SPÉCIAL POP - La France

 TOUT A VRAIMENT COMMENCÉ EN FRANCE PAR UNE CHAUDE SOIRÉE DU PRINTEMPS 1960


À la fois abattus et énervés par cette insolite vague de chaleur, les Français devant leur poste de télévision, consomment machinalement un programme de variétés. Dalida italianise un refrain sucré, les flons-flons néo-orientaux de « Mustapha » entend de secouer la torpeur des téléspectateurs. C’est alors que Line Renaud présente un « nouveau ». Il est grand, très blond. Ses longues jambes sont étroitement moulées dans du cuir noir. Il a le trac. Soudain, il attaque : « T’aimer follement » dans un fracas de guitares électriques, soutenu par une rythmique déchaînée. Il halète, il hoquète, se balance, se déhanche et, apothéose, se roule par terre. Les adultes croient à une plaisanterie. Les jeunes savent déjà que c’est sérieux. Le nom de ce grand blond, un nom qui « sonne » américain, se grave dans leur mémoire : Johnny Hallyday. Dès le lendemain, les ondes de choc de l’événement vont se propager. Dans les lycées, les usines, les bureaux, la France de moins de vingt ans discute avec passion. Un seul sujet cristallise sa fièvre : Johnny Hallyday. des milliers de jeunes Français participent ainsi à la naissance d’une Idole, leur première Idole. Et par ricochet, prennent conscience d’eux-mêmes. le phénomène que certains considéraient comme spécifiquement anglo-saxon, fait irruption chez nous avec brutalité, porté comme ailleurs par le rythme dévastateur de cet Esperanto des jeunes : le Rock’n’Roll.


Dès 1957, le Rock français a des précurseurs. Travaillant en ordre dispersé, ne disposant que d’une audience limitée, ces défricheurs intrépides poussent des pointes en direction des Music-Halls et des maisons de disques. Honneur tout d’abord, au courage malheureux. Transfuge des terrasses de cafés, Danyel Gérard, le premier, tente la grande aventure avant que l’armée ne réduise sa voix au silence. Il passe à l’Olympia, aux « N°1 de demain » (ancêtre des « Musicorama ») d’Europe N°1. Cette apparition suffit pour que quelques fans reconnaissent en lui un fils du Rock’n’Roll et un frère du « King » auquel on l’associe bientôt dans un Club Elvis Presley - Danyel Gérard. Il enregistre début 1958 « D’où viens-tu Billy Boy ? » - Les paroles sont signées Boris Vian. C’est sans doute le premier disque de Rock français (Claude Perin, alias Danny Boy, reprendra le titre et le gravera chez Ducretet-Thomson). Poursuivant sa route épineuse, Danyel Gérard sort dans l’indifférence générale un second disque « Oh ! pauvre amour » dont Sacha Distel fera, lui, un succès sous le titre « Oh ! quelle nuit ! ». Inconnu, Danyel Gérard l’est toujours, lorsqu’en mai 1959 il s’en va accomplir son service militaire. Vingt-huit mois de Grande-Kabylie lui vaudront bien malgré lui l’auréole du pionnier malchanceux. Il restera à l’écart de la grande explosion des années 60_61.


Six mois après « D’où viens-tu Billy Boy » Decca tente de lancer « Rockin Richard » : Richard Anthony. Il n’a pas le physique d’une Idole mais il sait déjà chanter. Il interprète quatre adaptations : « Stupid Cupid » (Neil Sedaka), « You are my destiny » (Paul Anka), « Peggy Sue » (Buddy Holly) et « Susy Darling ». Le disque passe inaperçu. Mais Richard Anthony dont la personnalité s’affirme, grave coup sur coup « La do da do » et « Nouvelle vague », qui le catapulte hors de l’anonymat. Avec « Pauv’ Jemy » enfin, Richard trouve le ton et s’engage dans la voie du succès.


À la même époque, au Golf Drouot, vont s’écrire les pages les plus exaltantes du Rock français. Cet ancien Golf Miniature des grands boulevards, Henri Leproux va d’abord le transformer en club, dès 1955 - un club réservé aux jeunes et où va s’accomplir la grande révolution de notre musique de rythme. À Henri Leproux, ce visionnaire entreprenant, il aura suffi pour semer le grain, d’un juke-box qui diffuse à longueur de journée les derniers succès du Rock américain. Et pour faire lever la moisson, de ménager au cours des après-midi et des soirées dansantes quelques entractes, pendant lesquels jeunes musiciens et chanteurs vont se produire. Le cérémonial est à l’image de la maison, simple et amical. Tout le monde a le droit de prouver son talent. Les copains, tapant dans leurs mains, marquant le rythme du pied, encouragent les « artistes » de toutes leurs forces, de toute leur foi. Les guitares, bien souvent, ne sont que des « casseroles » d’occasion, et les « Charleston » bonnes à mettre au rebut. Mais l’essentiel, c’est d’y croire. Et on y croit. On a 15 ans, ou 18, ou 20 ; on est lycéen, employé, fauché ou bien l’on attend en tuant le temps « l’appel sous les drapeaux ». On s’appelle Eddy Mitchell, Dany Logan, Long Chris, Johnny Hallyday.


Johnny qui habite à deux pas vient au « Golf » en voisin. Il ne sait pas encore que c’est dans ce creuset fraternel que naîtra son énorme carrière. Seuls ou en groupes, les rockers s’apprêtent désormais à donner l’assaut aux maisons de disques. L’enregistrement reste en effet le seul moyen d’atteindre un véritable auditoire, et la notoriété. Johnny Hallyday, après le fameux radio-crochet du Marcadet-Palace (30 décembre 1959) signe un contrat chez Vogue. Son premier disque, un 45 tours, sort le 14 mers 1960. Titres marquants : « T’aimer follement », version française de « Makin’ Love », et « Souvenirs - Souvenirs ». Et, le 20 septembre, à l’Alhambra, ce sont les grands débuts parisiens de Johnny ; il est la vedette américaine d’un « grand » du rire : Raymond Devos. Novembre 1960 : Johnny connaît ses premiers triomphes à l’Alcazar de Marseille. Philips mijote le lancement de Rocky Volcano. Barclay auditionne cinq garçons faméliques : « Eddie Dans et les Daners » : trois guitares électriques, une batterie simpliste et un chanteur à la chevelure flamboyante : Eddy Mitchell


