendemain investies de la puissance d’Idoles du rock.


Ainsi, de Françoise Hardy à Michel Polnareff, en passant par le doux Adamo, sans oublier Hervé Vilard, Christophe, Pascal Danel, la chaîne du rock s’augmente de maillons étranges, hétérogènes, le plus souvent sympathiques et attachants. Et Johnny, conscient, semble-t-il, de cette évolution un peu désordonnée, se mue en historien pour rappeler à ses fans la signification première du terme « yéyé ». En avril 1964, il écrit dans « Salut les copains » :

« Et puisque je vous parle du yeah des Anglais (et des Américains), qui est devenu « yé-yé » en français (si j‘ose dire), permettez-moi d’apporter ma modeste contribution au dictionnaire des copains, avec plusieurs mois d’avance. Voilà ce qu’on pourrait lire à la lettre Y, au mot yéyé : étymologiquement, vient de l’affirmation anglaise yes (oui) transformée en yeah dans l’argot américain pour exprimer l’enthousiasme d’un auditoire pour un musicien de jazz ou de rock. En français cette onomatopée a été reprise sous la forme yé-yé par les paroliers qui, adaptant les chansons américaines, ont préféré la conserver plutôt que de la détruire par « ouais-ouais ».


C’est la renaissance du folk-song et du protesta-song qui provoquera enfin un courant profond et salutaire dans le domaine de la Pop-Music. Il faut remarquer d’ailleurs que l’influence du folklore blanc américain s’était fait sentir lors de la première vague du rock’n’roll.

La chanson folklorique américaine, a toujours été, depuis le vieux blues, le témoignage des humbles, des opprimés contre une société qui les écrase. Rock et folk, qui sont proches parents, vont communier chez Dylan qui en viendra bientôt à renforcer son message par des guitares électriques. On connaît ses disciples français : Hugues Aufray d ‘abord, qui a mis de longues années avant d’atteindre le succès, puis se trouva brusquement « dans le vent » avec sa voix rauque et amicale. Grâce à d’excellentes adaptations de Pierre Delanoë, Hugues Aufray sera le premier à populariser le répertoire de Dylan en France.


Ensuite, ce sera Antoine qui arrivera dans le scandale, début 66. « Les élucubrations » hisseront immédiatement le centralien chevelu et provocateur au sommet de la popularité. Non seulement il impose ses astucieux gimmiks (trouvailles qui, bien placées, font mouche) : cheveux longs et chemise à fleurs, mais aussi l’humour farfelu au second degré, ce dont vont profiter plusieurs suiveurs. Antoine est également l’auteur de « La guerre » pamphlet plein de verve, d’ « Un éléphant me regarde », que certains considèrent comme une tentative de poésie surréaliste. Mais il est, avant tout, la nouvelle bombe, l’étincelle qui embrasera le monde languissant du yé-yé. En effet, Johnny, attaqué dans les « Élucubrations », se remettra en selle grâce à sa réponse « Cheveux longs, idées courtes ». Beaucoup de hargne et d’énergie de part et d’autre. Il faut aussi signaler la montée régulière de Joe Dassin, familiarisé avec le folk-song au cours de ses études dans les campus américains.

Nous revivions donc, grâce au retour du folk. Les Américains et particulièrement les Noirs, leur souffle repris, viendront rappeler aux fans français que les U.S.A. demeurent la terre d’élection du rock, d’un rock encore très près du Rythm & Blues.

Le 13 avril 1965, l’écurie Tamla Motown donne à l’Olympia un show de promotion qui passe presque inaperçu. Pourtant cette musique, subtil amalgame de rythme et d’arrangements « grand public » connaîtra par la suite une certaine faveur en France avec les « Suprêmes », les « Four Tops », ou le roi du jerk, Junior Walker. la venue de James Brown devait faire plus de bruit. Le punch, la mise au point étonnante du spectacle de la nouvelle idole noire du rock, sidérèrent fans et spécialistes. La conception du rock de James Brown se situe à mi-chemin entre celles de Little Richard et de Ray Charles : hystérie furieuse s’appuyant sur une technique accomplie feeling exacerbé. Tout cela servi par des orchestrations très cuivrées, brutales, proches du jazz, qu’imiteront bientôt Hallyday, Ronnie Bird et d’autres. Tous ajouteront trompettes et trombones dans leurs ensembles, les guitares ne s’appliquant plus qu’à reproduire un climat insolite et bluesy.


Otis Redding, puissant et viril, est venu avec le show Stax, récemment confirmer cette nouvelle tendance. Comme James Brown, il cristallise l’opinion autour de sa personnalité fracassante ; ils deviennent des symboles ; de nombreux chanteurs leur rendent hommage, Nino Ferrer, pour sa part, traduit son admiration dans « Je voudrais être un Noir ».

« S’il n’en reste qu’un je serai celui-là » chante Eddy Mitchell, déclarant ainsi aux amateurs de rock qu’il n’abandonne pas la voie du rythme, et il ajoute un peu  plus tard « Fortissimo », affirment son personnage humoristique, élargissant, comme Johnny Hallyday, le cadre des seuls amateurs du rock, pour toucher le public de la grande variété.


Et, tandis que les artistes anglais et les vedettes américaines continuent leur ascension aux Hit-Parades internationaux, quelques Français vont connaître la gloire, empruntant au rock et gagnant immédiatement la faveur générale : Michel Polnareff, technicien accompli dont le « Love me, please, love me » ne fut pas sans évoquer Ray Charles ; Jacques Dutronc, ancien guitariste d’Eddy Mitchell, qui possède un « son » bien à lui, et profite des paroles débridées de Jacques Lanzmann : Nino Ferrer, ex-bassiste de jazz, qui sait être drôle avec rien, et n’en néglige pas pour autant l’accompagnement. Ils ont tous une personnalité, du talent, et tous, ils doivent beaucoup au rock, au courant américain de la variété rythmée. À côté d’eux, il faut encore citer les noms de Stone, Eric Saint-Laurent, Dani, Zouzou, Stella, les Charlots. Monde des rockers, monde des copains, monde yé-yé si vaste qu’il peut prétendre vivre replié sur lui-même, avec son langage, ses usages, et même ses lois…

Le mini-copain ou la mini-copine accède désormais à l’initiation dès l’âge de 8 ou 9 ans. La formation proprement dite est dès lors assurée par la presse spécialisée qui, depuis « S.L.C. » compte tout de même d’autres titres : « Formidable », « Nous les Garçons et les Filles », « Moins 20 », et enfin « Mademoiselle Age Tendre », homologue au féminin de « Salut les copains », exception au principe de la mixité généralement admis par les jeunes. Dernière venue, la revue « Rock et Folk » se rattache, elle, plus ou moins au courant qui fut jadis celui de « Disco-Revue ». Lancée en 1966, à partir d’un numéro spécial de « Jazz-Hot », elle se donne pour tâche de traiter en profondeur la musique rythmée. « Rock et Folk » qui satisfait un public plus averti est venue fort opportunément rappeler qu’on peut être copain, même jusqu’à trente ans, à condition d’en conserver l’esprit.

Les émissions radiophoniques, elles aussi, se sont multipliées depuis « S.L.C. ». Après bien des vicissitudes la Chaîne Nationale propose des programmes jeunes tel le « Pop-Club » de José Arthur et permet l’éclosion d’animateurs au style résolument neuf, comme Gérard Klein. Mais la note originale revient à Radio-Luxembourg (R.T.L.) avec « Mini-Max ». « Mini-Max » (minimum de bla-bla, maximum de musique), c’est le président Rosko, le plus beau, celui qu’il vous faut… Ce transfuge des radios pirates anglaises a bouleversé le monde de la Pop-Music en France dont il est devenu l’une des clés de voûte.


Ainsi, tout au long de l’année, la passion de sept à huit millions de teenagers amateurs de rythme, fait-elle vibrer l’hexagone. Un peu partout, s’élèvent de véritables « temples du jerk » à l’image du « Bus Palladium » et de la « Locomotive ». Là, pendant des heures et des heures, les jeunes s’adonnent à l’« unique objet de leur assentiment » : la danse, expression directe de la Pop-Music. Pop-Music, sur laquelle a débouché le courant du rock des premières années. Mais le rock donnait des signes d’essoufflement au point que certains lui prédisaient l’avenir le plus sombre ; le ciel du couple-idole Johnny-Sylvie, lui aussi, se couvrait ; les nouveaux éprouvaient les difficultés les plus grandes à s’imposer ; l’emprise des Anglais et des Américains, plus forte que jamais, réduisait les idoles françaises à un demi-silence. En un mot, l’année 1967 s’ouvrait dans l’incertitude.


Pourtant le miracle que tout le monde attendait s’est produit, et encore une fois, grâce à Johnny Hallyday. Le succès de son show du printemps dernier a prouvé que Johnny restait le premier, le plus grand. Mais par la même occasion s’affirmait la popularité de la musique rythmée et la faveur qu’elle connaît auprès des jeunes… et des autres.

Laissons, pour conclure, la parole à Edgar Morin : « Prenons par exemple ces délires frénétiques que suscite un tour de chant. C’est ce qui semble incontestablement lamentable à la plupart des adultes. Je trouve, pour ma part, émouvante l’extase pour un chant, la transe provoquée par une voix musicale, ce rapport si violemment émotionnel avec le rythme et la musique, même accompagné d’adoration futile, quand cette adoration n’est autre que le remerciement pour l’extase éprouvée. Il y a un message d’extase sans religion, sans idéologie, qui nous est venu par une prodigieuse injonction de sève noire, de négritude déracinée, dans la civilisation américaine, et qui s’est incorporé dans l’humanité du vingtième siècle. Le yé-yé en témoigne de façon virulente.

Certes, je suis de ceux qui voudraient que les extases aient un sens, qu’elles s’inscrivent dans un mouvement de réalisation de la fraternité humaine, du progrès de l’espèce. Mais je suis aussi de ceux qui préfèrent aux ferveurs trompées et corrompues des décades 30 à 50, une ferveur pour ainsi dire à vide, et inoffensive. Ainsi me semble bon désormais ce qui tourmente ou désole bien des adultes ».


Ainsi le « yé-yé » sous la plume d’Edgar Morin, conquit un jour de 1963, ses lettres de noblesse. le rock n’avait pas eu besoin du cautionnement d’un sociologue pour s’enraciner au coeur des jeunes. Mais il était bon que quelqu’un dise aux adultes : « La musique et le rythme sont nécessaires à la jeunesse comme le pain et le soleil ». (1967)



LES HIPPIES


La Pop-Music est aujourd’hui un des moyens de communication les plus puissants entre les teenagers. Qui aurait prédit aux débuts d’Elvis Presley que cette musique prendrait tant d’importance ?


On a dit du rock’n’roll que « c’était la musique de combat de tous les délinquants de la terre ». Mais si l’idée que l’on se fait de la jeunesse ne tient aucun compte de des réalités présentes et si on refuse de la voir telle qu’elle est avec ses désirs, ses obsessions et ses angoisses, il n’y a qu’un pas à faire pour la considérer comme délinquante dans sa totalité.

Ainsi pendant longtemps le rock’n’roll a été considéré comme une agression alors qu’il était une expression.

Cet état d’esprit a été la cause des nombreuses condamnations encourues par la Pop-Music et cela tant en France qu’en Amérique.


- En Alabama la population blanche voyait dans le rock’n’roll l’un des aspects d’un vaste complot pour rendre impur le sang de l’Amérique.

- Le Ku-Klux-Klan a brûlé publiquement les disques des Beatles, après la déclaration de John Lennon : « Les Beatles sont plus populaires que Jésus ».

