SCÈNES

GÉRARD PHILIPE


Il est mort à trente-sept ans, au sommet de cette courbe que dessine la vie. On évoque Mozart, Van Gogh, Rimbaud, Modigliani, Apollinaire. Mais si le travail, la misère, l'alcool ou la guerre ont usé prématurément ces génies, Gérard Philipe a disparu en pleine force, en pleine gloire. Il était de ces hommes dont le destin n'est pas d'épouser le rythme qui conduit de l'éblouissement de la jeunesse aux amertumes du déclin. Il était la jeunesse. Est-ce pour cela qu’il devait s’effacer brusquement, comme s’il voulait laisser de lui une image indélébile, et non celles que la vie superpose en nos successives apparences ?

On pense au mot que Jean Renoir fait dire — dans Le Fleuve — à l'un de ses personnages à propos de la mort de Bogey : « Il s'est échappé… ». 

L'heureuse adolescence 

Il est né le 4 décembre 1922, à 11 heures, villa "Les Cynanthes", chemin du Petit-Juas, à Cannes, et non, comme on l'écrit généralement, 14, rue Venizelos. Cette dernière adresse est celle de l'immeuble où son père, Marcel Philip avait un cabinet de contentieux et où la famille vécut ensuite dans un appartement du quatrième étage. 

En octobre 1928, comme son frère Jean, son aîné d'un an, Gérard est mis en pension chez les Frères Marianistes, au collège Stanislas. Mais après une pleurite qui lui laisse les poumons fragiles, il quitte l'internat de Cannes pour celui de l'Institution Montaigne, de Vence, où l'air est meilleur. 

« C’était un enfant sage et beau, écrira sa mère, avec des boucles blondes très pâles ». Dès ce moment, Mme Philip — que ses enfants et ses amis appellent « Minou » — tient une place privilégiée dans la vie de ses fils. Elle est leur confidente et restera leur amie. Gégé (c'est le diminutif de Gérard) rêve d'être médecin colonial, moins pour être médecin, peut-on croire, que pour aller aux colonies. La mer parle volontiers aux rêveurs, de terres lointaines. Gérard est attentif, souvent silencieux. 

Ayant repris ses cours au collège Stanislas, cette fois comme externe, il obtient, en juin 1939, son premier bac. Dans une « Confession » qui n'est sans doute qu'un conte, une « imagination » poétique et cruelle, Gérard Philipe évoque les souvenirs de sa jeunesse cannoise. 

« J’allais me promener seul aux îles de Lérins. J'adorais, quand le crépuscule tombait, rôder dans le vieux château-fort où fut enfermé le Masque de Fer... Le vieux gardien, à force de me voir, avait fini par me prendre en affection, et ses récits pleins d'évasion et de mystère sur les "hôtes" célèbres, qu'au cours des siècles, avait abrité la forteresse, n'étaient pas faits pour dissiper mes hallucinations. » 

Les livres, le cirque sont pour lui d'autres passions. En juin 1940, alors que la France envahie reflue vers le Sud, il passe avec succès son bac de philo. Mais en octobre, la famille quitte Cannes, M. Philip ayant repris à Grasse la direction de l'Hôtel du Parc, et il fait inscrire Gérard à l'École de Droit de Nice. 

Le pays s'installe dans la guerre. Sur la Côte d'Azur, devenue la « Zone Sud », on organise des galas de bienfaisance. Au cours de l'un d'eux, qui a lieu à l'Hôtel du Parc, au bénéfice de la Croix- Rouge, Gérard Philip participe à la représentation en disant une fable de Franc-Nohain, Le Poisson Rouge. Ce premier contact avec ce qui deviendra, pour lui, le public, plaît à l'étudiant, et Suzanne Devoyod, une ancienne actrice du Théâtre Français, qui a organisé la soirée, l'encourage à s'orienter vers une carrière dont il rêve déjà, déclarant qu'elle voit en lui « l’étoffe d'un grand comédien ». 

« Ne dites pas de bêtises », répond le père aux confidences de sa femme. Mais, dès lors, la complicité qui lie Minou à Gégé va jouer en faveur de cette vocation, tandis que, pour répondre aux vœux du père, Gérard poursuit ses études à Nice. 