Le scepticisme règne dans le studio. les garçons attaquent « Be bop a Lula » (super classique du Rock américain), enchaînent sur « Tant pis pour toi » (le « Wild cat » de Gene Vincent), terminent par le non moins fameux « Johnny B. Good ». Dès le lendemain, Eddie Barclay convaincu par son directeur artistique Jean Hernandez, signe au groupe un contrat de trois ans. Répétitions, mise en place par un chorégraphe américain… Un mois plus tard, en décembre, est prêt le disque du premier groupe de Rock français qui s’appellera « Les Chaussettes Noires », Eddie Barclay, en effet, a discrètement négocié avec Jean Prouvost - le P.D.G. de la Lainière de Roubaix, la puissante entreprise textile du Nord-. On écoulera à l’unisson le Rock’n’Roll et un stock important de chaussettes « Stem ». Une myriade de petits groupes d’amateurs va naître alors dans toute la France, des milliers de guitares électriques, des « caisses claires » et des amplis vont se vendre. des milliers de jeunes vont faire des rêves dorés de gloire rythmée. Une « saine » émulation va pousser les maisons de disques à sortir des disciples de Johnny Hallyday, des « Chaussettes Noires », de Richard Anthony.


Frankie Jordan, chez Decca, enregistre quelques titres. Pour l’un d’eux « Panne d’essence », il fait appel à une ingénue inconnue : Sylvie Vartan. Pathé-Marconi mise sur un groupe dont le chanteur, originaire de Nice, a tenté de s’embarquer pour les U.S.A., espérant y rencontrer son idole Elvis Presley. Le groupe est baptisé « Les Chats Sauvages », le chanteur prend pour nom Dick Rivers. C’est ainsi que Presley se nommait dans l’un de ses précédents films. Avec « Le Jour J », les « Chats Sauvages » rejoignent le peloton de tête. Il y aura aussi Danny Boy et ses Pénitents, les Pirates (« Jet », « Je bois du lait »), les Vautours, Daniel Gérard (retour de l’armée) et ses Dangers. C’est la folie des groupes.


On pouvait affirmer, en ce début de l’année 61, que le Rock avait acquis son droit de cité, à Paris tout au moins. Il préparait même ses premières assises : le premier Festival du Rock, le 24 février, au Palais des Sports. À l’affiche : Johnny Hallyday, les « Chaussettes Noires », Frankie Jordan. Vogue en profita pour enregistrer Johnny sur scène, un 33 tours en public, le premier du genre. Le festival, par son succès, sonne l’heure de la grande invasion nationale du Rock. La tournée de Johnny Hallyday à travers le pays se situe immédiatement après. Le jeune maître français du Rock et ses non moins jeunes troupes remporteront toutes les batailles. La campagne de France sera victorieuse de bout en bout. Le succès est tel que très souvent l’enthousiasme des fans tourne au tumulte. Les teenagers bougent. Ils explosent même ; tout comme les grandes lacrymogènes à Montbéliard ou les vitres pulvérisées en Arles. D’une ville à l’autre, le scénario se répète, immuable : les jongleurs et les illusionnistes se font huer, en première partie. L’inquiétude peu à peu gagne les « élites » locales, les notables et leurs épouses, placés aux premiers rangs. Puis les jeunes affluent du fond de la salle vers la scène dès que Johnny fait son entrée. Les premières vagues entrent en contact avec un service d’ordre rapidement submergé. Dans un ambiance survoltée, l’idole alors officie. les adultes se sentent exclus de la messe. Pendant des heures, à la sortie, des jeunes par milliers occupent le terrain, espérant approcher Johnny, le toucher, lui arracher un autographe ! Ce n’est qu’aux premières heures de l’aaube qu’on se disperse, bien souvent sans avoir épuisé enthousiasme et énergie. Les organisateurs tremblent pour leurs fauteuils ; le ton alarmiste de certains journaux attise leur inquiétude. Les municipalités de Bayonne, Strasbourg et Cannes déclarent le spectacle Hallyday indésirable.


Partagée entre l’embarras et l’incompréhension, la presse se réfugie dans l’humour. Ainsi « France Soir » parlant de Johnny : « … il paraît que c’est un chanteur de charme. Pour moi, c’est du meilleur cirque, et tout à fait à sa place dans un Music-Hall ». C’est pourtant la presse et la radio - mais spécialisées - qui allaient donner au phénomène du Rock ses véritables dimensions. Sous leur impulsion, l’effervescence latente et l’agitation sporadique des rockers et de leurs fans, prennent l’allure d’un vaste ensemble ordonné et dynamique, dont les manifestations se répercutent désormais à l’échelle du pays tout entier. Il n’existe en 1961 qu’un seul journal de Rock, « Disco-Revue ». C’est un fanatique de Nancy, âgé à peine de dix-huit ans, Jean-Claude Berthon, qui l’édite. Il est riche d’idées, d’enthousiasme. Sans publicité, sans soutien, son journal atteint bientôt un tirage de 40 000 exemplaires. Jean-Claude Berthon, aidé par le photographe Bob Lampard, puis par Jacques Barsamian, expert ès-Rock, et Jean-Noël Coghe, organise début 1962 un premier référendum basé sur le goût de ses lecteurs : « Disco-Revue » vivra cinq ans.