- En France plusieurs villes de province ont fermé leurs portes à la tournée de Johnny Hallyday en 1961.

- En Angleterre enfin les pouvoirs publics se sont maintes fois émus de la Beatlemania. Maintenant que le problème de la drogue est à l’ordre du jour ce sont les Rolling Stones qui vont en prison. Après avoir pris ses racines en Amérique au contact du jazz, la Pop-Music a trouvé sa maturité en Angleterre grâce aux Beatles

Depuis le début de l’année c’est sur la côte ouest des États-Unis à Los Angeles et à San Francisco que la dernière révolution Pop a éclaté. On ne peut plus parler de Pop-Music aux USA sans la considérer comme l’expression d’une certaine jeunesse qui a pris conscience de son existence et qui s’est forgé une nouvelle morale : les Hippies. Ce terme vient de l’adjectif « hep » : être dans le vent. « Hep » devient « hip » (diminutif de hipster). Cet adjectif était à la mode chez les beatniks des années 1950, et tomba dans l’oubli avant d’être repris par le mouvement psychedelic. Actuellement le le terme Hippies recouvre l’ensemble du mouvement des jeunes de la côte Ouest et certains jeunes anglais favorables au mouvement psychedelic. La révolution de la côte Ouest ne peut être expliquée sans un retour en arrière et avant de parler de Psychedelic Sound et de Flower Power il faut comprendre la situation particulière de la jeunesse américaine en prise directe avec les événements aussi dramatiques que la guerre au Vietnam et le problème des noirs.



L’Isolationnisme et le Puritanisme de la société américaine sont des caractéristiques trop importantes pour être ignorées. Ce n’est que depuis la 2e guerre mondiale que les USA ont décidé de communiquer ouvertement avec le monde extérieur. Les résistances à la communication sont grandes et dès 1947 l’Amérique entre dans la guerre froide. Vers les années 50 le maccarthysme vient aggraver la situation. Ce n’est qu’avec l’arrivée à la présidence de J.F Kennedy que les tenants de l’Isolationnisme semblent avoir définitivement perdu la partie, mais sait-on jamais ? Comme en contrepoint de cette situation la jeunesse des États-Unis prenait (très lentement il faut l’admettre) conscience de son existence et surtout du fait que le monde extérieur était de plus en plus tourné vers elle.


Les Beatniks furent les premiers et leurs migrations à travers le monde ont largement contribué à faire connaître un autre visage de l’Amérique. Les poètes et écrivains de la Beat génération ont rapidement pénétré dans les universités et les campus totalement apolitique jusqu’alors, vont se réveiller.

Ce n’est vraiment qu’à partir de 1963 avec la guerre du Vietnam que la jeunesse américaine change de visage. Non-violence, « Make love not war » deviennent des slogans quotidiens. Les milieux artistiques et plus spécialement les peintres donnent à l’Amérique leur première école de peinture : le Pop-Art bouscule et transforme les milieux artistiques européens et français en particulier. Le Pop-Art est officiellement reconnu en Europe, Rauschenberg reçoit le premier prix à la Biennale de Venise en 1964. Les artistes du monde entier refluent vers New York et la côte Ouest.



Pendant ce temps, en 1964, les Beatles viennent en Amérique et remportent les étourdissants succès que l’on connaît. Parallèlement à tous ces événements Timothy Leary est expulsé de l’université de Harvard pour avoir fait avec ses élèves des expériences avec le LSD. Depuis plus d’un an les Hippies font beaucoup parler d’eux. Qui sont-ils et quels sont leurs rapports avec la Pop-Music ? L’historien Arnold Toynbee les décrit comme des « feux rouges » qui seraient autant de mises en garde contre l’American Way of Life.


Ils sont plus de 300 000 et leur âge varie de 16 à 25 ans ; exceptionnellement on en rencontre des plus âgés.

Leurs règles sont très simples :

- Faîtes ce dont vous avez envie quand vous le voulez et où vous le voulez.

- Quittez la société comme vous l’avez connue, quittez-la complètement.

- Essayez de faire participer les gens de l’extérieur, « les autres », les adultes à l’amour, à la beauté, à l’honnêteté.

- Ne tenez aucun compte des jugements que l’on peut porter sur vous.


Ces caractéristiques ne sont que partielles, les hippies se regroupent et se divisent en de nombreuses petites collectivités. Certains n’aiment que les villes, d’autres ne peuvent vivre que dans l’environnement de la campagne, d’autres encore n’aiment que les plages. Pour presque tous, les hallucinogènes sont très importants. la quasi-totalité des hippies et des flower children fument de la marijuana qui est considérée comme un hallucinogène mineur et d’un usage courant. Le LSD « Cesam » d’un autre monde n’est consommé que par une minorité quoique son usage tende à se répandre. Enfin les hippies sont apolitiques, c’est la société elle-même qui est remise en question. Souvent, à l’occasion du week-end, les hippies se rassemblent et font des « fêtes » qu’ils appellent « Be in », « Turn in », « Love in », « Sleep in ».



La Pop-Music est aussi importante pour eux que la musique et le chant le sont pour une religion. En 1966 on commence à parler de Psychedelic Sound, mais plus que par un sound la nouvelle musique de la côte Ouest est caractérisée par l’importance donnée aux paroles des chansons. The Jefferson Airplane qui est considéré comme le premier groupe de la côte Ouest nous entraîne au pays d’Alice aux pays des merveilles avec un morceau comme « White Rabbit ».


One pill makes you larger

And one pill makes you small

And the one’s that Mother gives you

Don’t do anything at all

Go ask Alice when she’s ten feet tall


And if you go chasing rabbits

And you know they’re going to fall

Tell them a hook-smoking caterpillar

Has given you the call

Call Alice when she was just small.



Cet univers de rêve que l’on pénètre grâce à l’hallucinogène (pill) est peut-être le seul refuge contre une société où la loi de la bombe peut conduire à la fin du monde. The Mothers of Invention ont un style plus humoristique et plus mordant avec des morceaux qui durent toute une face de 33 tours. Brossant une satire de la société, ils lancent un appel à l’amour libre, seule force qui puisse lutter contre la civilisation de la consommation. Un groupe de New York, les Fugs s’élève contre l’hypocrisie « Dirty old man » et contre la guerre « Kill for peace ».


Cette importance des paroles rend très difficile la pénétration de ces groupes, dans des pays qui ne sont pas anglo-saxons. En France, par exemple.

L’univers des hippies est colorié et la Pop-Music qui s’était toujours suffit à elle-même a été intégrée à une forme de spectacle total.

Le Filmore et l’Avalon Ball Room sont de vastes music-halls où se déroulent les fameux spectacles psychedelics.

D’abord il n’y a pas de sièges et l’audience peut se mouvoir, danser et fumer à sa guise. Quand le groupe apparaît sur scène les murs de la salle se couvrent de projections multicolores et les spectateurs eux-mêmes sont couverts de formes colorées. Quelle différence avec l’univers noir des anciens beatniks.



Dans cet univers à la fois baroque et pacifique le culte de l’Idole est révolu. On considère les groupes comme faisant partie du mouvement, comme étant des hippies eux-mêmes. Il ne s’agit plus de batailles hystériques comme après un spectacle de rock, la musique des hippies porte son message. Les disc-jockeys sont conscients de ce changement d’attitude et les goûts du public sont devenus plus éclectiques. À côté des Jefferson Airplane d’autres groupes connaissent la célébrité : Grateful Dead, The Doors, The Mothers of Invention, Country Joe and the Fish. Avec « Sergeant Pepper’s lonely hearts club band » les Beatles sont toujours à la pointe de l’avant-garde et aucun de ces nouveaux groupes ne peut prétendre leur ravir la première place.


Peu à peu l’univers des hippies se structure et s’étend à tous les États-Unis, leur non-violence et leur gentillesse finissent par leur gagner des sympathies. À New York les hippies se proposent de donner des leçons de tendresse aux enfants des policiers. Avec le printemps les Sounds de la côte Ouest changent ; un certain goût de pollen : la flower music vient de naître. Les hippies deviennent des Flower Children. On prêche le retour à la nature comme J.-J Rousseau.

Le Flower Power est la plus récente manifestation de cet état d’esprit à travers la Pop-Music de l’Ouest. Seuls les enfants, les adolescents et les poètes peuvent librement exprimer leur tendresse et leurs sentiments à travers un symbole aussi pur qu’une fleur. Sky Saxon, chanteur des Seeds (nouveau groupe de Los Angeles qui a rendu populaire la Flower Music), explique : « Notre musique n’a rien à voir avec le rock’n’roll ; elle est basée sur une mélodie et sur des paroles qui évoquent un univers bucolique de fleurs, de couleurs et de senteurs. C’est pourquoi nous l’avons appelée Flower Music. »



Scott McKenzie, découvert par le producteur Lou Adler, intitule une de ses chansons « If you go to San Francisco, wear some flowers in your hair » (« Si vous allez à San francisco, mettez des fleurs dans vos cheveux »). 

Si, comme ne rêve nous imaginons les paysages de la côte Ouest, ses palmiers et ses plage qui rappellent la Polynésie, nous pouvons facilement comprendre les adeptes du Flower Power, qui, respirant l’air de ces rivages, ont retrouvé les clefs d’un monde originel qui correspond à leurs hallucinations.



Chaque jour, de nombreux groupes et chanteurs viennent se joindre au mouvement qui se développe à un tel point que l’on parle de Flower Power Génération. Des milliers de jeunes y participent, et les paroles de cette chanson de Marcia Strassman en sont une très vivante évocation :


The flower children are blooming everywhere

Walking up and down the street

Headed for somewhere

The flower children’ don’t want no sympathy

They know where they’re going

Just you wait and see

They just want to be wanted

They just want to be free

Why can’t we just love them

And let them be

The flower children really know what’s right

And they’re just trying to tell the world

There’s no need to fight

The flower children have one thing on their mind,

Living in a world o f love,

Love for all mankind.

Marcia Strassman


À Los Angeles, les jeunes ne se battent plus avec la police, la violence disparaît, et si un policier menace, on lui offre une fleur.

La révolution pacifique des hippies a réussi à mettre du sable dans les engrenages.

- On parle de légaliser la marijuana.

- À Mills College, Oakland, du 17 au 19 mars s’est tenu pendant tout un week-end une conférence sur le rock’n’roll avec la participation de Phil Spector, du Jefferson Airplane, de sociologues et d’anthropologistes.

Les grandes revues établies : Time Magazine, Saturday Evening Post, Life, Newsweek, leur consacrent des articles plein d’indulgence. On a l’impression que leur morale du bonheur « envers et contre tous » a donné mauvaise conscience à une société qu’ils refusent pour la médiocrité de ses jouissances.


Pour autant que l’on puisse en juger les « Hippies » et les « Flower-children » sont en pleine expansion. L’Angleterre à son tour commence à subir leur influence. Alan Ginsberg est venu prêcher à Hyde Park contre la « prohibition » de la marijuana et pour la « non-violence ». À San Francisco, à Los Angeles, et à New York il existe maintenant des écoles d’initiation à la non-violence à l’usage des « Flower-children ».

Ayant compris l’importance des mass-media les hippies qui ont un sens de la publicité très développé savent faire parler d’eux dans la grande presse. De nombreuses revues souterraines ou semi-clandestines telle « The Oracle » se vendent à plus de 40 000 exemplaires.



Les nouveaux groupes de Pop-Music comme les poètes et certains sociologues sont devenus de véritables prophètes qui diffusent les règles de vie de cette nouvelle société avec une foi comparable à celle des premiers chrétiens.