Mme Philip est connue dans un cercle local pour sa science chiromancienne. Des amis de Grasse parlent d'elle à la femme de Marc Allégret qui s'est « replié » à Nice pour tenter d'y reprendre sa carrière. On connaît la réputation de « découvreur de talents » du cinéaste. Il accepte de faire passer une audition au jeune homme et lui demande d'apprendre une scène d'Etienne, de Jacques Deval. Marc Allégret est frappé par une sorte de « violence retenue » dans le jeu du candidat. Il l'envoie travailler avec son ancien assistant, Jean Huet, qui a monté un cours d'art dramatique à Nice. C'est une scène de Britannicus que le débutant choisit alors. « Pour mieux exprimer la fureur de Néron, l'apprenti comédien brise une chaise, casse deux carreaux, se roule par terre et termine son audition avec un veston en lambeaux ». 

Il en fallait moins pour révéler un tempérament et convaincre le professeur des dons de son nouvel élève. Cette même année 1941, Gérard prend part à une émission de Radio-Nice, « La Chance aux Débutants », en chantant La Sainte-Catherine, de Charles Trénet

Les cours dramatiques se substituent peu à peu aux études de Droit. Marc Allégret n'a pas lâché son poulain. Il le présente au cours de Jean Wall à Cannes et commence à lui faire répéter le rôle qu'il voudrait lui confier pour une adaptation du Blé en herbe, de Colette, dont une autre inconnue, Danièle Girard — qui devait devenir Danièle Delorme — sera l'héroïne. 

Il y a, sur la Côte, beaucoup d'espoirs et de projets qui ont peine (c'est toujours la guerre) à se concrétiser. Le Blé en Herbe n'aboutit pas. Gérard Philip hante les studios de Nice. Il se lie d'amitié avec un camarade du cours Huet, Jacques Sigurd, qui lui présente une amie, Nicole Navaux. Il va voir Marcel Carné qui tourneLes Visiteurs du soir et le renvoie à Grémillon qui prépare Lumière d'été. Mais l'assistant, Serge Vallin — il sera un jour celui de Gérard Philipe — ne peut rien pour le candidat. Enfin, une audition pour Les Cadets de l'océan stupéfie l'aréopage... Mais le film est repoussé. 

C'est alors que Claude Dauphin, à qui Marc Allégret a parlé de Gérard, le fait appeler au studio. Ce n'est pas pour tourner, mais pour lui proposer de jouer le rôle de Mick dans Une Grande Fille toute Simple, d'André Roussin, qu'il monte au Casino de Nice avec Madeleine Robinson en vedette. Gérard Philipe a dit plus tard ce qu'il devait à l'exemple de la grande comédienne: « C’est pendant cette époque que j'ai pris une des plus grandes leçons de ma vie d'artiste, une leçon pratique qui consistait à voir jouer chaque soir la merveilleuse Madeleine Robinson. C'est en l'observant, en l'écoutant que j'ai appris à distinguer la "sincérité vraie" de la "sincérité fausse". J'ai compris, grâce à Madeleine Robinson, ce que signifiait pour un comédien "s'identifier à son personnage" ». 

C'était en décembre 1942. Gérard Philipe (il a ajouté un "e" à son nom) commençait sa carrière. Il n'était plus question de cours de Droit et, sans trop de difficultés, son père accepta une vocation qui s'appuyait sur des dons que l'on qualifiait déjà d'exceptionnels. 

La pièce de Roussin fut créée ensuite à Cannes, puis la troupe partit en tournée en Zone Sud et en Suisse. Une seconde tournée avec Une Jeune Fille savait conduisit le jeune comédien — qui avait cette fois le premier rôle — dans plusieurs villes et notamment à Lyon où le décorateur et metteur en scène Douking le remarqua et lui conseilla de venir le voir à Paris. Quarante jours à travers les provinces de la Zone Sud... Trains bondés, hôtels médiocres, nourriture végétarienne... Mais déjà, la gentillesse et la bonne humeur de Gérard Philipe font la joie de ses camarades. 

Marc Allégret, cependant, n'oubliait pas son protégé. Premier contact avec la caméra dans une silhouette du film La Boîte aux rêves qu'Yves Allégret, le frère de Marc, tourne avec Viviane Romance à Nice, et bientôt un rôle bref dans Les petites du quai aux fleurs, qui marquait les débuts d'autres jeunes : Danièle Delorme, Simone Sylvestre, Colette Richard. 