Europe N°1, la jeune chaîne périphérique qui n’en est pas à une innovation près, va produire la première émission consacrée aux jeunes et à leur musique. C’est à Frank Ténot et Daniel Filipacchi que l’on doit d’avoir, très vite et très bien, compris qu’à cette armée de jeunes qui venaient de prendre conscience de sa force il allait falloir une tribune, un point de ralliement, un rendez-vous. Ce rendez-vous, ce sera « Salut les Copains ». Frank et Daniel étaient aux premières loges pour assister à l’éclosion de l’Ère du Rock. Ils présentaient déjà tous les soirs « Pour ceux qui aiment le Jazz ». Leur courrier, de plus en plus abondant, exigeant, envahissant, leur apprenait que les jeunes tout en se désintéressant un peu du jazz « pur » conservaient un appétit intact pour toute la musique rythmée d’Outre-Atlantique et même, déjà, d’Outre-Manche. Une ébauche de « Salut les copains » animée par la jeune Suzy (fille de diplomate) passe déjà sur les antennes tous les jeudis à 17 heures. De ce bavardage confidentiel et hebdomadaire, Frank et Daniel, en octobre 1959, vont faire une émission quotidienne d’une demi-heure. Le succès est immédiat et stupéfiant. Chaque jour, à dix-huit heures, tous devoirs cessant, la France entière des teenagers se met à l’écoute de la voix nonchalante et experte du Copain Daniel. Des disques inédits, un langage, un ton que l’on reconnaît comme un écho de soi-même… « Salut les Copains » est lancé.


Le coup de tonnerre de Johnny n’aura donc pas été aussi insolite, aussi isolé qu’il y paraît. Johnny hurle la montée de la nouvelle génération avec ses aspirations et ses inquiétudes. « Salut les copains » amplifie et répercute le message. Il n’est pas utile de le traduire. Un monde multiple (et affamé) le comprend, celui des jeunes qui commencent leur longue marche sous le regard amusé et incrédule des adultes. Leur première conquête a un nom qui claque comme un uppercut : le ROCK. Si Paris reste le haut lieu d’où souffle l’esprit du Rock, la province connaît ainsi quelques amoureux du rythme qui travaillent, malgré d’énormes difficultés, à le populariser. L’organisateur lillois Jean Vanloo est de ceux-là. Dans la boîte qu’il dirige se produit déjà un groupe italien « Les Cogoni » - futurs Sunlights -. Après le boom Hallyday il se décide à frapper un grand coup et met sur pied le premier festival de Rock en province : le Festival de Rock de Mouscron avec, en vedettes, les Five Rocks - pas encore « Chaussettes Noires » -. Gros succès. Le Nord devient à son tour une place forte du Rock’n’Roll. Quelques temps plus tard, Vanloo engage les « Chats Sauvages », les « Pirates » et Vince Taylor pour un festival à Lille. Le matin même de la manifestation la compagnie d’assurances voulut se récuser ; la police refusa de faire le service d’ordre ; il fallut prendre des catcheurs. Mais tout se passa relativement bien, avec seulement 179 banquettes brisées, et une bagarre entre les « Chats Sauvages » et les musiciens de Vince Taylor.


À la fin de l’année 1961, le rock dont l’emprise sur la jeunesse n’a cessé de croître, est à son apogée. Les fans vont fêter cette apothéose dans les éclats d’une seconde bombe : Vince Taylor. Au début des années 60, Gene Vincent fait faux bond à « Rock across the Channel », une manifestation de rock made in England qui se déroule à Calais. On le remplace au pied levé par un jeune américain installé à Londres. Il a un nom qui sonne bien : Vince Taylor. Il est le compositeur de « Brand new cadillac », l’interprète de « Watch Gonna do » et de « Jet Black machine ». On le reverra accompagné par ses Play-Boys, un peu plus tard à l’Olympia. Gainé de cuir noir des bottes aux gants, médaillon sur la poitrine, chaîne de bicyclette à la main, Vince Taylor donne à la France une nouvelle image du rock, le rock dur, quasi religieux, où s’exprime dans les cris, les contorsions, les corps à corps avec le piano, les génuflexions, les combats singuliers avec un micro torturé, une véritable fureur de vivre, une agressive affirmation de la jeunesse survoltée.


Contrat avec Eddie Barclay, coupe du meilleur artiste rock à Juan-les-Pins en août 1961. Et enfin scandale au 3e Festival de Rock à Paris (le deuxième avait eut lieu en juin 1961 avec les Chaussettes Noires, Richard Anthony avait été renvoyé dans les coulisses à coups de bouteilles de Coca-Cola). Le samedi 18 novembre 1961 en soirée et le dimanche 19 en matinée, Vince Taylor est donc à l’affiche du Palais des Sports. Plus de 5 000 jeunes en blue-jeans et blousons ont investi la place - la fièvre monte -. Lorsque les « Chats Sauvages » se présentent sur scène, c’est déjà indescriptible. Quand on annonce Vince Taylor l’inimaginable se produit : les fauteuils volent, le service d’ordre est piétiné, on peut parler de folie, de délire collectif. Vince Taylor renonce à se produire. Mais l’alerte est donnée. Les adultes pris de peur, rejettent en bloc ce « blouson noir » et ses « grimaces ». Les journaux titrent : « La démence du rock », « Folie et fureur chez les jeunes », « Où nous mènera le rock ? ».


Plusieurs années ont passé. Mais tous les amoureux du rock évoquent encore avec nostalgie ces heures de liesse et de massacres - le soleil du rock était au zénith -. Les bandes dévastatrices du Palais des Sports ne représentaient pourtant qu’une infime fraction de toute une jeunesse mobilisée sous l’étendard du rythme. Avec Vince, le rock avait trouvé son mystique. Il avait aussi trouvé son martyr. 

1962-63 : Un déferlement de nouvelles têtes. la grande marée laissera beaucoup d’épaves sur le sable mais de ce flot désordonné plusieurs idoles sauront émerger… et garder   la tête hors de l’eau. Lucky Blondo, Claude François, Françoise Hardy, Sheila, Sylvie Vartan. Mais à cette époque-là, aucune fée ne se risque à prédire une gloire durable à ces vedettes en bourgeon. Et en 1962, les fans ont assez à faire avec les problèmes de leurs idoles en cours. Le spectre du service militaire se précisait pour beaucoup. Eddy Mitchell endossa donc l’uniforme suivi de près par les autres « Chaussettes Noires ». Le service terminé, le groupe explosa. « Les Chaussettes », sans Eddy décidé depuis longtemps à faire cavalier seul, tentèrent de s’imposer. ce fut un échec. Deux des musiciens devaient, par la suite, rejoindre la nouvelle formation d’Eddy Mitchell. L’armée n’a pas été seule responsable de la dissolution de beaucoup de groupes. Il était normal que les chanteurs-leaders aient nourri l’espoir de s’affirmer comme des vedettes à part entière. Ils n’avaient pas tous cependant les épaules assez larges. Si Dick Rivers eut raison de laisser les « Chats Sauvages » se griffer sans lui, si Eddy Mitchell a su prouver qu’il n’avait plus besoin des « Chaussettes », que sont devenus Dany Logan sans ses « Pirates » et Vic Laurens sans ses « Vautours » ?