Turn on, Turn in, Drop out ; c’est peut-être par ces trois affirmations que les « Hippies » vont devoir les apôtres d’une révolution sociale et culturelle, véritable crise de la conscience américaine et aube d’une nouvelle sensibilité. L’Amérique est une énorme machine qui digère le meilleur et le pire. Les « Hippies » pourront-ils résister ? On peut se poser la question avec inquiétude.

Est-il possible de résister aux masse-média ? Qu’ils le veuillent ou non les « Hippies » sont acceptés par la société américaine, par l’Ordre. Do you turn on ? (« Vous vous branchez ? »). Telle est la question la plus fréquemment posée parmi les jeunes de Californie, en ce moment.


La meilleure définition du verbe « se brancher » nous est fournie par un livre sur la jeunesse californienne : « It’s happening » par J.L. Simmons et Barry Winograd. Les auteurs présentent un glossaire des termes en usage dans le monde du « Happening », dans lequel on peut lire : « se brancher - au sens étroit, fumer de la marijuana jusqu’à l’euphorie ; dans un sens plus large et plus général, se dit d’une personne transportée, excitée, remuée, que ce soit par un coucher de soleil ou une symphonie, une jolie fille, un enfant qui joue, ou une drogue psychedelic (LSD !). Signifie aussi « naître à la vie. »


En dehors des drogues, les plus rassis des lecteurs de l’Evening Standard est à même de comprendre ce que c’est que « se brancher » car tous à un moment ou à un autre nous avons pu connaître des frissons de plaisir ou d’enthousiasme, lorsque nous nous sentions profondément remués par une musique merveilleuse, un beau poème ou une fille séduisante, par quelque expérience exceptionnelle dans le domaine artistique, visuel ou sensuel. Peut-être alors ne connaissions-nous pas l’expression : mais durant ces moments d’extase nous étions branchés, nous éprouvions des sensations tout aussi euphoriques que celles que procurent les hallucinogènes.

L’inconvénient lorsqu’on se branche grâce à des méthodes plus conventionnelles comme la contemplation des couchers de soleil ou la lecture de quelques vers c’est la brièveté des moments d’euphorie. En mettant les choses au mieux, celle-ci dure quelques minutes, et plus souvent encore ne dure que quelques secondes.


Je commence à mieux comprendre les conditions du « branchement » permanent, et la fascination qu’exerce l’Angleterre, après avoir passé le week-end dernier au premier festival américain de Pop-Music qui se soit tenu dans la petite ville californienne de Monterey, au bord de la mer. Ce festival, inspiré et dominé par l’influence des grands de la Pop-Music anglaise (Paul McCartney, Mick Jagger, Donovan et Andrew Oldham figuraient parmi les membres du comité d’honneur), ce festival attira en trois jours quelque 300 000 « Hippies » de tous les États de l’Union, et réussit à « brancher » presque tous les participants.


Les Beatles dominèrent le week-end. Si le célèbre quatuor connaît en Grande-Bretagne une immense popularité, ses membres méritent pourtant le nom de « prophètes méconnus dans leur propre pays », lorsque l’on compare cette même popularité avec le culte frénétique que leur rend la côte Ouest de l’Amérique. Il y eut tout d’abord des rumeurs. On chuchotait que les quatre Beatles étaient là et participeraient au festival en tant que « pièce de résistance ». Le dimanche soir, l’excitation à Monterey atteignit presque l’hystérie.



Le fait reconnu par des autorités telles que la Mairie et le chef de la police de Monterey qui, tout en sachant que leur ville, pendant toute la durée du festival, consommait plus de drogues qu’elle n’aurait fait en vingt ans, décernèrent cependant un éloge particulièrement flatteur à la foule pour sa bonne tenue et sa discipline. Voilà où je veux en venir : sommes-nous tellement certains que les méthodes de « branchement » de la génération Pop par les drogues soit vraiment pire que l’usage que les précédentes générations faisaient de l’alcool ? La différence énorme des peines encourues par le délinquant trouvé assommé par la marijuana et celui qui s’est saoulé au whisky, se justifie-t-elle ? L’usage des hallucinogènes largement répandu dans le « culte Pop », devrait au moins amener les autorités à défendre le statut quo légal avec intelligence, plutôt que de s’accrocher à des clichés tels que « la marijuana incite les jeunes à l’héroïne », assertion qui vaut à peu près à dire que le lait incite les jeunes à devenir des ivrognes.


Un éminent juriste américain, membre de la commission d’études du crime, nommée par le président Johnson a demandé en public la suppression des peines encourues par les adultes qui prennent de la marijuana ; telle semble être d’ailleurs la direction vers laquelle s’oriente lentement l’opinion des experts américains.

Une chose est claire : la société « Hippies » se développe si vite, tant en Angleterre qu’aux USA, qu’il faut ou bien la frapper de plus lourdes peines, ou s’en accommoder. Mais il est impossible de l’ignorer. Les Beatles en réalité se trouvaient à 9 000 km de là ; mais quelqu’un prétendit au cours d’une conversation à bâtons rompus, qu’on avait frété un courrier aérien transportant de Londres des instruments de musique spéciaux ; on fournit de sinistres descriptions d’une « LSD Party » chez Paul McCartney, le samedi soir, à la Monterey Highland Inn ; on raconta même qu’une huitaine de beatniks recouverts d’une croûte épaisse de crasse, qui avaient passé toute la journée accroupis par terre, n’étaient autre que les quatre Beatles et leurs détectives personnels de Scotland Yard, tous déguisés. Ces légendes et bien d’autres encore, colportées par la foule, avaient amené celle-ci à un état d’émotion et de frénésie intenses.


Rumeurs et fausses nouvelles baignaient dans le mystère de la nouvelle musique des Beatles. Plusieurs stands diffusaient sans interruption des disques des Beatles, et à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit on pouvait être sûr que l’écoute de « Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band » réunissait un public de plusieurs centaines de jeunes, enthousiastes et branchés, beaucoup d’entre eux assis sur le sol, murmurant des phrases incohérentes au sujet des significations mystiques de la chanson « Lucy in the sky with diamonds. »

Cette philosophie Beatles riche de sens, qui peut se résumer schématiquement dans le dernier vers du couplet final de leur « Sergeant Pepper’s » LP : « J’aimerais vous brancher », animait les vedettes du festival.


Tous les groupes qui passaient dans l’auditorium, ou peu s’en faut, dédiaient une chanson ou décernaient une appréciation élogieuse à leurs bons amis John, Paul, George et Ringo, ce qui leur valait des applaudissements frénétiques.

On atteignit le point culminant de ces harangues pro-Beatles, lorsque le leader d’un groupe intitulé « The Byrds » déclara, la voix tremblotante d’émotion : « Dans une interview accordée au magazine Life Paul McCartney a récemment porté un des jugements les plus audacieux et les plus marquants de l’histoire. Il a dit en effet : « Si les politiciens prenaient du LSD, alors, il n’y aurait plus ni guerre, ni pauvreté, ni famine. » De tumultueuses acclamations, accueillirent cette déclaration.



Les applaudissements hystériques se prolongeaient et soulignaient une fois de plus un fait assez clair déjà, à savoir que les Beatles sont considérés comme des idoles magiques, de droit divin, par la plus jeune génération de Californie qui leur voue une adoration qui dépasse encore celle des fans de leur propre pays.

Si les Beatles fournissaient la philosophie du « branchement » à Monterey, il faut mettre à l’actif d’un autre groupe britannique « The Who » les moments les plus fiévreux et les plus passionnément branchés. Si vous en êtes encore à demander qui sont les Who ce n’est plus pour longtemps, car si leur art et leur technique de chanteur à succès les ont déjà rendus célèbres, ils ont de plus mis au point au cours de leur numéro un style d’excitation visuelle si remarquable qu’il leur vaudra certainement bientôt d’accéder aux échelons supérieurs de l’aristocratie Pop, l’échelon des Beatles, des Rolling Stones et des Beach Boys.


À Monterey, vêtus de soie et de parures d’or qui auraient été du plus bel effet à la cour de Charles II, passés maîtres dans l’acrobatie, les arts, les mouvements de bras et les contorsions de tout le corps, les Who enflammèrent l’assistance en la gratifiant de leurs meilleurs succès de ces deux dernières années. Puis ils commencèrent un joyeux opéra Pop écrit, dirigé et surtout interprété par leur guitariste principal, Pete Townsend, 22 ans, qui se trouve par ailleurs titulaire de trois mentions très bien, et d’un diplôme de dessin de l’école des Beaux-Arts d’Ealing. Tout le temps que duraient ces chansons, l’auditorium était le théâtre d’un spectacle lumineux assez impressionnant. L’éclat soudain de rayons stroboscopiques, la projection de bouts filmés en technicolor, le tout se superposant aux projections d’une lanterne magique (des taches multicolores en forme d’amibes qui se transformaient en dessins exotiques) et jaillissant brusquement au rythme de la batterie : cette sensation visuelle exigeait une grande participation personnelle et transportait la foule, déjà profondément subjuguée par la musique, dans de nouveaux paroxysmes d’euphorie Pop.


Juste au moment où la police locale commença à s’inquiéter au sujet de bagarres éventuelles dans le public, les Who se lancèrent dans leur grand numéro final, un rock à faire trembler l’édifice sur ses fondations et intitulé « My generation ».

Numéro final qui engendra bien des bagarres, mais principalement sur la scène. Pete Townsend donna le signal du carnage en lançant sa guitare sur un amplificateur qui tomba et prit feu. Puis la même fièvre destructrice s’empara du batteur qui renversa sa caisse d’un coup de pied, brisa ses baguettes et devint simplement fou furieux. Le chanteur ramassa un micro à pied d’acier d’une hauteur d’un mètre quatre-vingt, le fit tournoyer autour de sa tête, l’écrasa contre les coulisses et la scène jusqu’à ce que la tige d’acier fût réduite en une espèce d’épingle à cheveux. Pendant ce temps, Pete Townsend s’imaginait que sa guitare était un pied-de-biche et qu’il importait de démolir la scène. Malheureusement l’instrument n’avait pas été conçu à cette fin, et les contacts violents et répétés avec le sol, valurent à cette machine à bruits de 500 dollars d’éclater en vingt morceaux qui s’éparpillèrent ; c’est alors que les trois musiciens, hystériques, piétinèrent les débris, se roulèrent dessus jusqu’au moment où un détachement de policiers, de pompiers et de machinistes se frayèrent un chemin à travers la fumée et le chaos pour mettre fin à cette exhibition.



Les milliers de personnes que comptait le public étaient aussi, bien entendu, sorties de leurs gonds, hurlaient de toute la force de leurs poumons, sautaient sur les fauteuils, et bissaient avec un enthousiasme délirant. Jamais encore je n’avais été le témoin d’un événement aussi incroyable. La soirée se poursuivit avec d’autres spectacles lumineux, des airs de « Love rock » furieusement excitants, dûs à des groupes de la côte Ouest comme les Mamas et les Papas, le Grateful Dead (littéralement, le Mort Reconnaissant ) dont le sensationnel organiste Pig Pen fumait froidement de la marijuana sur scène, et le Jefferson Airplane, dont l’animateur a défini le don total de soi-même que réclame la musique Pop en disant : « La scène est notre lit et le public notre réflecteur, on ne s’amuse pas, on fait l’amour. »


Le public eut droit à son renouveau de violence lorsqu’un guitariste noir (Jimi Hendrix) aux doigts aérodynamiques déclama un charmant petit discours anglophile à la louange et la grandeur du « branchement » britannique.

Il pria mais en vain, le public de chanter « God save the Queen », puis s’appliqua à mettre le feu à sa guitare et à réduire en miettes l’instrument embrasé grâce à des méthodes identiques à celles employées par Pete Townsend.