Gérard vit à Nice avec Jacques Sigurd et Jacques Dynam dans un petit appartement où Danièle Delorme et Colette Richard font la cuisine. Mais il pense maintenant à Paris. Cet été-là, la famille gagne la capitale où le père prend la direction du « Paradis-Hôtel », rue de Paradis, qui sera bientôt le refuge des transfuges niçois auxquels se joignent Serge Reggiani, Simone Signoret, Yves Allégret, Janine Darcey

Gérard espère jouer aux Bouffes-Parisiens une pièce de Dorin; le projet échoue. Douking, retrouvé par hasard, présente le comédien à Jacques Hébertot qui lui offre le petit rôle du jardinier, mais après l'avoir entendu et sur le conseil d'Edwige Feuillère, il lui confie celui de l'Ange, dans Sodome et Gomorrhe, de Jean Giraudoux

Ces dons qu'on reconnaît en lui, Gérard comprend pourtant qu'ils ne suffisent pas. En octobre, il se présente à l'examen d'entrée au Conservatoire National de la rue de Madrid; il est reçu dans la classe de Denis d'Inès dont il n'apprécie guère l'enseignement. L'année suivante, il sera l'élève de Georges Le Roy a qui il vouera une fidèle reconnaissance. 

En juin 1944, Gérard Philipe n'obtient qu'un second prix de comédie dans une scène de Musset. Il joue alors Federico au Théâtre des Mathurins où il a pour partenaire une admirable comédienne qui tiendra une grande place dans sa vie : Maria Casarès

Mais le temps n'est plus au théâtre. Au cours de la Libération de Paris, avec son ami Jacques Sigurd, le jeune comédien se rend à l'Hôtel de Ville pour se joindre au groupe FFI que dirige Roger Stéphane. Puis, la capitale libérée, il reprend son métier. 

Un grand acteur est né 

Alors qu'il jouait Federico, Gérard Philipe reçut une proposition de Georges Lacombe pour interpréter Le Pays sans étoiles aux côtés de Jany Holt et de Pierre Brasseur. Le film, retardé par les événements, sera tourné l'année suivante. 

Gérard Philipe — que des divergences politiques ont éloigné de son père — s'est installé avec son inséparable Jacques Sigurd et Marcelle Arnold, 7, rue du Dragon, à Saint-Germain-des-Près, dans un appartement que leur cèdent Yves Allégret et Simone Signoret. Ils ont pour voisin et ami Alain Resnais qui s'essaie dans des courts métrages en 16 mm. Et Gérard accepte tout naturellement d'interpréter l'un d'eux : Schema d'une identification, où il incarne un viveur auprès de François Chaumette

Cette petite bande "en marge" n'aura guère d'audience, mais simultanément, en cette même saison 1945-1946 — il n'a que 23 ans ! — Gérard Philipe trouve les deux rôles qui vont l'imposer soudainement au théâtre et au cinéma. Il ne lui a fallu que quelques années, non seulement pour se faire apprécier, mais pour prendre les meilleures places comme le nouvel élève qui arrive dans une classe inconnue et que les anciens regardent avec stupeur décrocher tous les premiers prix. C'est qu'à défaut d'expérience, il possède le don intuitif qui fait les grands acteurs par les moyens les plus simples, le privilège de s'identifier au personnage par une sorte d'adhésion naturelle à travers laquelle ne transparaît ni l'effort, ni la composition. Et il sait lui-même ce qu'il peut. 

Quand il apprend que Jacques Hébertot va monter le Caligula d'Albert Camus, il sent que le rôle est pour lui. Hébertot le trouve trop jeune; le rôle d'ailleurs est déjà distribué, c'est Henri Rollan qui le tiendra. Mais Rollan est victime d'une insolation en Afrique et ne sera pas rétabli à temps. Gérard Philipe va trouver Albert Camus et s'en fait un allié. Il sera Caligula. La pièce est un triomphe pour l'interprète. Dans le Paris de l'après-guerre qui se remet à vivre, un grand acteur est né. « Dans Caligula, fou de lucidité, implorant la lune, brisant le miroir, Gérard Philipe souleva la salle », écrit Morvan-Lebesque. 