Pendant ce temps, impériaux, sereins, Johnny et Richard Anthony (trois millions de disques) planent. Pétula commence une brillante carrière française, carrière qui se poursuivra dans la bonne humeur sur le plan international. Johnny enregistre à Nashville (États-Unis) « I got a woman », « Maybelline », « Blueberry Hill ». On remarque Lucky Blondo dans « Sheila » une version du succès de Tommy Poe. Apparition des « Fantômes » avec « Shakin’ all over ». Octobre 1962, Johnny Hallyday passe en vedette à l’Olympia et triomphe avec « La bagarre » ; Dick Rivers se produit à l’Étoile, Eddy Mitchell est soldat. Un jeune débutant, Moustique, entouré de ses amis de la Bastille, vient applaudir Gene Vincent à l’Étoile. À cette occasion, pour le premier anniversaire de Disco-Revue, on réunit tous les grands qui assistent à la soirée. Sur une même photo se retrouvent José Sally, Maguy Marshall, Dany Logan, Eddy Mitchell (en permission), Dick Rivers, Daniel Gérard, Sylvie Vartan, les Play-Boys de Vince Taylor, Frankie Jordan, les Champions, les Fantômes, Pétula Clark, Sacha Distel, Françoise Hardy, Lucky Blondo, Arielle, Matt Collins et Vic Laurens.


Le twist surgit à la fin de l’année 61. On parle beaucoup de ce nouveau rythme qui va détrôner le rock. Il s’agit simplement d’une étiquette différente, plus particulièrement destinée à désigner une danse, comme plus tard le jerk. Le twist deviendra une autre forme du rock marquée par des interprétations moins violemment rythmées et des effets vocaux plus proches de la variété traditionnelle. Ceci explique peut-être la réussite des filles dans ce genre nouveau. Les premiers disques à se réclamer du twist furent ceux du noir américain Hank Ballard. Ils passèrent à peu près inaperçus en France. Ceux de Chubby Checker firent plus de bruit. Johnny Hallyday lança le premier titre de twist français avec « Une poignée de terre », Richard Anthony embraya sur « Let’s twist again ». Le passage de Ray Charles au Festival d’Antilles, sa popularité croissante auprès des jeunes rockers, allaient être très justement exploités : ses disques furent décorés de l’étiquette « bon pour le twist ». Les groupes français se mirent rapidement dans le ton. « Viens danser le twist » et « Twist à St-Tropez » pour les « Chats Sauvages », « Twist du Père Noël » et « Peppermint twist » que reprit ensuite Vince Taylor, pour les « Chaussettes Noires » ; « Twist, twist, baby » pour les « Pirates » ; Hector « le Chopin du twist » qui préfigurait Antoine


Quant à Pétula Clark, elle triomphe avec « Ya-ya-twist » entraînant à sa suite tout un bataillon de tristesses de moindre importance (Gilou, Arielle, etc.). Après le temps du twist, vint celui du Madison ; Johnny s’octroya « Hey baby », « Madison twist ». Les « Chats Sauvages » et les « Pirates » donnèrent leur version de « Madison time » (qu’avait créé le jazzman Ray Bryant). Tout ça à l’époque du « Twist du canotier » par les « Chaussettes » plus Maurice Chevalier, du millionième disque des « Chats » (« L’amour que j’ai pour toi »), de « Speedy Gonzalès », le premier grand succès de Daniel Gérard (enregistré aussi par Dalida, puis repris par Pat Boone) et de « L’idole des jeunes » (« Teenage idole ») de Johnny (paroles de Ralph Bernet).


Tout le monde s’accorde à considérer la revue « Salut les copains » comme une réussite commerciale exceptionnelle ; sa parution marque une date importante dans l’histoire du rock en France. Au printemps 62 le rock est en pleine expansion. À son rôle de langage, de signe de ralliement, vient s’ajouter celui de facteur économique. Les jeunes dont le pouvoir d’achat s’accroît rapidement, sont maintenant l’objet de sollicitations les plus diverses. Les vedettes de rock, leurs idoles, se muent en valeurs boursières ou plus souvent en support publicitaires. « S.L.C. » doit la vie à cette promotion de jeunes en consommation d’élites.

À la base de l’entreprise on retrouve Daniel Filipacchi et Frank Ténot (Daniel et Frank, les copains du rendez-vous quotidien sur les ondes). Une fois encore, ils prennent la direction du vent, prudemment. D’abord, toutes les garanties : un énorme investissement assurant la haute qualité technique de la publication, prix d’achat modique, lancement appuyé par Europe N°1. Si les copains ne font pas un succès au « bouquin » la tentative s’arrêtera là, on n’en parlera plus. Le premier tirage n’est donc que de 100 000 exemplaires. Ils sont vendus dans la journée. Les dépositaires, - dérogeant en cela à des habitudes bien établies - vont se déranger pour réclamer un « réassort ». En quelques mois, « S.L.C. » atteindra, puis dépasser le million. Daniel et Frank sont obligés d’avouer que leurs prévisions, même les plus follement optimistes, ont été dépassées.


Plus que le rock dont il se voulait au départ porte-drapeau, « SL.C. » va suivre, et quelquefois précéder, les fluctuations du goût et des idées des teenagers français en matière de mode, de gadgets et, bien entendu, d’Idoles. Résolument moderne, il se fait un point d’honneur à rester techniquement parfait. Nombre et qualité des photos font de « S.L.C. » une revue remarquable sur bien des points dont le moindre n’est pas de décourager toute concurrence. « S.L.C. » n’échappe évidemment pas aux critiques, - quelques-unes justifiées -. Mais par la faveur qu’il connaît auprès des jeunes, par le rôle de baromètre de popularité que joue sa page de couverture, « S.L.C. » restera, comme le rock’n’roll, à qui il doit aussi d’exister, un phénomène étonnant… et important.


