SPÉCIAL POP - Hallucinogènes

Au cours de cet ouvrage nous avons souvent mentionné l’usage de plus en plus fréquent des hallucinogènes et du LSD en particulier. Nous avons vu que les « Hippies » attachent une grande importance aux effets et aux sensations que procure le LSD.

Il n’est pas de semaine sans qu’on puisse trouver une mention ou un article à ce sujet dans la presse spécialisée ainsi que dans les grands magazines.

Nous allons essayer de vous décrire, très sommairement, ce dont il s’agit.



Il est difficile de dire quand pour la première fois des hommes ont absorbé des champignons hallucinogènes ou tout autre drogue génératrice de visions. Mais ce que nous savons de l’emploi par les Chamans sibériens de l’amanite muscaria, le fameux champignon amanite tue-mouche, permet de penser qu’il y a plusieurs millénaires que les hallucinogènes sont utilisés à des fins religieuses : de faibles quantités de ce champignon provoquent un état de transe avec visions : le chaman accomplit au cours de la transe un voyage qui le mène aux tréfonds de la Terre où il rencontre des démons, qu’il lui faut affronter, qui le dépècent et reconstruisent son corps ; au cours de ce voyage il apprend des démons, ou dans certains cas il dérobe aux démons, les secrets de la médecine, un savoir particulier que les autres hommes ne peuvent posséder. En Amérique Centrale, depuis des millénaires également, chez les populations amérindiennes, un rituel fait appel soit aux champignons hallucinogènes de la famille des Psylocibes, soit au cactus Peyotl. Seuls maintenant les Curanderos, les soigneurs si l’on traduit littéralement, et certains de leurs initiés, au cours de fêtes, absorbent ces substances pour se mettre en contact direct avec les dieux. Il n’est pas exclu non plus que certains mystères d’Eleusis, durant l’Antiquité méditerranéenne, aient fait apple aux substances hallucinogènes, sans doute au champignon Amanita muscaria.



Si c’est depuis peu seulement que le grand public américain et européen a appris à connaître par de nombreux témoignages l’effet des substances hallucinogènes, il y a des années déjà que les neuropsychiatres les emploient pour tenter de venir à bout de certaines maladies mentales.

Nous ne dresserons pas ici un tableau complet des effets de tous les hallucinogènes, et nous nous contenterons de tenter de décrire ce qu’est une « crise » due à la présence du LSD, le plus connu de tous parce que c’est celui-là que la grande presse a le plus souvent mentionné.


En 1943 le chimiste suisse Hofman obtient à partir d’un champignon parasite des céréales, l’ergot de seigle, une série de dérivés alcaloïdes dont le dernier est le diéthylamide de l’acide-dilysergique. Cet amide, essayé par Hofman lui-même, influence fortement la sphère psychique à des doses orales minimes ne dépassant pas 50 microgrammes, soit 50 millièmes de milligramme. Les hallucinations que perçut Hofman sont pratiquement semblables à celles dues à la mescaline, extrait du peyotl.



Le LSD, (c’est le nom donné à cet amide fortement hallucinogène) préparé soigneusement en laboratoire n’est pas une drogue dangereuse dans la mesure où l’on peut immédiatement stopper ses effets en faisant absorber à l’expérimentateur de la chlorpromazine. Du LSD mal préparé et surtout mal dosé peut entraîner des accidents sérieux. Il suffit en effet pour q’une crise se déclenche, sans qu’après coup des « retour de flamme » sérieux ne se produisent, que la dose absorbée par voie buccale soit de 1 microgramme par kilo de poids et cela est vraiment une dose maximale. Certains qui ont absorbé des doses de plus de cents microgrammes n’ont en aucun cas vécu plus intensément l’expérience, n’ont pas « voyagé » plus loin, et si la crise a duré plus longtemps les effets-retard surprenants qui se sont produits bien après la fin de la crise ont ou auraient pu avoir des conséquences graves.