Ceci provoqua de nouvelles manifestations d’intérêt passionné parmi le public. Il ne fait pas de doute que la nouvelle brutalité Pop excite les assistants comme peu de spectacles musicaux l’ont jamais fait ; j’ai entendu un de mes proches voisins d déclarer : « Ma parole je n’ai jamais eu l’esprit déchaîné comme aujourd’hui en regardant ces types exécuter leur numéro. »



Il est important de noter une chose évidente pour tous ceux qui sont allés dans les coulisses pendant le festival de Monterey, à savoir que la plupart des vedettes Pop se plaisent à entrer en scène dans un état déjà « vaporeux », ce qui se passe maintenant pour tout à fait naturel. En vérité, on peut dire que personne ne peut comprendre - et à plus forte raison ne peut écrire ou jouer - bien des chansons « Pop » modernes, si les sensations provoquées par la marijuana et le LSD ne leur donnent pas une faculté de pénétration particulière. Comme on pouvait s’y attendre la BBC elle-même, devenue sensible à cet argument, a réagi à l’encontre du LP des Beatles (Sgt Pepper’s) dont elle censure une partie.


Mais au coeur des milieux Pop américains, on a le fusil sur l’autre épaule, et les chants Pop mal vus sont ceux qui refusent toute concession à la « culture différente ». C’est ainsi que l’animateur d’un groupe à Monterey présenta des excuses pour l’une des chansons qu’il annonçait : « C’est une chanson sur le gin, une chanson à boire, une chanson d’hier. Elle appartient à une ère révolue, au temps où nous buvions. »

Le commentaire éveilla dans mon esprit une nouvelle série de réflexions sur le « branchement ». Lorsque j’étais un teenager (il n’y a guère plus de cinq ans, c’est fou comme les temps changent vite), nous ignorions totalement la possibilité de nous brancher à la drogue, mais par contre tous nous étions très forts pour nous « brancher » à l’alcool. Nos expériences et nos essais étaient souvent pénibles et désordonnés, et la gueule de bois nous a fait perdre bien des matinées de travail. La violence sous l’influence de l’alcool était chose courante.


Une manifestation célèbre de cet effet dû à l’alcool se produisit lorsque mon collège à Oxford gagna la course de canot sur la rivière, pendant l’été 1962. Au cours du festin destiné à célébrer la victoire, vin et porto coulèrent d’abondance. Immédiatement après le dîner, les potaches sortirent en masse et fracassèrent 400 fenêtres du collège : cela fit partie des réjouissances. Sans aucun doute cette nuit-là nous étions « branché » et si euphoriques que nous ne nous rendions aucunement compte de ce que nous faisions.

Un débordement de cet ordre ne risque pas de se produire chez ceux qui se « branchent » aux drogues, et moins encore bien sûr chez les sujets auxquels la simple vue et l’audition du rock’n’roll font atteindre l’euphorie. Car malgré tout, cette excitation d’ordre visuel, le style Monterey du « Love rock » ou de l’ « acid rock », reste surtout une représentation, et le public, aussi coopératif soit-il reste dans l’ensemble assez pacifique. (1967)



RÉCIT


 UNE SOIRÉE AU FILMORE

Neuf heures. Perdu dans la foule des Hippies, j’attends de pouvoir payer mes 3 dollars pour entrer dans le nouveau temple de la Pop-Music : le Filmore Auditorium. Le brouillard est monté de la mer dès le coucher du soleil et San Francisco retrouve son air habituel, son air habituel de cité des rêves et des phantasmes de toutes sortes. J’aimerais rentrer le plus vite possible, car l’humidité me transperce et l’impatience me tenaille. Les policemen débonnaires ont quelque peine à endiguer le flot qui défile sans interruption, happé par toutes les ouvertures du vieil établissement. Les filles commencent à trépigner, les garçons font semblant d’être calmes, gardant peut-être leurs forces pour tout-à-l’heure.



Poussé, viré, balloté de droite et de gauche, je me retrouve porté vers le centre de l’immense salle. Tout le monde est debout ; on va d’un groupe à l’autre, on s’interpelle. Des cris s’élèvent au moindre signe venant du côté de la scène. Soudain une immense clameur jaillit de toute part : un disc-jockey, très populaire, s’avance pour annoncer le programme de la soirée « Et maintenant, Bill Graham présente (cris) - in San Francisco (tumulte) - The Mothers of Invention (pandémonium). » Un temps. Toutes les lumières se sont éteintes et la salle ne vit plus qu’au rythme de 3 000 respirations. Alors, progressivement d’abord, puis par un mouvement de plus en plus accéléré, la féérie commence. C’est d’abord une lumière imprécise qui s’élève de partout à la fois. Fondue de bleus, de verts, de violets, de rouges, de feux, elle s’étale sur les parois de l’édifice en effleurant à peine les visages des spectateurs, attentifs, tendus, pénétrés à l’intérieur du phénomène. Puis soudain, le rideau s’ouvre sur le tonnerre de la batterie de Frank Zappa tandis que de partout jaillissent des faisceaux colorés heurtant les murs, s’étalant en longues taches mouvantes sur le plafond et sur toutes les surfaces qu’ils rencontrent, musiciens, danseurs, piliers. Dans tous les coins de la salle, des assistants manient avec adresse et rapidité toute une batterie de projecteurs à diapositives.


Formes démoniaques et volutes d’une grâce fulgurante s’étirent, se dispersent, se rejoignent avec une lenteur exaspérante tandis qu’en un autre endroit des éclairs Op-Art zèbrent tout de qu’ils rencontrent de violentes lueurs, à vous faire tomber les yeux de la tête.

C’est le Light Show, l’un des spectacles les plus extraordinaires qui soient. Sur scène, c’est la furie des Mothers of Invention. Frank cogne sur ses tambours avec force grimaces en secouant sa longue chevelure bouclée qui lui descend très loin dans le dos. Jim, le Cherokee, secoue sa guitare en tous sens au risque de faire tomber son beau chapeau haut-de-forme. Les autres Ray, Jack, Eliot se démènent, comme les très beaux diables qu’ils sont. Devant eux, Karl avec son incroyable tête de conquérant Mongol, dirige une sorte de ballet extrêmement sauvage, semblant retrouver les rites venus du fond des âges. La tenue des danseuses sur scène est extraordinaire : presque pas de vêtements. Mais des bijoux aux bras, aux pieds, sur la poitrine, sur la tête, sur le visage, des couleurs sauvages peintes sur tout le corps leur donnent un peu l’aspect de certains dragons de papier, le jour de la fête du Têt en Extrême-Orient, lorsqu’ils sont ballotés et promenés à travers la ville.



Il est difficile de résister à pareilles suggestions sonores et lumineuses. Aussi, très vite, toute la salle s’est mise à danser ; chacun comme il l’entend dans une totale liberté d’expression corporelle. Pourtant les spectateurs sont bien différents : jeunes gens bon genre, costume-chemise-cravate, motocyclistes bardés de cuir, constellés de décorations, venus de Oakland, beatniks barbus et chevelus de North-Beach, Hippies en blue-jeans et T-shirt de Haight-Ashbury, étudiants plus ou moins sages de Berkeley, marins et militaires en permission fuyant les pièges à solde de Market Street. Dans un coin, il y a même un groupe de garçons et filles habillés en indiens Cheyennes ou Seminoles, qui écoutent le concert religieusement, immobiles, comme perdus dans un rêve intérieur. Comme quelques danseurs commencent à pousser un peu loin leur frénésie, deux policiers s’approchent discrètement. Alors, spectacle incroyable pour un français habitué aux brimades et aux insultes, les interpellés se relèvent et offrent aux deux uniformes médusés une fleur qu’ils avaient épinglée à leurs vêtements. Trois heures plus tard, tout est terminé et la grande salle rococo retombe dans le silence jusqu’au vendredi suivant, tandis que tout autour monte la rumeur de milliers de moteurs. Ils vont s’élancer vers l’Oakland Bay Bridge ou les hauteurs du Sémaphore, ramenant une foule qui aura sans doute vu son esprit s’ouvrir l’espace d’un Light Show.


QUELQUES NOMS IMPORTANTS DANS LE MONDE DES HIPPIES


Timothy Leary

Apôtre du LSD. Propagateur de la doctrine psychédélique. Préside la League for Spiritual Discovery, dans l’État de New York.


Richard Alpert

Son principal assistant.


Grateful Dead

Le premier groupe réellement psychédélique. Agréé et soutenu par Tim Leary, il joua au cours de LSD-parties organisées par ce dernier. Principal interprète : l’organiste-auteur-compositeur Pig-Pen. Tenues étranges tenant à la fois du peau-rouge et du Hell’s Angel.



Jefferson Airplane

Fugs

Mothers of Invention


Big Brother and the Holding Company

Le groupe le plus typique de San Francisco. Retour à la vie des premiers occupants : les Indiens. D’ailleurs, ce retour aux sources est une des caractéristiques les plus marquantes du phénomène psychédélique à San Francisco. Figures de proue : Janis Joplin et Jim Gurley.



Quelques groupes :

Quick Silver Messenger Service, Ashes (Vault), Peanut Butter Conspiracy (Columbia), Chambers Brothers (Vault), Country Joe and The Fish (Vanguard), Velvet Underground (Verve), The Sons of Champlin, Blackburn and Snow, The Mystery Trend, Jameson, The Blues Project (Verve), Mojo Men, Harpers Bizarre, Sopwith Camel, Congress of Wonders, Morning Glory, Moby Grape, Love, Blue Cheer, Wheel, Charlatans, Purple Earthquake, Sly and The Family Stone, Third Half, Wild Flowers, Flying Circus, Trans Atlantic Train, etc.

La plupart de ces groupes ont des noms qui sont des allusions directes au vocabulaire des usagers du LSD : voyages, ciel, couleurs, rapport avec la vie indienne.


Haight-Ashbury

Croisement de deux rues de San Francisco, point de départ des mouvements hippies. Quartier très pittoresques, vieilles maisons en bois de la fin du siècle dernier, épargnées par le grand tremblement de terre de 1906. On y attend plus de 150 000 personnes pour l’été 67.


North Beach

Quartier de San Francisco d’où sont partis la plupart des grands groupes californiens. Est quelquefois le théâtre des exploits motocyclistes des Hell’s Angels.



Filmore

Le Filmore Auditorium est le plus vaste music-hall de la côte ouest. Pas de sièges. On assiste debout, en dansant, au spectacle. Des projecteurs éclaboussent le plafond et les murs de diapositives mouvantes. Le public moyen est composé d’étudiants, de gens « bien ». Tout groupe doit passer au Filmore pour connaître la consécration, comme à l’Olympia en France. Manager : Bill Graham.



Avalon Ballroom

C’est plutôt le Bus Palladium. L’atmosphère beaucoup plus hippie est démentielle et oblige réellement le spectateur à participer : planchers mobiles montés sur ressort, flashes multicolores, sons électroniques, filles échevelées. Chacun danse vraiment comme il l’entend, d’une façon parfois très sauvage. Manager : Chet Helms, patron de Family Dog Productions.


Leo de Gar Kulka

Ingénieur du son de la plupart des sessions d’enregistrement des groupes psychédéliques.


(Spécial Pop, 1967)


HALLUCINOGÈNES


Au cours de cet ouvrage nous avons souvent mentionné l’usage de plus en plus fréquent des hallucinogènes et du LSD en particulier. Nous avons vu que les « Hippies » attachent une grande importance aux effets et aux sensations que procure le LSD.

Il n’est pas de semaine sans qu’on puisse trouver une mention ou un article à ce sujet dans la presse spécialisée ainsi que dans les grands magazines.