Malgré Vince Taylor, l’ « Ange noir », malgré une certaine réprobation officielle, la Télévision va ouvrir ses portes aux nouvelles têtes. Elle a besoin de sang neuf, les Variétés ronronnent. Ainsi verra-t-on dans l’émission « Toute la chanson », les « Chats sauvages » aux côtés de Georges Guétary. Il faut signaler que Jean Nohain fut sans doute le premier producteur à reconnaître l’importance du mouvement rocker et à ne pas le considérer comme dangereusement anarchiste ! Dès avril 1961, il avait, en effet, engagé les « Chaussettes Noires » pour une tournée.


À la Télévision, toujours, un feuilleton va faire fureur : « Le temps des copains ». Henri Tisot en est la vedette. Il passera un peu plus tard dans le spectacle de Vince Taylor à l’Olympia (avec Sylvie Vartan en supplément au programme). Tisot prononcera à cette occasion un savoureux discours à la manière de « Qui vous savez » sur la « Dérock’n’rollisation » : « Français, Françaises, votons pour un twist franc et massif ! À bas le tango de papa ! »


Albert Raisner, après avoir lâché l’harmonica, est devenu producteur à la T.V. Il lance « Âge tendre et tête de bois » avec pour parrain, bien entendu, Gilbert Bécaud, l’ex-« Monsieur 100 000 volts ». Albert Raisner, qui aurait, dit-on, bénéficié des conseils de Vince Taylor, impose à son émission qui passe le mercredi à 18 heures une ambiance volontairement décontractée.

Le Golf-Drouot, tremplin de toutes les jeunes célébrités jouissait désormais d’une solide réputation. Il devint un excellent cadre pour « Âge tendre ». De nombreux groupes amateurs y furent programmés. Continuant sur sa lancée, Albert Raisner créa la Coupe « Âge tendre, tête de bois ». Il s’agissait d’aller de ville en ville découvrir de nouveaux talents : la France entière y participa.


Le cinéma aussi s’ouvre alors aux Idoles, mais elles y entreront par la petite porte. Films médiocres, ou films « sur mesure », les vedettes du rock méritaient mieux du 7e Art. Mieux par exemple, que « Les Parisiennes », film à sketches où l’on pouvait entendre Gilian Hills doublant Dany Saval interpréter « C’est bien mieux comme ça » avec les « Chaussettes Noires » et Johnny chanter aux côtés de Catherine Deneuve « Retiens la nuit » et « Samedi soir ». Certains exégètes optimistes trouvèrent aussi une similitude entre Johnny Hallyday et James Dean. On parla d’un film sur le héros de « La fureur de vivre » ; Elia Kazan en signerait a mise en scène, la vedette en serait, évidemment, Johnny

En attendant, Johnny devra se contenter de « Cherchez l’idole » qu’il tournera en 1962 avec Sylvie, et de « D’où viens-tu Johnny ? » en 1963.

Tandis que Sylvie Vartan fait ses débuts radiophoniques comme héroïne de feuilleton « Les malheurs de Sylvie » diffusé au cours de « Salut les copains », Sheila prête sa voix à « Balzac 10-10 », l’émission concurrente de « S.L.C. » de Radio-Luxembourg animée par Jacques Garnier et Philippe Adler.


Le rock français, en ce début de l’année 1963, nage en eau calme. De nouveaux chanteurs en profitent pour apparaître ou se confirmer. Côté garçons : Frank Alamo, Olivier Despax et surtout Claude François. Sur ses photos, Clo-Clo est toujours bondissant, souriant, exubérant. Sur scène, il sait déjà canaliser sa vitalité, il deviendra bientôt l’un des meilleurs showman français. De l’important peloton de filles se détachent France Gall et Françoise Hardy. Quant à Sheila, guidée fermement par son « cornac » Claude Carrère, elle amorce avec un rare bonheur son évolution : le petite fille de « L’école est finie » a cédé la place à l’adolescente de « Ma première surprise-partie », puis à la jeune fille nostalgique qui promet « Vous les copains je ne vous oublierai jamais ».


Les grands rockers américains, avec leurs tournées, vont participer à la plénitude du rock français. Le 27 janvier 1963, Gene Vincent tient l’affiche au Palais des Sports. La soirée est organisée par Disco-Revue. Au programme, Johnny Taylor et les « Stranglers », Burt Bianca et Dave Bopper. Côté français : Daniel Gérard, les « Chats Sauvages », les « Chaussettes Noires ». Six mille jeunes feront à Gene, de dieu de la force, le cow-boy légendaire, tout de noir vêtu, un accueil émouvant et inoubliable. Lorsqu’il apparut, ils s’avancèrent tous vers la scène, silencieusement, tendus, frappés d’une sorte de respect. Gene sera encore la vedette de la grande tournée de rock’n’roll d’octobre 1963, organisée par J.-C. Camus et Jean Vanloo, avec les « Sunlights », Frank Adams, Tony Victor, Ron et Mel, les « Aiglons », Moustique, les « Chats Sauvages » - Gene Vincent accompagné par les Sunlights -. Cette grande tournée viendra compléter, pour le public français, un été particulièrement riche.

Ainsi, pendant le seul mois d’août 63, Richard Anthony sillonnera la France à la tête du Gala des Étoiles ; Claude François et Sylvie Vartan associés aux « Gamblers » retrouveront pour un soir à Pamiers Billy Bridge, Jean-Jacques debout et Leny Escudero, et croiseront encore une équipe, celle de Dick Rivers et Lucky Blondo. Mais la palme reviendra à Johnny Hallyday et Pétula Clark qui se produiront 28 fois en 31 jours, Johnny partant de Reims (3 août) et terminant à Aix-les-Bains (le 31) en passant par le Luxembourg (le 4), la Belgique (Spa le 15) et la Suisse (St-Moritz le 30). L’avion spécial devient, au même titre que la guitare électrique, l’instrument de travail des rockers arrivés. Après les explosions et les soubresauts d’une croissance ultra-rapide, le rock semblait atteindre la maturité. Sous son influence, le mode de vie, les goûts des jeunes se transformaient, profondément. Des mots comme « yé-yé » ou « copain » désignaient désormais des valeurs chères à tous.