Dans le même temps, tournant le jour, jouant le soir, il est, au studio, le prince Muichkine de L'Idiot qu'il rêvait aussi d'incarner et que Georges Lampin réalise d'après le roman de Dostoïevski. Le film sort, à propos duquel Jacques Doniol-Valcroze, alors critique, peut écrire: « La vedette — n'en déplaise au générique — c'est Gérard Philipe. Il y a lui... et les autres ». 

Mais cette double tâche a épuisé le jeune homme. Après le tournage de L'Idiot, il doit prendre en avril quelques semaines de repos. Et cette année 1946, qui marque le vrai début de sa carrière, va déterminer aussi le tournant de sa vie privée. 

Son ami Jacques Sigurd lui propose de l'accompagner en montagne, à Guchen, un village de la vallée d'Aure où lui-même est invité par son amie niçoise Nicole qui connaît déjà Gérard. La jeune fille est devenue Mme Fourcade, la femme d'un sinologue alors en mission officielle à Nankin. Elle doit, quelques semaines plus tard, l'aller rejoindre, ce qui lui permettra d'accomplir au retour un véritable exploit en refaisant, par ses propres moyens, le parcours qui avait été celui de Marco Polo, de la Chine aux Indes, par les hauts-plateaux du Tibet, l'Himalaya et le Cachemire. La voyageuse a relaté ce périple dans un ouvrage intitulé Caravanes d'Asie

Deux ans et demi d'absence ne feront oublier, ni à Gérard, ni à Nicole, ce printemps des Pyrénées. Rentrée d'Asie en septembre 1948, Anne-Marie Nicole Fourcade deviendra, après son divorce, quelques années plus tard — le 29 novembre 1951 — Mme Anne Philipe. 

Les premières étapes 

Alors qu'il parcourt les sentiers de la montagne avec la jeune femme, un télégramme rejoint Gérard à Guchen. Le producteur Paul Graetz lui propose d'interpréter Le Diable au corps que Claude Autant-Lara va tourner d'après le roman de Raymond Radiguet. Gérard hésite: il se trouve trop âgé pour incarner ce collégien en mal d'amour. Nicole le convainc d'accepter. 

Quand il rentre à Paris, Gérard s'installe avec sa mère dans un petit appartement, 22, rue de Tocqueville. Il ne tournera le film qu'à l'automne. Déjà, des difficultés surgissent, que suivront des polémiques. La censure juge le film immoral. Jean Cocteau, d'abord réticent, déclarera plus tard: « Le fait que le film soulève les mêmes scandales que le roman est encore un éloge à mes yeux ». 

Le Diable au corps est présenté au « Festival Mondial du Film et des Beaux-Arts » de Bruxelles où éclate un nouvel incident : l'ambassadeur quitte la salle au cours de la projection de ce film qui représente officiellement notre pays. Mais c'est un nouveau triomphe pour le comédien qui obtient le Prix de la Meilleure Interprétation Masculine, et reçoit bientôt de Hollywood des propositions qu'il refuse. 

Au printemps 1947, Gérard Philipe rejoint à Rome l'équipe de Christian-Jaque qui a déjà commencé La Chartreuse de Parme. Les premiers rapports sont assez distants, sinon difficiles. La confiance viendra, puis l'amitié, aidées peut-être par la découverte de l'Italie, la présence de Maria Casarès, la conscience du personnage. Près de six mois de tournage dans les rues et les palais de Rome, dans les sites d'Italie d'un été torride. 

Quelque temps avant le départ, Georges Vitaly a présenté Henri Pichette au jeune comédien. L'écrivain a lu quelques pages de son œuvre dramatique, Les Epiphanies, à Gérard Philipe. Il lui fait parvenir la suite à Rome. C'est un poème lyrique qui veut introduire un nouveau langage au théâtre. Gérard Philipe et Maria Casarès sont décidés à le jouer. Et parce que le directeur du théâtre Edouard-VII se récuse devant la difficulté de l’œuvre et son délire verbal, Gérard Philipe prend sur lui de louer la petite salle des Noctambules au Quartier latin pour y monter la pièce. Ce jeune comédien semble parfois vouloir volontairement déconcerter le public qui l'adopte, pour ne pas devenir sa victime. 