Quoiqu’il en soit, quelle que soit la dose absorbée, l’expérience vécue du LSD n’est que solitaire. La présence d’un maître à penser, d’un guide, si elle rassure le néophyte ne fait finalement que perturber l’exploration.

Si le sacré existe quelque part au fond de l’homme, c’est à l’homme de le découvrir, seul, et non pas à un maître à penser de l’imposer au cours d’un rituel vide de signification. Peut-on décide une crise provoquée par le LSD ? Essayons toutefois.



Il y a d’abord apparition d’une certaine euphorie qui lentement s’achemine vers l’exaltation. L’euphorie, qui est parfois contemplative, est pourtant le plus souvent accompagnée d’agitation bruyante, d’hilarité incoercible, mais rapidement l’euphorie dégénère en un sentiment de puissance, en une mégalomanie incontrôlable. Les notions de durée et d’espace sont profondément altérées. Si au cours de la crise la conscience se maintient, à peine troublée, en même temps que la mémoire, la compréhension de l’état et même le jugement sont peu altérés, il semble que l’on se contemple de haut ou de loin, comme si une partie de soi avait échappé au corps pour examiner d’un œil critique ou ironique, ou bien encore amical, le moi. Il n’en demeure pas moins qu’une pénible inquiétude s’installe de la certitude qu’à un moment donné il faudra « faire retour en soi-même ».

C’est à ce moment là que les idées fuient et qu’un trouble profond s’installe dans les pensées, qui deviennent hachées, disloquées. Ces pensées insaisissables sont souvent obsessionnelles. Les modifications de la perception pendant la crise sont totales, qu’il s’agisse des perceptions visuelles, des perceptions auditives ou des perceptions tactiles. La totalité des sensations est altérée si bien que l’on se trouve placé dans un monde déformé en même temps que le corps apparaît comme monstrueux, multiplié, polymorphe. Il y a des hallucinations, une extraordinaire richesse d’illusions visuelles, couleurs vertigineuses, créatures fantastiques qui assaillent de toutes parts : hallucinations dues la plupart du temps à la déformation des objets environnants qui sont le point de départ des représentations illusoires.



Après la crise le souvenir demeure, en partie, des hallucinations, mais surtout de cet examen critique qui parfois se produit. Peut-n dire qu’il y a enrichissement de la connaissance du moi ? Sans doute si l’on considère que le LSD fait en quelque sorte surgir une caricature du moi, dévoilant les tendances latentes et profondes. Il peut y avoir rupture des barrières dues aux inhibitions, quelles qu’elles soient, et alors l’examen critique du matériel révélé après rupture des barrières peut être riche d’enseignements. Est-ce dire qu’il y a là une conquête d’une certaine liberté que la société refuse à chacun ? Peut être, comme il n’est pas exclu que se mieux connaître c’est frôler la sagesse. Mais le danger est présent pour beaucoup dans la rupture des barrières, dans la levée des inhibitions et les révélations sur le conscient et l’inconscient qui peuvent alors se présenter. Il n’est pas donné à tous de supporter sans vaciller la connaissance des boues profondes sur lesquelles nous sommes construits.

Quoiqu’il en soit il est impossible de comparer l’expérience du LSD avec la participation à un spectacles si bien conçu soit-il, si bouleversants que soient les interprètes, les thèmes, les textes, l’environnement lumineux ou sonore.

Dans le premier cas il s’agit d’un cheminement solitaire, d’un drame vécu sans la complicité ni la participation de qui que ce soit, drame de la découverte qu’une certaine liberté ne se conquiert qu’à travers le plus cruel des déchirements, les ruptures les plus blessantes.

Dans l’autre cas il y a sans doute participation collective à un spectacle, agrégation à un ensemble réagissant collectivement jusqu’aux limites d’une certaine folie dirigée par certains, si tant est que l’on puisse parler de folie. Ne serait-ce pas plutôt la recherche de l’anéantissement, de l’oblitération du moi dans une certaine hystérie collective. Avec le LSD c’est peut-être la folie latente vécue sciemment. (octobre 1967)























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