La revue « S.L.C. » fête son premier anniversaire. Les idoles sont nombreuses et prospères. Le ciel est donc sans nuages lorsque Daniel invita tous les copains à se retrouver le samedi 22 juin à 21h, place de la Nation. Une vraie réunion de famille à laquelle Johnny et Sylvie - abandonnant la Camargue et le troussage de leur film - ont promis d’assister.

Ce soir-là, donc, plus de 150 000 jeunes se massent devant le gigantesque podium électronique dressé avenue du Trône. Ils viennent de leur quartier, de leur banlieue ou même de province, en métro et autobus, en cyclomoteurs et tacots pétaradants, ou à pied, simplement. Impatients, heureux, ils se pressent les uns contre les autres, occupant la moindre parcelle de macadam. Depuis longtemps déjà les postes d’observation élevés ont été pris d’assaut : acacias et marronniers, balcons et fenêtres, toits d’immeubles et de camions. Les plus intrépides s’accrochent par groupes, par grappes, aux lampadaires de la place.

Derrière le podium stationnement agents, voitures-radio de la Préfecture, et trois gros camions jaune, rouge et blanc d’Europe N°1. Chanteurs et musiciens arrivèrent là, en « panier à salade ». C’est le moyen de transport le plus sûr qu’ont trouvé les organisateurs.

Devant, côté public, les spectacles des premiers rangs - des filles surtout - s’écrasent contre les barrières qui menacent de céder sous l’irrésistible poussée.


Cris, sifflets, hurlements, applaudissements se mêlent pour accueillir les idoles. Tour à tout les « Gams », Richard Anthony, Daniel Gérard, Mike Shannon et les « Chats Sauvages », Sylvie Vartan, vivent d’inoubliables minutes !

Pour Johnny, le véritable roi de la fête, c’est du délire. « Hey baby », « Les bras en croix », « Quand un air vous possède », à chaque morceau la température de cette soirée caniculaire monte un peu plus. Littéralement électrisées, des filles sautent des barrières et escaladent le podium pour danser avec Johnny. cette mémorable soirée, qui se termina fort tard, a fait couler beaucoup d’encre. Son ampleur, que n’avaient prévue ni les organisateurs ni la préfecture de police, suscita dès le lendemain des commentaires abondants, pas toujours bienveillants. Une partie de la grande presse brandissant l’anathème déversa, pêle-mêle, les contre-vérités et les calomnies. Même le général De Gaulle s’en mêlera, déclarant paraît-il : « Ces jeunes gens ont de l’énergie à revendre, qu’on leur fasse construire des routes. »


Daniel Filipacchi, serein, exulte calmement et constate qu’aucune formation politique ou confessionnelle n’a jamais réussi à mobiliser en France une telle armée de moins de vingt ans.

Quant au sociologue Edgar Morin, il consacre dès le 6 juillet deux longs articles à la « Folle Nuit » de la Nation. Cette étude, lucide, profonde et impartiale, paraîtra dans « Le Monde ». « L’apothéose « copains », écrit Edgar Morin, se situe dans un des ultimes samedis de juin 1963 où le grand Barnum copain, Daniel, organisa le rassemblement de masse autour des vedettes. Cent cinquante mille décagvnaires (… comment traduire teenagers ?) étaient au rendez-vous Sabbatique, manifestant cet enthousiasme qui a le don d’ahurir totalement l’adulte… Dans le film « A Lonely Boy », consacré à Paul Anka, idole canada-américaine du teen-âge, on voit pendant le tour de chant du jeune artiste, des admiratrices possédées, hurlantes, pâmées, défaillantes. Cet enthousiasme, qui renoue avec les cérémonies archaïques, qui atteint une acmé extatique, effraie l’adulte. Il craint cette frénésie qu’un rythme de twist éveille, oubliant qu’un battement de tambour, un cri « à mort salaud », déchaînent la sienne propre… En fait, à travers le rythme, cette musique scandée, syncopée, ces cris de yé-yé, il y a une participation à quelque chose d’élémentaire, de biologique. Cel n’est-il pas l’expression un peu plus forte seulement chez les adolescents, de retour de toute une civilisation vers un rapport plus primitif, plus essentiel avec la vie, afin de compenser l’accroissement continu du secteur abstrait et artificiel ?… Il peut y avoir dans le « yé-yé » les ferments d’une non-adhésion à ce monde adulte d’où suinte l’ennui bureaucratique, la répétition, le mensonge, la mort ; monde profondément démoralisant au regard de toutes les profondes aspirations d’un être jeune ; monde où 

la jeune lucidité (non partagée par tous les jeunes) ne voit de la vie des adultes que l’échec. »


Les 150 000 jeunes de la Nation auront du moins été compris par quelqu’un… L’année 1964 peut être considérée comme l’aube des temps nouveaux dans l’histoire du rock en France. Plusieurs événements apparemment sans liens entre eux vont en effet bouleverser le monde des fans : l’appel de Johnny sous les drapeaux, la marée anglaise qui coïncidera avec la disparition définitive des groupes français.

1964 : Jean-Philippe Smet, plus connu sous le nom de Johnny Hallyday, rejoint son Corps pour 18 mois. Une comparaison s’impose : six années plus tôt c’était l’incorporation d’Elvis Presley. Comme son illustre prédécesseur, Johnny deviendra un parfait aidasse photogénique et discipliné. Sur la couverture de « Salut les copains », il apparaît, martial, en treillis, sur fond de drapeau tricolore. Dernière similitude avec le « King », Johnny accomplira, lui aussi, son service militaire en Allemagne.


