SPÉCIAL POP - La Mode

Depuis les débuts du rock’n’roll en 1955, habillement et musique populaire ont été étroitement associés. Ce phénomène nouveau a remplacé la longue union qui depuis 1930 avait lié la mode au cinéma. En effet avant les déchaînements de Presley, Bo Diddley et Bill Haley, c’était de Berverly Hills, de Hollywood que venaient diverses inspirations vestimentaires ; il y avait bien eu les robes courtes lancées par le charleston en 1925, mais lorsqu’une femme désirait s’habiller, c’était toujours en référence à Jean Harlow, Mae West ou Joan Crawford qu’elle choisissait ses robes et autres fanfreluches. Je dis une femme parce que la caractéristique essentielle de la mode avant 1955, c’est qu’elle était avant out le privilège du beau sexe. Les hommes possédaient naturellement aussi leurs habitudes vestimentaires mais pour eux la sobriété était de rigueur : observez les costumes prohibition d’alors, souvenez-vous de Bogart ! C’est que l’homme américain devait incarner le businessman sérieux et discret, image vivante de la prospérité du dollar et du New Deal. Par contre la femme pouvait se permettre des fantaisies grâce à l’argent de son époux !

Dix ans après la fin de la guerre, les événements vont changer. Les raisons : d’abord il existe plusieurs dizaines de millions de teenagers, qu’on force à adopter comme chevelure, l’horrible « crew-cut » hérité des G.Is de l’US Army et comme vêtements, les costumes tristes et monotones de papa. Ils se sentent brimés et comme tous les jeunes à n’importe quelle période de l’histoire, ils se cherchent des points communs, des signes de reconnaissance qui leur permettent de faire front à la puissance des parents et de créer enfin un univers bien à eux avec leurs rites et leurs idoles. Les idoles, c’est la pop-music qui va les amener ; on employait jusqu’alors ce terme pour désigner la plupart du temps des vedettes du Septième Art, désormais il va devenir synonyme de star de la chanson « pop », de star du rock’n’roll. Et changement radical, la mode populaire va devenir à partir du milieu des années 50 un domaine dans lequel l’homme va prendre l’initiative des opérations. D’ailleurs cela correspond à un bouleversement plus général qui va changer du tout au tout les valeurs sociales. La femme d’avant guerre avait toujours incarné le symbole sexuel ; avec l’avènement de la Pop-Music un mouvement contraire va promouvoir le mâle et le désigner comme l’être à imiter dans ses attitudes amoureuses et sexuelles. Autrefois la femme disposait ; désormais, c’est l’homme qui va de plus en plus imposer son ego. Cela explique sans doute la masculinisation de la femme en réaction. Quoiqu’il en soit, il faut constater l’évidence : depuis douze ans la majorité des idoles est masculine - prenez un Hit-Parade et faites le compte - tandis que côté fans, les filles sont toujours les plus nombreuses et aussi les plus enthousiastes. Presley, James Brown ou les Beatles en savent quelque chose !



En conséquence, la mode, dans la période qui nous intéresse, sera essentiellement d’influence masculine. De plus, elle émanera presque toujours du show-business, car avec la prise de pouvoir de l’ensemble de la jeunesse - grâce aux Idoles - le teenager choisira dans tous les cas, comme modèle vestimentaire, son chanteur préféré. Et les premiers à avoir déclenché la révolution sont certainement les vedettes noires de Rythm and Blues.



De tout temps à New York et à travers les États-Unis, les communautés antillaises et portoricaines avaient porté des habits aux couleurs vives et joyeuses. Les chanteurs de Rythm & Blues de Harlem commencèrent en 1954 à leur emprunter ce goût pour les couleurs criardes. À l’Apollo, ils étaient tous habillés de costumes italiens très ajustés, très étroits, avec deux ou trois boutons, d’un blanc immaculé, ou rouge vif. les chaussures étaient très pointues. L’adoption des pantalons étroits contrairement à ce qu’on avait fabriqué jusqu’alors - le revers couvrait plus de la moitié de la chaussure - fut une première étape importante dans l’évolution de la mode pop. Il s’expliquait évidemment du fait qu’on s’y sentait beaucoup plus à l’aise pour danser le rock. À cette époque remonte, autre signe de masculinisation de la femme, le port du pantalon par les filles, celles-ci bientôt suivies dans la même voie par leurs aînées.



Quelque temps après, les premières chemises à dentelle et à jabot firent leur apparition ; là encore ce sont les Noirs qui lancèrent la mode : Jackie Wilson, Mickey Baker, Lloyd Price. Ce dernier apparaissait en scène dans un costume rouge sang, avec des chaussures vernies jaunes et les cheveux teints en rouge au mercurochrome. Un autre artiste à avoir choisi des vêtements extraordinaires : Screaming Jay Hawkins, l’innovateur de la cape en velours, reprise plus tard par les Anglais.