Nous allons essayer de vous décrire, très sommairement, ce dont il s’agit.



Il est difficile de dire quand pour la première fois des hommes ont absorbé des champignons hallucinogènes ou tout autre drogue génératrice de visions. Mais ce que nous savons de l’emploi par les Chamans sibériens de l’amanite muscaria, le fameux champignon amanite tue-mouche, permet de penser qu’il y a plusieurs millénaires que les hallucinogènes sont utilisés à des fins religieuses : de faibles quantités de ce champignon provoquent un état de transe avec visions : le chaman accomplit au cours de la transe un voyage qui le mène aux tréfonds de la Terre où il rencontre des démons, qu’il lui faut affronter, qui le dépècent et reconstruisent son corps ; au cours de ce voyage il apprend des démons, ou dans certains cas il dérobe aux démons, les secrets de la médecine, un savoir particulier que les autres hommes ne peuvent posséder. En Amérique Centrale, depuis des millénaires également, chez les populations amérindiennes, un rituel fait appel soit aux champignons hallucinogènes de la famille des Psylocibes, soit au cactus Peyotl. Seuls maintenant les Curanderos, les soigneurs si l’on traduit littéralement, et certains de leurs initiés, au cours de fêtes, absorbent ces substances pour se mettre en contact direct avec les dieux. Il n’est pas exclu non plus que certains mystères d’Eleusis, durant l’Antiquité méditerranéenne, aient fait apple aux substances hallucinogènes, sans doute au champignon Amanita muscaria.


Si c’est depuis peu seulement que le grand public américain et européen a appris à connaître par de nombreux témoignages l’effet des substances hallucinogènes, il y a des années déjà que les neuropsychiatres les emploient pour tenter de venir à bout de certaines maladies mentales.

Nous ne dresserons pas ici un tableau complet des effets de tous les hallucinogènes, et nous nous contenterons de tenter de décrire ce qu’est une « crise » due à la présence du LSD, le plus connu de tous parce que c’est celui-là que la grande presse a le plus souvent mentionné.


En 1943 le chimiste suisse Hofman obtient à partir d’un champignon parasite des céréales, l’ergot de seigle, une série de dérivés alcaloïdes dont le dernier est le diéthylamide de l’acide-dilysergique. Cet amide, essayé par Hofman lui-même, influence fortement la sphère psychique à des doses orales minimes ne dépassant pas 50 microgrammes, soit 50 millièmes de milligramme. Les hallucinations que perçut Hofman sont pratiquement semblables à celles dues à la mescaline, extrait du peyotl.



Le LSD, (c’est le nom donné à cet amide fortement hallucinogène) préparé soigneusement en laboratoire n’est pas une drogue dangereuse dans la mesure où l’on peut immédiatement stopper ses effets en faisant absorber à l’expérimentateur de la chlorpromazine. Du LSD mal préparé et surtout mal dosé peut entraîner des accidents sérieux. Il suffit en effet pour q’une crise se déclenche, sans qu’après coup des « retour de flamme » sérieux ne se produisent, que la dose absorbée par voie buccale soit de 1 microgramme par kilo de poids et cela est vraiment une dose maximale. Certains qui ont absorbé des doses de plus de cents microgrammes n’ont en aucun cas vécu plus intensément l’expérience, n’ont pas « voyagé » plus loin, et si la crise a duré plus longtemps les effets-retard surprenants qui se sont produits bien après la fin de la crise ont ou auraient pu avoir des conséquences graves.


Quoiqu’il en soit, quelle que soit la dose absorbée, l’expérience vécue du LSD n’est que solitaire. La présence d’un maître à penser, d’un guide, si elle rassure le néophyte ne fait finalement que perturber l’exploration.

Si le sacré existe quelque part au fond de l’homme, c’est à l’homme de le découvrir, seul, et non pas à un maître à penser de l’imposer au cours d’un rituel vide de signification. Peut-on décide une crise provoquée par le LSD ? Essayons toutefois.


Il y a d’abord apparition d’une certaine euphorie qui lentement s’achemine vers l’exaltation. L’euphorie, qui est parfois contemplative, est pourtant le plus souvent accompagnée d’agitation bruyante, d’hilarité incoercible, mais rapidement l’euphorie dégénère en un sentiment de puissance, en une mégalomanie incontrôlable. Les notions de durée et d’espace sont profondément altérées. Si au cours de la crise la conscience se maintient, à peine troublée, en même temps que la mémoire, la compréhension de l’état et même le jugement sont peu altérés, il semble que l’on se contemple de haut ou de loin, comme si une partie de soi avait échappé au corps pour examiner d’un œil critique ou ironique, ou bien encore amical, le moi. Il n’en demeure pas moins qu’une pénible inquiétude s’installe de la certitude qu’à un moment donné il faudra « faire retour en soi-même ».



C’est à ce moment là que les idées fuient et qu’un trouble profond s’installe dans les pensées, qui deviennent hachées, disloquées. Ces pensées insaisissables sont souvent obsessionnelles. Les modifications de la perception pendant la crise sont totales, qu’il s’agisse des perceptions visuelles, des perceptions auditives ou des perceptions tactiles. La totalité des sensations est altérée si bien que l’on se trouve placé dans un monde déformé en même temps que le corps apparaît comme monstrueux, multiplié, polymorphe. Il y a des hallucinations, une extraordinaire richesse d’illusions visuelles, couleurs vertigineuses, créatures fantastiques qui assaillent de toutes parts : hallucinations dues la plupart du temps à la déformation des objets environnants qui sont le point de départ des représentations illusoires.



Après la crise le souvenir demeure, en partie, des hallucinations, mais surtout de cet examen critique qui parfois se produit. Peut-n dire qu’il y a enrichissement de la connaissance du moi ? Sans doute si l’on considère que le LSD fait en quelque sorte surgir une caricature du moi, dévoilant les tendances latentes et profondes. Il peut y avoir rupture des barrières dues aux inhibitions, quelles qu’elles soient, et alors l’examen critique du matériel révélé après rupture des barrières peut être riche d’enseignements. Est-ce dire qu’il y a là une conquête d’une certaine liberté que la société refuse à chacun ? Peut être, comme il n’est pas exclu que se mieux connaître c’est frôler la sagesse. Mais le danger est présent pour beaucoup dans la rupture des barrières, dans la levée des inhibitions et les révélations sur le conscient et l’inconscient qui peuvent alors se présenter. Il n’est pas donné à tous de supporter sans vaciller la connaissance des boues profondes sur lesquelles nous sommes construits.


Quoiqu’il en soit il est impossible de comparer l’expérience du LSD avec la participation à un spectacles si bien conçu soit-il, si bouleversants que soient les interprètes, les thèmes, les textes, l’environnement lumineux ou sonore.

Dans le premier cas il s’agit d’un cheminement solitaire, d’un drame vécu sans la complicité ni la participation de qui que ce soit, drame de la découverte qu’une certaine liberté ne se conquiert qu’à travers le plus cruel des déchirements, les ruptures les plus blessantes.

Dans l’autre cas il y a sans doute participation collective à un spectacle, agrégation à un ensemble réagissant collectivement jusqu’aux limites d’une certaine folie dirigée par certains, si tant est que l’on puisse parler de folie. Ne serait-ce pas plutôt la recherche de l’anéantissement, de l’oblitération du moi dans une certaine hystérie collective. Avec le LSD c’est peut-être la folie latente vécue sciemment. (octobre 1967)



LA MODE


Depuis les débuts du rock’n’roll en 1955, habillement et musique populaire ont été étroitement associés. Ce phénomène nouveau a remplacé la longue union qui depuis 1930 avait lié la mode au cinéma. En effet avant les déchaînements de Presley, Bo Diddley et Bill Haley, c’était de Berverly Hills, de Hollywood que venaient diverses inspirations vestimentaires ; il y avait bien eu les robes courtes lancées par le charleston en 1925, mais lorsqu’une femme désirait s’habiller, c’était toujours en référence à Jean Harlow, Mae West ou Joan Crawford qu’elle choisissait ses robes et autres fanfreluches. Je dis une femme parce que la caractéristique essentielle de la mode avant 1955, c’est qu’elle était avant out le privilège du beau sexe. Les hommes possédaient naturellement aussi leurs habitudes vestimentaires mais pour eux la sobriété était de rigueur : observez les costumes prohibition d’alors, souvenez-vous de Bogart ! C’est que l’homme américain devait incarner le businessman sérieux et discret, image vivante de la prospérité du dollar et du New Deal. Par contre la femme pouvait se permettre des fantaisies grâce à l’argent de son époux !

Dix ans après la fin de la guerre, les événements vont changer. Les raisons : d’abord il existe plusieurs dizaines de millions de teenagers, qu’on force à adopter comme chevelure, l’horrible « crew-cut » hérité des G.Is de l’US Army et comme vêtements, les costumes tristes et monotones de papa. Ils se sentent brimés et comme tous les jeunes à n’importe quelle période de l’histoire, ils se cherchent des points communs, des signes de reconnaissance qui leur permettent de faire front à la puissance des parents et de créer enfin un univers bien à eux avec leurs rites et leurs idoles. Les idoles, c’est la pop-music qui va les amener ; on employait jusqu’alors ce terme pour désigner la plupart du temps des vedettes du Septième Art, désormais il va devenir synonyme de star de la chanson « pop », de star du rock’n’roll. Et changement radical, la mode populaire va devenir à partir du milieu des années 50 un domaine dans lequel l’homme va prendre l’initiative des opérations. D’ailleurs cela correspond à un bouleversement plus général qui va changer du tout au tout les valeurs sociales. La femme d’avant guerre avait toujours incarné le symbole sexuel ; avec l’avènement de la Pop-Music un mouvement contraire va promouvoir le mâle et le désigner comme l’être à imiter dans ses attitudes amoureuses et sexuelles. Autrefois la femme disposait ; désormais, c’est l’homme qui va de plus en plus imposer son ego. Cela explique sans doute la masculinisation de la femme en réaction. Quoiqu’il en soit, il faut constater l’évidence : depuis douze ans la majorité des idoles est masculine - prenez un Hit-Parade et faites le compte - tandis que côté fans, les filles sont toujours les plus nombreuses et aussi les plus enthousiastes. Presley, James Brown ou les Beatles en savent quelque chose !



En conséquence, la mode, dans la période qui nous intéresse, sera essentiellement d’influence masculine. De plus, elle émanera presque toujours du show-business, car avec la prise de pouvoir de l’ensemble de la jeunesse - grâce aux Idoles - le teenager choisira dans tous les cas, comme modèle vestimentaire, son chanteur préféré. Et les premiers à avoir déclenché la révolution sont certainement les vedettes noires de Rythm and Blues.


De tout temps à New York et à travers les États-Unis, les communautés antillaises et portoricaines avaient porté des habits aux couleurs vives et joyeuses. Les chanteurs de Rythm & Blues de Harlem commencèrent en 1954 à leur emprunter ce goût pour les couleurs criardes. À l’Apollo, ils étaient tous habillés de costumes italiens très ajustés, très étroits, avec deux ou trois boutons, d’un blanc immaculé, ou rouge vif. les chaussures étaient très pointues. L’adoption des pantalons étroits contrairement à ce qu’on avait fabriqué jusqu’alors - le revers couvrait plus de la moitié de la chaussure - fut une première étape importante dans l’évolution de la mode pop. Il s’expliquait évidemment du fait qu’on s’y sentait beaucoup plus à l’aise pour danser le rock. À cette époque remonte, autre signe de masculinisation de la femme, le port du pantalon par les filles, celles-ci bientôt suivies dans la même voie par leurs aînées.