La marée anglaise vient à la même époque battre les rivages français. La tâche n’en sera que plus difficile pour d’éventuels disciples français. C’est en février 1964 que les Beatles font leur première apparition à l’Olympia, partageant l’affiche avec Sylvie Vartan et Trini Lopez. Il s’agissait, paraît-il, d’un contrat signé avant qu’ils ne soient n°1, et qui ne leur laissa même pas de quoi payer leur note d’hôtel. Les nombreux fans vécurent ce soir-là le début du règne des groupes anglais, dont l’emprise allait bientôt se confirmer. En effet, en octobre, débarquaient à leur tout les Rolling Stones, plébiscités déjà par le public français grâce à des titres comme « Carol ». Brusquement revivait à l’Olympia l’atmosphère des grands soirs d’antan. Il y avait de l’électricité dans l’air. Avec leurs chevelures provocantes et leurs tenues agressives, les jeunes Anglais déchaînaient à nouveau les fans : on dénombra 300 fauteuils cassés, il y eut 40 arrestations. Johnny, à l’armée, enregistrait « Le pénitencier », version française de « The house of the rising sun », une vieille ballade folklorique américaine.


Avec le temps, insensiblement, s’est installé le monde du yé-yé, ou un monde à majorité jeune. Dans cet univers la musique tient un grand rôle, et recouvre tout ce sui, de près ou de loin, touche au rythme. Certains l’appellent encore le rock. Mais pour le plus grand nombre, l’horizon s’élargit et les goûts deviennent éclectiques ; sûrs, désormais de leur puissance, les fans relâchent leur vigilance et s’ouvrent à un flot rythmé qui, bien souvent, n’a qu’une vague parenté avec le rock d’origine. Bien plus, des vedettes que leur inspiration apprenne plutôt à la grande famille de la chanson poétique, se retrouvent du jour au lendemain investies de la puissance d’Idoles du rock.


Ainsi, de Françoise Hardy à Michel Polnareff, en passant par le doux Adamo, sans oublier Hervé Vilard, Christophe, Pascal Danel, la chaîne du rock s’augmente de maillons étranges, hétérogènes, le plus souvent sympathiques et attachants. Et Johnny, conscient, semble-t-il, de cette évolution un peu désordonnée, se mue en historien pour rappeler à ses fans la signification première du terme « yéyé ». En avril 1964, il écrit dans « Salut les copains » :

« Et puisque je vous parle du yeah des Anglais (et des Américains), qui est devenu « yé-yé » en français (si j‘ose dire), permettez-moi d’apporter ma modeste contribution au dictionnaire des copains, avec plusieurs mois d’avance. Voilà ce qu’on pourrait lire à la lettre Y, au mot yéyé : étymologiquement, vient de l’affirmation anglaise yes (oui) transformée en yeah dans l’argot américain pour exprimer l’enthousiasme d’un auditoire pour un musicien de jazz ou de rock. En français cette onomatopée a été reprise sous la forme yé-yé par les paroliers qui, adaptant les chansons américaines, ont préféré la conserver plutôt que de la détruire par « ouais-ouais ».


C’est la renaissance du folk-song et du protesta-song qui provoquera enfin un courant profond et salutaire dans le domaine de la Pop-Music. Il faut remarquer d’ailleurs que l’influence du folklore blanc américain s’était fait sentir lors de la première vague du rock’n’roll.

La chanson folklorique américaine, a toujours été, depuis le vieux blues, le témoignage des humbles, des opprimés contre une société qui les écrase. Rock et folk, qui sont proches parents, vont communier chez Dylan qui en viendra bientôt à renforcer son message par des guitares électriques. On connaît ses disciples français : Hugues Aufray d ‘abord, qui a mis de longues années avant d’atteindre le succès, puis se trouva brusquement « dans le vent » avec sa voix rauque et amicale. Grâce à d’excellentes adaptations de Pierre Delanoë, Hugues Aufray sera le premier à populariser le répertoire de Dylan en France.


Ensuite, ce sera Antoine qui arrivera dans le scandale, début 66. « Les élucubrations » hisseront immédiatement le centralien chevelu et provocateur au sommet de la popularité. Non seulement il impose ses astucieux gimmiks (trouvailles qui, bien placées, font mouche) : cheveux longs et chemise à fleurs, mais aussi l’humour farfelu au second degré, ce dont vont profiter plusieurs suiveurs. Antoine est également l’auteur de « La guerre » pamphlet plein de verve, d’ « Un éléphant me regarde », que certains considèrent comme une tentative de poésie surréaliste. Mais il est, avant tout, la nouvelle bombe, l’étincelle qui embrasera le monde languissant du yé-yé. En effet, Johnny, attaqué dans les « Élucubrations », se remettra en selle grâce à sa réponse « Cheveux longs, idées courtes ». Beaucoup de hargne et d’énergie de part et d’autre. Il faut aussi signaler la montée régulière de Joe Dassin, familiarisé avec le folk-song au cours de ses études dans les campus américains.

Nous revivions donc, grâce au retour du folk. Les Américains et particulièrement les Noirs, leur souffle repris, viendront rappeler aux fans français que les U.S.A. demeurent la terre d’élection du rock, d’un rock encore très près du Rythm & Blues.


Le 13 avril 1965, l’écurie Tamla Motown donne à l’Olympia un show de promotion qui passe presque inaperçu. Pourtant cette musique, subtil amalgame de rythme et d’arrangements « grand public » connaîtra par la suite une certaine faveur en France avec les « Suprêmes », les « Four Tops », ou le roi du jerk, Junior Walker. la venue de James Brown devait faire plus de bruit. Le punch, la mise au point étonnante du spectacle de la nouvelle idole noire du rock, sidérèrent fans et spécialistes. La conception du rock de James Brown se situe à mi-chemin entre celles de Little Richard et de Ray Charles : hystérie furieuse s’appuyant sur une technique accomplie feeling exacerbé. Tout cela servi par des orchestrations très cuivrées, brutales, proches du jazz, qu’imiteront bientôt Hallyday, Ronnie Bird et d’autres. Tous ajouteront trompettes et trombones dans leurs ensembles, les guitares ne s’appliquant plus qu’à reproduire un climat insolite et bluesy.