De leur côté, les chanteurs blancs adoptaient l’harnachement de cuir noir et les jeans de Marlon Brando et Elvis Presley. Tous les teenagers se mirent à endosser les blousons cloutés d’argent et les aigles du King et de Gene Vincent. Elvis fit un malheur également avec ses favoris ; ceux-ci représentaient une des premières fantaisies d’ordre pilaire depuis relancées par la Pop-Music. Y avait-il des boutiques spécialisées dans la mode pour les jeunes ? Non, du moins rien dans le style de Carnaby Street à Londres plus tard. À Broadway, Cymartin habillait les stars, mais à des prix inabordables pour les acheteurs de 15 à 21 ans. Ceux-ci devaient en conséquence se rabattre sur les boutiques de prêt-à-porter, par ailleurs très dans le coup aux États-Unis.



Mais en dehors des États-Unis que se passait-il ? Eh ! bien le seul pays à suivre les nouveautés vestimentaires américaines d’une manière assidue était l’Angleterre. Avec les Teddy Boys, la vogue des redingotes et des chemises à dentelles avait connu un premier essor. Puis vinrent les Rockers partisans de la violence, des longues courses à moto à la rencontre de quelque bande adverse, et fidèles aux mêmes équipements de cuir qu’avaient adopté leurs confrères d’Outre-Atlantique. Tommy Steele, puis Cliff Richard, et enfin les Beatles - première époque -devinrent des adeptes des jeans et des vestes parsemées de clous d’argent. John Lennon raconte que les premiers cachets qu’ils obtinrent en accompagnant Tony Sheridan furent entièrement consacrés à l’achat de vêtements de Rockers. Mais après leur rencontre avec Brian Epstein tout allait changer pour nos quatre célèbres Liverpooliens. Il leur fallait une présentation originale et ce fut le début des vestes de velours noir sans col, des bottines de cuir à haut talons et naturellement de la coupe de cheveux Beatles. Il faut remarquer que celle-ci fut d’abord une coupe assez longue sur le front mais dégagée dans le cou. Regardez les photos de John, Paul, George et Ringo vers 1963-1964, leurs oreilles ne sont pas encore recouvertes par l’abondante toison qu’ils auront plus tard. 



Le groupe qui avait déjà les cheveux vraiment longs à cette époque était celui des Rolling Stones. Comme les Beatles ils ont apporté une contribution à la mode « pop ». La différence entre les deux groupes a préalablement été soulignée : les premiers étaient anti-conformistes mais d’une manière sage, les seconds ont toujours, depuis le départ, appuyé leur carrière sur le scandale et la provocation. Les Beatles arrivaient en scène dans des costumes impeccables, avec une cravate sobre et une chemise bien repassée. Les Stones se présentaient n’importe comment, les cheveux longs, mal coiffés, crasseux parfois, un T-shirt sur le dos ou bien des foulards de soie et une chemise en dentelle suivant les occasions. Personne auparavant n’aurait osé se produire en public dans un tel accoutrement. Mais dans les deux cas les jeunes aimaient cette nouvelle mode à la fois décontractée et recherchée. Les magasins habituels cependant s’avéraient loin d’être à la hauteur pour fournir à leur clientèle, avide de nouveaux styles, les modes qui affluaient les unes après les autres. Le seul endroit où il était possible de trouver le dernier cri de la mode « pop » s’appelait Carnaby Street, une petite rue étroite derrière Regent Street, à deux pas du grand magasin Liberty’s. De bouche à oreille, l’adresse se répandit un peu partout, auprès des teenagers d’une part mais aussi auprès d’une série de jeunes modélistes qui vinrent s’installer sur le champ de ladite rue. On vit fleurir les enseignes aux noms de « His Clothes », « Domino Mâle », « John Stephens », « Adam W1 », « Gear », « John Michael »…



Les vêtements mis en vente avaient trois caractéristiques : ils étaient extravagants, bon marché et destinés à un usage de quelques semaines au grand maximum. L’une des premières grandes folies de Carnaby Street fut le port des « hipsters », pantalons à carreaux taille basse, très moulants, que l’on accompagnait d’une énorme ceinture de cuir à boucle d’argent. Bien avant Antoine et ses « Élucubrations » on y trouvait déjà des chemises et des cravates à fleurs. Les premiers manteaux de fourrure loués par Scott Engel et les Stones y firent également leur apparition. Il y eut les capes de policeman, les lunettes à la John Lennon, les chemises de satin de Mick Jagger et bien d’autres choses…