Quelque temps après, les premières chemises à dentelle et à jabot firent leur apparition ; là encore ce sont les Noirs qui lancèrent la mode : Jackie Wilson, Mickey Baker, Lloyd Price. Ce dernier apparaissait en scène dans un costume rouge sang, avec des chaussures vernies jaunes et les cheveux teints en rouge au mercurochrome. Un autre artiste à avoir choisi des vêtements extraordinaires : Screaming Jay Hawkins, l’innovateur de la cape en velours, reprise plus tard par les Anglais.


De leur côté, les chanteurs blancs adoptaient l’harnachement de cuir noir et les jeans de Marlon Brando et Elvis Presley. Tous les teenagers se mirent à endosser les blousons cloutés d’argent et les aigles du King et de Gene Vincent. Elvis fit un malheur également avec ses favoris ; ceux-ci représentaient une des premières fantaisies d’ordre pilaire depuis relancées par la Pop-Music. Y avait-il des boutiques spécialisées dans la mode pour les jeunes ? Non, du moins rien dans le style de Carnaby Street à Londres plus tard. À Broadway, Cymartin habillait les stars, mais à des prix inabordables pour les acheteurs de 15 à 21 ans. Ceux-ci devaient en conséquence se rabattre sur les boutiques de prêt-à-porter, par ailleurs très dans le coup aux États-Unis.



Mais en dehors des États-Unis que se passait-il ? Eh ! bien le seul pays à suivre les nouveautés vestimentaires américaines d’une manière assidue était l’Angleterre. Avec les Teddy Boys, la vogue des redingotes et des chemises à dentelles avait connu un premier essor. Puis vinrent les Rockers partisans de la violence, des longues courses à moto à la rencontre de quelque bande adverse, et fidèles aux mêmes équipements de cuir qu’avaient adopté leurs confrères d’Outre-Atlantique. Tommy Steele, puis Cliff Richard, et enfin les Beatles - première époque -devinrent des adeptes des jeans et des vestes parsemées de clous d’argent. John Lennon raconte que les premiers cachets qu’ils obtinrent en accompagnant Tony Sheridan furent entièrement consacrés à l’achat de vêtements de Rockers. Mais après leur rencontre avec Brian Epstein tout allait changer pour nos quatre célèbres Liverpooliens. Il leur fallait une présentation originale et ce fut le début des vestes de velours noir sans col, des bottines de cuir à haut talons et naturellement de la coupe de cheveux Beatles. Il faut remarquer que celle-ci fut d’abord une coupe assez longue sur le front mais dégagée dans le cou. Regardez les photos de John, Paul, George et Ringo vers 1963-1964, leurs oreilles ne sont pas encore recouvertes par l’abondante toison qu’ils auront plus tard. 



Le groupe qui avait déjà les cheveux vraiment longs à cette époque était celui des Rolling Stones. Comme les Beatles ils ont apporté une contribution à la mode « pop ». La différence entre les deux groupes a préalablement été soulignée : les premiers étaient anti-conformistes mais d’une manière sage, les seconds ont toujours, depuis le départ, appuyé leur carrière sur le scandale et la provocation. Les Beatles arrivaient en scène dans des costumes impeccables, avec une cravate sobre et une chemise bien repassée. Les Stones se présentaient n’importe comment, les cheveux longs, mal coiffés, crasseux parfois, un T-shirt sur le dos ou bien des foulards de soie et une chemise en dentelle suivant les occasions. Personne auparavant n’aurait osé se produire en public dans un tel accoutrement. Mais dans les deux cas les jeunes aimaient cette nouvelle mode à la fois décontractée et recherchée. Les magasins habituels cependant s’avéraient loin d’être à la hauteur pour fournir à leur clientèle, avide de nouveaux styles, les modes qui affluaient les unes après les autres. Le seul endroit où il était possible de trouver le dernier cri de la mode « pop » s’appelait Carnaby Street, une petite rue étroite derrière Regent Street, à deux pas du grand magasin Liberty’s. De bouche à oreille, l’adresse se répandit un peu partout, auprès des teenagers d’une part mais aussi auprès d’une série de jeunes modélistes qui vinrent s’installer sur le champ de ladite rue. On vit fleurir les enseignes aux noms de « His Clothes », « Domino Mâle », « John Stephens », « Adam W1 », « Gear », « John Michael »…


Les vêtements mis en vente avaient trois caractéristiques : ils étaient extravagants, bon marché et destinés à un usage de quelques semaines au grand maximum. L’une des premières grandes folies de Carnaby Street fut le port des « hipsters », pantalons à carreaux taille basse, très moulants, que l’on accompagnait d’une énorme ceinture de cuir à boucle d’argent. Bien avant Antoine et ses « Élucubrations » on y trouvait déjà des chemises et des cravates à fleurs. Les premiers manteaux de fourrure loués par Scott Engel et les Stones y firent également leur apparition. Il y eut les capes de policeman, les lunettes à la John Lennon, les chemises de satin de Mick Jagger et bien d’autres choses…


Puis avec l’arrivée des vestes et habillements militaires, l’intérêt de la mode pop se reporta vers les Puces  londoniennes, vers Portobello Road. Depuis toujours ce quartier du nord de Notting Hill Gate était célèbre par ses nombreux antiquaires ; lorsque vers le mois d’août 1966 un groupe nouvellement formé - les Cream - simultanément avec Manfred Mann, se mit à porter en scène de vieux uniformes militaires, les fripiers des environs sortirent leur malles de derrière les fagots et commencèrent à proposer aux jeunes mods des vestes qui dataient aussi bien de l’époque édouardienne que de la dernière guerre mondiale : vestes d’officiers de la Royal Navy, uniformes nazis, tenues coloniales. La plus célèbre d’entre toutes ces boutiques « I was Lord Kitcnener’s valet » installa bientôt une succursale à Gerard Street puis dans une rue adjacente à Carnaby Street. Un troisième point d’intérêt était né dans un autre secteur de la capitale anglaise, à Chelsea, le St-Germain-des-Prés londonien, mais en moins snob et moins organisé. L’activité du Borough de Chelsea se situe autour de King’s Road, la grand-rue de ce quartier voisin de la Tamise ; en quelques mois de nombreuses boutiques pop s’y épanouirent, surtout axées sur la mode féminine. Légitime revanche puisque Carnaby Street ne semblait s’intéresser qu’à l’élément mâle de la population.



C’est de King’s Road que va partir la bombe peut-être la plus explosive de ces vingt dernières années, la mini-jupe. Mary Quant, sa créatrice, est aujourd’hui MBE, Membre of the British Empire. Le magasin le plus remarquable de King’s Road, « Granny takes a trip », se prêta parfaitement à ses expériences courageuses ainsi que « Dandy Fashions » et est-il nécessaire de rappeler que dans le domaine de la mode, la mini-jupe a eu depuis deux plus d’influence que tous les grands noms de la Couture réunis. Les premières mini-jupes avaient été conçues pour implanter la mode « pop-art », la mode des figures géométriques, en noir et blanc, carrés, losanges, cercles, reprise en France par Courrèges. Mais la mini-jupe avait déclenché une révolution ; la femme devait porter désormais toute étoffe à mi-cuisse, changement brutal qui déclencha d’abord le tonnerre des tabous sexuels. Indépendance, exhibitionnisme, provocation furent les premiers qualificatifs qui s’abattirent sur Mary Quant, l’enfant prodigue. Cependant un résultat définitif était acquis : toutes les femmes durent raccourcir (plus ou moins suivant le cas) leurs jupes au-dessus du genou. C’est là l’étape principale de la mode féminine dans le cadre de la Pop-Music.


Le dernier stade atteint par la mode pop est en connection avec l’avant-garde psychedelic de la West Coat américaine et les « Flower People » qui représentent l’élément avancé des « hippies » aux U.S.A. L’idée générale du mouvement « Flower Power » est un retour vers les cultes et cérémonies païennes anciennes, spécialement le culte des saisons et de Flore, la déesse des arbres et des plantes.

Les vêtements qui correspondent à ce genre de manifestation sont essentiellement de longues toges et tuniques, des couronnes de fleurs, des sandales ou des spartiates (un commerce très rémunérateur  s’est d’ailleurs développé à Greenwich Village à New York) ; le système pilaire se libère de toute contrainte : barbe, moustache, cheveux poussent en totale liberté sur les visages des « Beatiful people ». Et bien sûr, ils ont leurs vêtements d’apparat pour les cérémonies importantes comme le Jour du Printemps qu’ils ont célébré cette année au Tilmpkins Square Park au milieu des chants religieux anciens, des tambourins, des guitares et des sitars.


C’est donc des États-Unis qu’il faut désormais attendre du nouveau. La mode « hippie » risque de bientôt contaminer notre belle jeunesse française, d’une manière plus ou moins frelatée d’ailleurs suivant l’exploitation commerciale qu’en feront quelques modélistes épris de gimmicks et toujours en quête de recettes nouvelles pour se remplir les poches. Mais aux États-Unis et aussi en Angleterre - désormais les Love-in et les Be-in y sont choses courantes - la mode du « Flower Power » représente une prise de position beaucoup plus profonde des teenagers, une attitude sociale qui par ailleurs s’est déjà concrétisée par des dizaines de manifestations de Be-in et aussi par la création de cellules communautaires, de coopératives telles le « Groupe Image » qui comporte 35 membres associés dans tous les domaines - financiers, politiques, sexuels - et qui vit des produits de son labeur, à savoir la fabrication d’objets en cuivre et bronze, de vêtements en soie, d’affiches et de multiples travaux de ferronnerie.


La mode, de ce fait, retournera-t-elle à l’artisanat ? Faut-il s’attendre à la prolifération de petites boutiques où l’on fabriquera devant nous la tunique ou le robe de votre choix ? Seul l’avenir le dira. (Spécial Pop, octobre 1967)



LES RADIOS PIRATES


Dimanche de Pâques, 1964. Une jeune homme blond et mince, ex-membre de l’Équipe Anglaise Olympique de Natation, branche le micro et dit : « Bonjour Mesdames, Messieurs. Vous êtes à l’écoute de Radio-Caroline sur 199 mètres, votre station favorite pour la journée. »

Et ainsi démarra l’aventure des stations-pirates britanniques… Mais pour comprendre comment on en était arrivé là, il faut remonter six ans en arrière, dans un pays du nord de l’Europe où la belle histoire des émissions illégales prit son véritable départ.



Il était une fois une grand-mère suédoise qui trouvait la radio de son pays fort ennuyeuse. Cette grand-mère se dit qu’elle pourrait peut-être remédier à ce pénible état de choses si elle faisait l’acquisition d’un petit navire de 550 tonnes, le MV Cheetah II. Elle mit à exécution ses projets, inscrivit le bateau sous nationalité panaméennes et installa à son bord un équipement complet de radiodiffusion. Elle prit ensuite la direction de la Baltique et fonda, à la barbe des autorités de son pays, la première station-pirate : Radio-Syd. Il faut constater que le gouvernement suédois mit le temps pour réagir ; quatre années exactement.



En 1962, Radio-Syd était finalement déclarée « outlaw ». Ceci n’empêcha pas la sémillante quinquagénaire de continuer à émettre et le beau conte de fées radiophoniques se termina pour elle derrière les barreaux d’une geôle de Stockholm. L’aventure pirate était-elle terminée ?

Non !!! Car l’idée était lancée et Mme Britt Wadner, première victime de la bataille des ondes, trouvait déjà des disciples au-delà des côtes des Pays-Bas. Une nouvelle station, Radio-Véronica, allait en effet permettre aux jeunes Hollandais de se livrer 24 heures sur 24 à leur culte favori, le rock’n’roll. Cette fois-ci, les promoteur avaient été plus prudents et s’étaient installés en eaux internationales, à cinq milles du rivage.