Otis Redding, puissant et viril, est venu avec le show Stax, récemment confirmer cette nouvelle tendance. Comme James Brown, il cristallise l’opinion autour de sa personnalité fracassante ; ils deviennent des symboles ; de nombreux chanteurs leur rendent hommage, Nino Ferrer, pour sa part, traduit son admiration dans « Je voudrais être un Noir ».

« S’il n’en reste qu’un je serai celui-là » chante Eddy Mitchell, déclarant ainsi aux amateurs de rock qu’il n’abandonne pas la voie du rythme, et il ajoute un peu  plus tard « Fortissimo », affirment son personnage humoristique, élargissant, comme Johnny Hallyday, le cadre des seuls amateurs du rock, pour toucher le public de la grande variété.


Et, tandis que les artistes anglais et les vedettes américaines continuent leur ascension aux Hit-Parades internationaux, quelques Français vont connaître la gloire, empruntant au rock et gagnant immédiatement la faveur générale : Michel Polnareff, technicien accompli dont le « Love me, please, love me » ne fut pas sans évoquer Ray Charles ; Jacques Dutronc, ancien guitariste d’Eddy Mitchell, qui possède un « son » bien à lui, et profite des paroles débridées de Jacques Lanzmann : Nino Ferrer, ex-bassiste de jazz, qui sait être drôle avec rien, et n’en néglige pas pour autant l’accompagnement. Ils ont tous une personnalité, du talent, et tous, ils doivent beaucoup au rock, au courant américain de la variété rythmée. À côté d’eux, il faut encore citer les noms de Stone, Eric Saint-Laurent, Dani, Zouzou, Stella, les Charlots. Monde des rockers, monde des copains, monde yé-yé si vaste qu’il peut prétendre vivre replié sur lui-même, avec son langage, ses usages, et même ses lois…


Le mini-copain ou la mini-copine accède désormais à l’initiation dès l’âge de 8 ou 9 ans. La formation proprement dite est dès lors assurée par la presse spécialisée qui, depuis « S.L.C. » compte tout de même d’autres titres : « Formidable », « Nous les Garçons et les Filles », « Moins 20 », et enfin « Mademoiselle Age Tendre », homologue au féminin de « Salut les copains », exception au principe de la mixité généralement admis par les jeunes. Dernière venue, la revue « Rock et Folk » se rattache, elle, plus ou moins au courant qui fut jadis celui de « Disco-Revue ». Lancée en 1966, à partir d’un numéro spécial de « Jazz-Hot », elle se donne pour tâche de traiter en profondeur la musique rythmée. « Rock et Folk » qui satisfait un public plus averti est venue fort opportunément rappeler qu’on peut être copain, même jusqu’à trente ans, à condition d’en conserver l’esprit.


Les émissions radiophoniques, elles aussi, se sont multipliées depuis « S.L.C. ». Après bien des vicissitudes la Chaîne Nationale propose des programmes jeunes tel le « Pop-Club » de José Arthur et permet l’éclosion d’animateurs au style résolument neuf, comme Gérard Klein. Mais la note originale revient à Radio-Luxembourg (R.T.L.) avec « Mini-Max ». « Mini-Max » (minimum de bla-bla, maximum de musique), c’est le président Rosko, le plus beau, celui qu’il vous faut… Ce transfuge des radios pirates anglaises a bouleversé le monde de la Pop-Music en France dont il est devenu l’une des clés de voûte.


Ainsi, tout au long de l’année, la passion de sept à huit millions de teenagers amateurs de rythme, fait-elle vibrer l’hexagone. Un peu partout, s’élèvent de véritables « temples du jerk » à l’image du « Bus Palladium » et de la « Locomotive ». Là, pendant des heures et des heures, les jeunes s’adonnent à l’« unique objet de leur assentiment » : la danse, expression directe de la Pop-Music. Pop-Music, sur laquelle a débouché le courant du rock des premières années. Mais le rock donnait des signes d’essoufflement au point que certains lui prédisaient l’avenir le plus sombre ; le ciel du couple-idole Johnny-Sylvie, lui aussi, se couvrait ; les nouveaux éprouvaient les difficultés les plus grandes à s’imposer ; l’emprise des Anglais et des Américains, plus forte que jamais, réduisait les idoles françaises à un demi-silence. En un mot, l’année 1967 s’ouvrait dans l’incertitude.


Pourtant le miracle que tout le monde attendait s’est produit, et encore une fois, grâce à Johnny Hallyday. Le succès de son show du printemps dernier a prouvé que Johnny restait le premier, le plus grand. Mais par la même occasion s’affirmait la popularité de la musique rythmée et la faveur qu’elle connaît auprès des jeunes… et des autres.

Laissons, pour conclure, la parole à Edgar Morin : « Prenons par exemple ces délires frénétiques que suscite un tour de chant. C’est ce qui semble incontestablement lamentable à la plupart des adultes. Je trouve, pour ma part, émouvante l’extase pour un chant, la transe provoquée par une voix musicale, ce rapport si violemment émotionnel avec le rythme et la musique, même accompagné d’adoration futile, quand cette adoration n’est autre que le remerciement pour l’extase éprouvée. Il y a un message d’extase sans religion, sans idéologie, qui nous est venu par une prodigieuse injonction de sève noire, de négritude déracinée, dans la civilisation américaine, et qui s’est incorporé dans l’humanité du vingtième siècle. Le yé-yé en témoigne de façon virulente.

Certes, je suis de ceux qui voudraient que les extases aient un sens, qu’elles s’inscrivent dans un mouvement de réalisation de la fraternité humaine, du progrès de l’espèce. Mais je suis aussi de ceux qui préfèrent aux ferveurs trompées et corrompues des décades 30 à 50, une ferveur pour ainsi dire à vide, et inoffensive. Ainsi me semble bon désormais ce qui tourmente ou désole bien des adultes ».


Ainsi le « yé-yé » sous la plume d’Edgar Morin, conquit un jour de 1963, ses lettres de noblesse. le rock n’avait pas eu besoin du cautionnement d’un sociologue pour s’enraciner au coeur des jeunes. Mais il était bon que quelqu’un dise aux adultes : « La musique et le rythme sont nécessaires à la jeunesse comme le pain et le soleil ». (1967)



























































































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