Puis avec l’arrivée des vestes et habillements militaires, l’intérêt de la mode pop se reporta vers les Puces  londoniennes, vers Portobello Road. Depuis toujours ce quartier du nord de Notting Hill Gate était célèbre par ses nombreux antiquaires ; lorsque vers le mois d’août 1966 un groupe nouvellement formé - les Cream - simultanément avec Manfred Mann, se mit à porter en scène de vieux uniformes militaires, les fripiers des environs sortirent leur malles de derrière les fagots et commencèrent à proposer aux jeunes mods des vestes qui dataient aussi bien de l’époque édouardienne que de la dernière guerre mondiale : vestes d’officiers de la Royal Navy, uniformes nazis, tenues coloniales. La plus célèbre d’entre toutes ces boutiques « I was Lord Kitcnener’s valet » installa bientôt une succursale à Gerard Street puis dans une rue adjacente à Carnaby Street. Un troisième point d’intérêt était né dans un autre secteur de la capitale anglaise, à Chelsea, le St-Germain-des-Prés londonien, mais en moins snob et moins organisé. L’activité du Borough de Chelsea se situe autour de King’s Road, la grand-rue de ce quartier voisin de la Tamise ; en quelques mois de nombreuses boutiques pop s’y épanouirent, surtout axées sur la mode féminine. Légitime revanche puisque Carnaby Street ne semblait s’intéresser qu’à l’élément mâle de la population.



C’est de King’s Road que va partir la bombe peut-être la plus explosive de ces vingt dernières années, la mini-jupe. Mary Quant, sa créatrice, est aujourd’hui MBE, Membre of the British Empire. Le magasin le plus remarquable de King’s Road, « Granny takes a trip », se prêta parfaitement à ses expériences courageuses ainsi que « Dandy Fashions » et est-il nécessaire de rappeler que dans le domaine de la mode, la mini-jupe a eu depuis deux plus d’influence que tous les grands noms de la Couture réunis. Les premières mini-jupes avaient été conçues pour implanter la mode « pop-art », la mode des figures géométriques, en noir et blanc, carrés, losanges, cercles, reprise en France par Courrèges. Mais la mini-jupe avait déclenché une révolution ; la femme devait porter désormais toute étoffe à mi-cuisse, changement brutal qui déclencha d’abord le tonnerre des tabous sexuels. Indépendance, exhibitionnisme, provocation furent les premiers qualificatifs qui s’abattirent sur Mary Quant, l’enfant prodigue. Cependant un résultat définitif était acquis : toutes les femmes durent raccourcir (plus ou moins suivant le cas) leurs jupes au-dessus du genou. C’est là l’étape principale de la mode féminine dans le cadre de la Pop-Music.



Le dernier stade atteint par la mode pop est en connection avec l’avant-garde psychedelic de la West Coat américaine et les « Flower People » qui représentent l’élément avancé des « hippies » aux U.S.A. L’idée générale du mouvement « Flower Power » est un retour vers les cultes et cérémonies païennes anciennes, spécialement le culte des saisons et de Flore, la déesse des arbres et des plantes.

Les vêtements qui correspondent à ce genre de manifestation sont essentiellement de longues toges et tuniques, des couronnes de fleurs, des sandales ou des spartiates (un commerce très rémunérateur  s’est d’ailleurs développé à Greenwich Village à New York) ; le système pilaire se libère de toute contrainte : barbe, moustache, cheveux poussent en totale liberté sur les visages des « Beatiful people ». Et bien sûr, ils ont leurs vêtements d’apparat pour les cérémonies importantes comme le Jour du Printemps qu’ils ont célébré cette année au Tilmpkins Square Park au milieu des chants religieux anciens, des tambourins, des guitares et des sitars.



C’est donc des États-Unis qu’il faut désormais attendre du nouveau. La mode « hippie » risque de bientôt contaminer notre belle jeunesse française, d’une manière plus ou moins frelatée d’ailleurs suivant l’exploitation commerciale qu’en feront quelques modélistes épris de gimmicks et toujours en quête de recettes nouvelles pour se remplir les poches. Mais aux États-Unis et aussi en Angleterre - désormais les Love-in et les Be-in y sont choses courantes - la mode du « Flower Power » représente une prise de position beaucoup plus profonde des teenagers, une attitude sociale qui par ailleurs s’est déjà concrétisée par des dizaines de manifestations de Be-in et aussi par la création de cellules communautaires, de coopératives telles le « Groupe Image » qui comporte 35 membres associés dans tous les domaines - financiers, politiques, sexuels - et qui vit des produits de son labeur, à savoir la fabrication d’objets en cuivre et bronze, de vêtements en soie, d’affiches et de multiples travaux de ferronnerie.



La mode, de ce fait, retournera-t-elle à l’artisanat ? Faut-il s’attendre à la prolifération de petites boutiques où l’on fabriquera devant nous la tunique ou le robe de votre choix ? Seul l’avenir le dira. (Spécial Pop, octobre 1967)














































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