Du point de vue juridique ils étaient intouchables. cette formule trouva écho de l’autre côté du Channel chez un ex-vice-président du Parti Libéral, le major Oliver Smedley, homme d’affaires honorablement connu de la City londonienne et gentleman jusqu’au bout des ongles. Il chargea un ancien pilote de chasse australien, Allan Crawford, du régiment des questions matérielles, prenant quant à lui l’initiative des problèmes financiers. La station s’appellerait Radio-Atlanta. Pour être à l’abri d’une intervention des autorités britanniques, Smedley tissa méticuleusement un réseau de boîtes aux lettres et de sociétés « bidons » ; une au Lichtenstein entre autres. Le coût de l’opération fut d’abord estimé à 70.000 livres. Rapidement il fallut compter le double. Le major n’hésita pas un instant à demander un prêt. À qui donc ? Mais à la banque d’Angleterre voyons ! D’ailleurs il ne cacha pas à celle-ci ses intentions : il allait acheter un navire déjà équipé d’appareils de transmission, il irait s’installer en eaux internationales hors d’atteinte des polices de Sa Majesté, après quoi il créerait une radio-pirate. L’idée dut séduire la direction de la Bank of England puisque les crédits furent accordés.



C’est alors que Ronan O’Rahilly, l’un des directeurs actuels de Radio-Caroline entre en scène. En 1961, perpétuant les traditions de ses ancêtres irlandais, O’Rahilly avait quitté le domicile paternel sans un sou en poche mais néanmoins avec le ferme espoir de faire fortune. Londres fut le terrain choisi pour ses ambitions financières. À l’époque où Radio-Atlanta était en passe de devenir une réalité tangible, le jeune Dublinois avait placé ses intérêts sur un groupe qui commençait à faire parler de lui dans le nord du pays et surtout dans la région de Newcastle, j’ai nommé les Animals. Par Allan Crawford il eut vent des projets de Smedley et se dit qu’il y avait certainement là anguille sous roche. La tâche lui serait facilitée par l’appui financier que pourrait lui procurer son père Aidosan O’Rahilly, riche armateur de l’Eire et propriétaire du port de Greenore. Sa station prendrait pour nom Caroline, en l’honneur de la fille du président Kennedy, à qui - en bon irlandais - il voue une admiration sans limites.



O’Rahilly junior contacta alors Smedley et conclut un pacte avec lui. Radio-Atlanta jetterait l’ancre au large de Harwich sur la côte sud-ouest, tandis que Caroline s’installerait près de Liverpool, englobant dans son champ d’action la partie nord de la Grande-Bretagne. À eux deux, ils s’octroyaient ainsi le monopole de l’auditoire national.

Un autre accord fut passé. Atlanta avait besoin d’un mât émetteur. Le père de O’Rahilly fournirait cet élément vital, moyennant quoi celui-ci pourrait utiliser les studios de Smedley. Échanges de bons procédés en quelque sorte ! Et c’est ici que le major se fit berner !



Pendant que son bateau, bloqué par la tempête à Greenore, attendait la pose du mât en question, le MV Mi Amigo, racheté par Ronan O’Rahilly à la station suédoise Radio-Nord, prenait position au large de Harwich à l’endroit précis d’où Atlanta était supposé émettre. Pourquoi Caroline n’avait-elle pas respecté son contrat tacite avec Atlanta ? Essentiellement parce que de la côte sud-ouest, on peut couvrir la métropole londonienne - soit plus de quinze millions d’individus - plus du quart de la population britannique. Les dents longues du jeune O’Rahilly venaient de s’offrir là un morceau de choix !



Voilà à peu près où on en était le 29 mars, jour de Pâques, alors que Simon Dee et ses camarades partaient à la conquête d’un auditoire rendu passablement réceptif du fait de l’insipidité et de la tristesse communicative des programmes de la BBC.

À Radio-Atlanta, la surprise fut brutale. Smedley mit aussitôt le cap sur Harwich et vint se poster à portée de canon de Radio-Caroline. La guerre des pirates était ouverte.

Les deux stations se spécialisèrent dans le passage des disques du Top Fifty et aux heures d’écoute des ménagères, de la musique plus douce constituait le programme. En peu de temps un club Radio-Caroline était formé, fournissant à ses membres des renseignements, des photos, des disc-jockeys, des décalcomanies pour les voitures… et des réductions sur certains achats. C’était le début d’une révolution.

Avec le lancement de Radio-London en décembre 1964, station financée par des capitaux américains, la compétition publicitaire prit son essor… Une autre station importante à entrer dans la partie fut Radio-England. Ses premiers pas furent accompagnés d’un déploiement de luxe extraordinaire ; le jour même où le gouvernement britannique interdisait officiellement les émissions pirates, Radio-England dépensait 10.000 livres dans une réception fastueuse à l’Hilton, face à Buckingham Palace, avec une liste d’invité et de célébrités comme on en avait jamais vu précédemment.



Et puis, en dehors des trois grands, d’autres radios avaient fait leur apparition ; la plupart d’entre elles s’étaient installées sur les fortins de DCA qui pendant la dernière guerre mondiale protégeait l’Angleterre des invasions aériennes germaniques. Trois de ces tourelles désaffectées protégeaient Radio-Essex, Radio-390 et Radio-City. Cette dernière avait d’abord été connue sous le nom de Radio-Sutch, dont le propriétaire chevelu et paranoïaque était comme le nom l’indique, Streaming Lord Sutch. N’ayant d’autre prétention que de se faire élire Premier Ministre, celui-ci s’était ainsi assuré du haut de son perchoir, une pittoresque propagande électorale grâce, entre autres, à la programmation de morceaux choisi de « Fanny Hill », les contes de « Boccace » britanniques. Cet adversaire (peu sérieux il faut le reconnaître) de Harold Wilson fit long feu. Quelques mois plus tard la station sur pilotis était récupérée par le propriétaire d’une chaîne de boîtes londoniennes plus ou moins bien fréquentées : Reg Calvert. Celui-ci rebaptisa Radio-Sutch qui devint Radio-City.


À ce moment précis, Radio-Caroline gagnait sa bataille contre Atlanta. Devant faire face à des problèmes techniques et financiers qui le dépassaient, le major Smedley levait le pied et se retirait de la compétition. Néanmoins, il restait ne possession d’un émetteur de 10.000 livres. C’est cet émetteur qui allait être la cause de ce qu’on a appelé « L’affaire Smedley ». Cette affaire, vous vous en souvenez peut-être, car même dans notre pays on en a longuement parlé. Cependant les faits demeurent obscurs.

Au moment de reprendre Radio-City, Reg Calvert s’était mis en quête d’un émetteur plus puissant. Smedley qui passait par là, lui offrit le sien à la seule condition qu’il soit intégré comme co-gérant de la station. Calvert répondit O.K., fit installer le poste au sommet de son fortin et s’empressa d’aller proposer ses services à une tierce personne : Philip Birch, patron de Radio-London. Smedley allait se faire avoir encore une fois. Ce coup-ci, le major employa les grands moyens. Il expédia illico sur Radio-City une vingtaine d’hommes de main qui s’emparèrent de la place, interrompirent les émissions et laissèrent derrière eux un commando chargé du contrôle de la station. On nageait en pleine piraterie. Dans les jours qui suivirent, Smedley surprit Philip Birch au saut du lit et lui annonça qu’il libérerait Radio-City si Calvert et lui-même le prenaient effectivement comme troisième associé. Birch est un homme prudent et avisé ; pour lui, tous ces actes de violence ne promettaient pas une association de tout repos avec Calvert et Smedley. Il préféra se retirer et la suite de l’aventure prouve qu’il eut le nez creux.



Restaient en présence le major et le propriétaire de Radio-City. L’issue fut tragique. En dépit des menaces de Calvert, Smedley maintint son commando sur le fortin. Une nuit ayant perdu patience, Calvert s’introduisit chez son rival, attaqua la secrétaire, puis le major en personne. Quelques instants après Smedley abattait d’un coup de feu son adversaire. La suite vous la connaissez : reconnu en état de légitime défense, Smedley fut acquitté par les assises de Chelmsford. Il n’en reste pas moins qu’il y avait eu mort d’homme et que ce meurtre était déjà le quatrième d’une série de « disparitions subites » qui jalonnent sinistrement l’histoire des stations-pirates. Tout n’est pas rose et innocent chez les boucaniers du XXe siècle…

Pour en venir à des propos plus techniques, quelles sont les caractéristiques des deux plus importants compétiteurs, Radio-Caroline et Radio-London ?

Caroline possède deux navires ; l’un au Nord, le MV Caroline, jauge 763 tonnes, mesure 58 mètres de long et est équipé d’un moteur de 1 000 CV capable d’atteindre 14 noeuds à l’heure. L’autre au large de Scarborough, le MV Mi Amigo fait 470 tonnes, et développe une puissance de 200 CV.

Quant à Radio-London, la station est installée sur le contre-torpilleur MV Galaxy - 70 mètres de longueur -. L’émetteur de 75 kilowatts atteint une hauteur de 66 mètres soit environ 7 mètres de plus que la colonne Nelson de Trafalgar Square. Cette puissance considérable permet de transmettre « loud and clear » jusqu’à environ 400 kilomètres du point de départ.

Tandis que sur Caroline la programmation est laissée au bon vouloir des disc-jockeys, Radio-London présente une sélection plus typée : un disque issu des classements britanniques, un ancien succès ou « Revive 45 », un extrait du Hot Hundred américain, enfin une nouveauté. Les disc-jockeys assurant environ 3 heures d’émissions par jour.



L’avenir des stations ? Il semble assez compromis puisque le gouvernement et le Postmaster General, M. Edward Short, ont engagé une lutte à mort contre les pirates, bien décidés à obtenir du Parlement l’autorisation de prendre enfin des mesures énergiques. Cependant contre eux et la BBC il y a environ une trentaine de millions d’auditeurs réguliers qui à l’appel des radios commerciales ont inondé le 10 Downing Street sous un courrier de lettres revendicatrices demandant à corps et à cris le maintien des « hors-la-loi ». L’office indépendant d’opinion publique, le National Opinion Roll, a établi que Radio-London était la plus importante radio de langue anglaise dans le monde entier, soit 1 500 000 auditeurs, c’est-à-dire bien plus que la chaîne n°1 de la BBC, le LIght Programme. C’est que les jeunes se retrouvent beaucoup plus dans le style décontracté et joyeux des présentateurs pirates que dans les propos toujours compassés des D-Js de l’office national. C’est aussi parce que les pirates sont essentiellement des mordus de la Pop-Music, des adeptes authentiques et sincères d’une forme de vie moderne, rapide et drôle. Le jour où la BBC aura compris cela, peut-être récupérera-t-elle une partie de son auditoire ! Mais il semble pas que ça en soit demain la veille !!!



L’histoire de la radio-pop est encore très confuse. Depuis la révolution des stations-pirates, l’ensemble des querelles se résume sous la forme d’une lutte de l’Autorité contre l’Enthousiasme. En ce moment la situation n’est pas clarifiée. Les pirates survivront-ils ? Légalisera-t-on leur statut actuel ? Ou bien disparaîtront-ils purement et simplement ? En tout cas ils auront fourni les meilleurs émissions Pop que l’Angleterre ait jamais connues. Ils auront ressuscité l’art radiophonique.


P.S. Le 14 août 1967, Radio-London, Radio 390, et les autres stations-pirates ont cessé d’émettre, suivant ainsi la nouvelle législation anglaise sur les radios. Seule Radio Caroline continue, n’utilisant plus que des présentateurs, employés et bureaux étrangers. (Spécial Pop, octobre 1967



LES DISC-JOCKEYS


Le métier de présentateur de radio est vraiment peu ordinaire. On gagne sa vie grâce au talent d’autres personnes. Encore faut-il beaucoup de qualités pour rendre ce talent efficace ! Mais quoiqu’il en soit c’est un job bien payé - la plupart des D_Js vous affirmeront le contraire - et il confère à ceux qui le pratiquent une célébrité qui rivalise souvent avec des politiciens les plus haut placés. Le présentateur de radio fait partie intégrante de la vie de tous les jours ; on a rendez-vous avec lui, il console, il rassure, il déçoit, il vous remonte le moral ; c’est un peu un membre de la famille.

Dans le domaine de la Pop-Music, son travail consiste surtout à choisir des disques non seulement d’actualité, mais encore d’avant-garde et à donner un rythme à une émission.


Le démarrage des programmes pop est dû en France à l’initiative d’Europe n°1 et de Daniel Filipacchi. Celui-ci travaillait à Paris-Match comme reporter-photographe lorsqu’en 1954 on lui demanda en sa qualité de spécialiste de jazz de réaliser avec Frank Ténot une émission souvenir à l’occasion de la mort de Charlie Parker. Devant le succès de l’entreprise, on leur demanda bientôt de monter l’émission quotidienne « Pour ceux qui aiment le jazz ». À l’époque il y avait un boom sensationnel du jazz, et là encore leur réussite fut totale ; de nombreux orchestres américains furent révélés en France par l’émission : Dizzy Gillepsie, le Modern Jazz Quartet, Miles Davis entre autres.



« Salut les Copains » devait être lancé plus tard, en septembre 1959. Sans but précis au départ, le show durait alors une demi-heure de 17h à 17h30 ; Daniel et son équipe passaient des disques qui leur plaisaient, d’une manière très décontractée. En majorité des morceaux américains, Presley, Bill Haley, du jazz pas trop difficile et un ou deux français, Bécaud, Aznavour. Car en 1959, pas de Johnny, de Chaussettes Noires ou qui que ce soit. Devant l’afflux du courrier enthousiaste, Europe décida d’allonger S.L.C. d’une demi-heure ; puis à peu près d’une autre demi-heure. Avec l’arrivée des groupes et chanteurs de rock français l’émission prit la taille d’une institution nationale. C’est alors que Daniel Filipacchi décida de la création du journal « Salut les Copains ».


Michel Poulain et Josette, programmateurs de S.L.C., se souviennent des débuts de l’hebdomadaire : « Daniel ne croyait pas un instant que ça marcherait. Nous avons tous participé au premier numéro, nous écrivions les articles dans les bureaux d’Europe ; on escomptait une vente de 25.000 exemplaires à tout casser ! Le premier tirage avait cependant été de 150.000. En deux jours, à la surprise générale, tout était parti ! »

L’émission et le journal se soutenant mutuellement, l’auditoire de l’une atteint des chiffres records tandis que la vente de l’autre touchait bientôt le million. Daniel Filipacchi a eu le mérite d’introduire en France une technique de radio américaine jusqu’alors inconnue ; il y eut Chou-Chou, petit bonhomme farfelu et à la chevelure abondante dont les aventures étaient mêlées à celles des idoles ; il y eut les premiers jingles - le tout premier, Daniel l’avait réalisé chez lui pour une publicité d’un club de jazz et il s’était servi en fond sonore d’un morceau de Bill Dogett - ; il y eut l’habitude prise de parler sur les intros pour annoncer un disque. Mais la force de l’émission fut de ne pas se baser sur une personne ; Daniel Filipacchi certes présentait le programme, mais peu à peu il introduisit d’autres disc-jockeys susceptibles d’assurer un remplacement valable. Aujourd’hui, en dehors du patron de l’émission, Bernard Brillé et Monty animent régulièrement S.L.C.



Autre programme pop à Europe n°1 : « Dans le vent ». Hubert Wayaffe est né à Neuilly-sur-Seine il y a 28 ans d’un père belge et d’une mère normande. À 18 ans il s’engage dans l’aéronavale, y demeure trois ans et, à son retour au pays, parcourt l’Europe en vendant des choses aussi diverses que des machines industrielles, des voitures et des best-sellers. Un jour en Espagne, il entend dire que Lucien Morisse cherche des animateurs pour Europe n°1. Il ne fait ni une ni deux, monte à Paris et est engagé dans « Service de Nuit ». Peu après, à la suite de Michel Cogoni, on lui confie « Dans le vent ». Hubert a une passion pour les voitures rapides, les Ford Mustang et les rallyes. Son show en témoigne : il est vif, alerte et ne manque jamais d’humour. La présentation, très américaine, utilise de nombreuses cartridges et jingles. Avec le président Rosko, c’est lui qui répond le mieux à la définition du disc-jockey, tel qu’on l’entend Outre-Atlantique.



De son vrai nom Michael Pasternak, fils du célèbre Joe Pasternak, le producteur hollywoodien des films d’Elvis Presley, le président Rosko (le plus beau, celui qui marche sur l’eau) a effectué ses débuts radiophoniques dans l’US Navy, à bord d’un porte-avion où son boulot était avant tout de remonter le moral des troupes. Sur la recommandation d’Eddie Barclay, il entre à Europe n°1 où on lui accorde une émission le dimanche après-midi. Rosko pratique déjà son style dingue et truffé de bruitages insensés ; mais l’auditoire n’est pas prêt pour ce genre d’expérience et en définitive Mike s’adresse à Radio-Caroline où il va rapidement imposer sa personnalité fracassante sous l’appellation « Emperor Rosko ». Il groupe même ses fans sous la dénomination de « Rosko Rangers ». Mais bientôt, à la suite de négociations entre Jean Prouvost et Ronan O’Rahilly, Caroline prête son empereur à Luxembourg. Et le 11 novembre 1966 la bombe éclate ; le président Rosko est dans nos murs et il lui faudra peu de temps pour convaincre un public de fans enthousiastes qu’il est le meilleur, le plus beau, celui qu’il leur faut !!! « Mini-max » est une des émissions les plus écoutées l’après-midi, et, dans la soirée, on retrouve Rosko à « Mini-max Soir ».



Le deuxième disc-jockey à opérer sur les ondes de Radio-Luxembourg, c’est Michel Cogoni. Après avoir travaillé quatre ans à Europe n°1, il entre à Radio-Luxembourg. Son émission « Hit Service Luxembourg » passe tous les soirs sur l’antenne de 19h30 à 21h et le samedi de 20h à 22h. Michel Cogoni présente un nouveau style d’émission très varié et il sait parfaitement s’adapter au goût de son public.


Du côté de France Inter les choses ont considérablement changées à l’arrivée à la direction des Programmes de Roland Dhordain. Celui-ci a compris l’importance de l’élément jeunesse dans la radio actuelle ; d’autre part il a réussi à sauvegarder le caractère français des émissions, tâche difficile alors que la variété s’américanise de plus en plus. Le résultat s’est vite fait sentir puisqu’aux derniers sondages France Inter occupe la première place devant ses concurrents privés. La station nationale compte trois présentateurs pop : Claude Chebel avec les « 400 coups », José Artur, le « Pop Club », et Gérard Klein, « 17-19 sur 1829 ».


Claude Chebel est né à Paris en 1939. Il passa sa jeunesse dans la baie du Mont-Saint-Michel et jusqu’à l’âge de cinq ans ne parla que le patois local. Après le bac philo à Charlemagne et deux certificats de licence à la Faculté de Lettres, il se lança dans le théâtre d’avant-garde. Metteur en ondes en 1961, il devint ensuite producteur (il réalisa une importante émission culturelle consacrée à Marcel Camus) ; en octobre 1966, il démarre les « 400 coups ». Son opinion sur le rôle de présentateur : « La radio de participation est une chose finie. Je crois surtout dans une radio intimiste qui s’adresse à une personne. L’écoute autrefois était commune, on se rassemblait autour du poste qui demeurait un meuble fixe. Avec le transistor, l’auditeur est maintenant solitaire. Le disc-jockey français doit avoir un ton simple et enjoué ; la langue française est une langue de confidence. Il est l’intermédiaire informé et bienveillant entre l’artiste et l’auditeur. Et il ne faut pas oublier que le Français s’attache plus à une personnalité qu’à un style. »



Cela pourrait peut-être expliquer le succès national de José Artur et de son « Pop Club ». Celui-ci a réussi le tour de force de garder un ton et une ambiance toujours française à une émission qui programme à 95% des titres anglais ou américains. Toutes les vedettes du monde pop, de cinéma, de théâtre et de la littérature défilent chaque soir entre 22h et 1h du matin à l’intérieur du bar du Ranelagh. Toutes se pressent pour discuter aimablement et dans un style qui rappelle souvent les salons du XVIIIe siècle avec le maître de séant. La conversation très mondaine aborde parfois un tournant scabreux qui procure un piquant inédit à l’interview. Des groupes de rock et de jazz viennent souvent jouer en direct. Pierre Lattès présente chaque soir une séquence « Rock et Folk », ainsi qu’une séquence Jazz. Mais c’est sur la personnalité brillante et décontractée de José Artur que repose avant tout le succès de l’émission.



Le dernier venu des disc-jockeys français, et non le moindre, c’est Gérard Klein. L’émission qu’il anime tous les jours de 17h à 19H a débuté en novembre 1966 et a connu immédiatement un vif succès. La lutte était chaude à une époque où Rosko se lançait à grand renfort de publicité sur Luxembourg, mais Gérard s’est acquis lentement mais sûrement depuis un an l’estime de millions d’auditeurs qui apprécient sa présentation drôle, sympathique et surtout typiquement française.


Gérard a 25 ans et c’est par « Route de Nuit » qu’il entra à l’O.R.T.F. Il était alors étudiant en médecine ; c’est une rencontre avec Jean-Marie Houdoux qui détermina de l’orientation de sa carrière. Il présenta « 3-6-9 », un jeu réalisé par Jean-Marie puis au retour de son service militaire, Roland Dhordain lui remit les destinées de « La clé sous le paillasson ». Devant le vide succès du programme, ce fut bientôt « 17-19 sur 1829 ». « Je pense, déclare-t-il, que les gens ne s’amusent déjà pas tellement, alors je m’efforce de dire des choses drôles. Je cherche aussi à faire plaisir un peu à tout le monde, au fan d’Otis Redding comme à celui de Marie Laforêt. Je veux présenter mon émission comme je vis ; d’ailleurs à mon sens, le disc-jockey français doit être simple, aimer rigoler et aussi parler correctement sa langue maternelle. Il y a tant d’émissions dans le genre : « Content ? Heureux ? Vos projets ? etc. » Par ailleurs j’apprécie beaucoup le style des disc-jockeys pirates anglais et je les envie un peu parce qu’ils ont la possibilité de travailler plus efficacement que nous qui devons compter à tout moment avec le technicien de la cabine. Et à l’O.R.T.F. des bons techniciens, j’en connais en tout et pour tout un seul ! »


Les D-Js adorent tous leur métier, ils sont tous très professionnels. Lorsqu’on les écoute, cela semble tellement facile de parler devant un micro, et pourtant !!! C’est grâce à eux que la Pop-Music est devenue un phénomène social important ; c’est aussi grâce à eux que la radio moderne a pris un tournant décisif, celui de la familiarité, de la drôlerie et de l’avant-garde. Et en définitive, c’est parce qu’ils étaient là qu’elle est devenue humaine et proche de chacun d’entre nous. Merci ! Messieurs les disc-jockeys. (Spécial Pop, octobre 1967)


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