Tandis qu'il joue Les Epiphanies le soir, il répète le jour KMX Labrador, une comédie-vaudeville de Jacques Deval. « Je joue le premier parce que ça m'intéresse. Je joue le second parce que ça m'amuse », dit-il alors. Si la pièce de Jacques Deval est peu goûtée, l'interprète reçoit tous les éloges: « Un très, très grand artiste de fantaisie » (Léon Treich); « Plus qu'un tempérament, un esprit » ("Carrefour"), mais Gabriel Marcel déplore de voir l'acteur "se galvauder ainsi". 

Ce qui n'empêchera pas Gérard Philipe, après le thème désespéré d'Une si jolie petite plage, de se lancer avec Jacques Sigurd dans l'aventure d'une comédie burlesque qui sera manquée. C'est parce qu'on voit en lui le héros romantique par excellence, du lycéen de Radiguet aux séducteurs de Stendhal, que Gérard Philipe, à plusieurs reprises, jette ces ponts vers le comique pour lequel il n'est pas fait, même si la fantaisie lui sied. Mais il préfère l'erreur à l'esclavage. Et peut-être sa carrière a-t-elle besoin de ces chutes pour affirmer sa liberté ? 

Les premières étapes sont toujours les plus difficiles; ce sont aussi les plus importantes. Elles ne déterminent pas seulement l'orientation d'un métier; elles forment un caractère. A 25 ans, Gérard Philipe a tout ce qu'un homme peut espérer : les dons naturels, l'aisance, le charme, le succès, l'argent, s'il le désire. Il use des uns et des autres, dans la mesure, justement, où il le désire. Et, parce qu'il s'est fixé des buts, il ne se laissera pas entraîner par ce flot de la réussite qui emporte tant de promesses vers la faillite. « On tremble à l'idée que l'on pourrait nous gâcher un tel talent », écrivait encore Doniol-Valcroze au lendemain de L'Idiot

L'heure du choix 

Dès ce moment, Gérard Philipe refuse d'être à la merci d'une carrière. Il dirige la sienne. Il la dirigera toujours, avec attention, avec scrupule. Ce qui ne l'empêchera pas de se tromper. Il fera des erreurs. Il subira des échecs dont il assumera la responsabilité et qui ont pour cause, sans doute, le souci constant de ne pas se laisser enfermer dans un genre, ni même de se laisser prendre par un mythe. Devant ce qu'on lui propose, il est souvent méfiant; devant ceux qui le sollicitent, il est souvent rétif, hostile. Quand il veut quelque chose, il ne craint pas l'effort pour parvenir à l'obtenir; il sait prendre des risques aussi bien moraux que matériels. 

Ses premières rencontres avec Jean Vilar et avec René Clair s'achèvent, l'une et l'autre, sur un refus et un éclat. Ils deviendront pourtant ses meilleurs amis. Pour imposer le talent qu'il reconnaît à son ami Jacques Sigurd, il usera de son poids de vedette pour convaincre les producteurs de lui faire confiance. Pour faire jouer Henri Pichette, il louera lui-même un théâtre. 

Au début de sa carrière surtout, il a des idées arrêtées que sa réussite lui permet d'affirmer. Il refuse Rodrigue et Corneille à Jean Vilar, comme il refuse Faust à René Clair. Il est plus attiré vers ce qui est neuf que vers les valeurs consacrées. Souci d'indépendance qui est le trait de la jeunesse. Après cela, il réfléchit. Il repousse Le Cid en 1948; en 1950, il le sollicite. Et, parce que Faust rompt le pacte, il sera l'interprète de René Clair. Sur son lit de mort, il relira Eschyle

Nous reviendrons plus loin sur l'art de Gérard Philipe. Son talent reconnu, il partage son temps — un temps trop court pour les offres qu'on lui fait et pour son appétit — entre la scène et le studio. En 1948, il tourne Une si jolie petite plage, puis Monsieur Pégase, géomètre, qui deviendra Tous les chemins mènent à Rome

L'année suivante, ce sera, sur scène, Le Figurant de la gaieté, un rôle à transformations dans une comédie d'Alfred Savoir, puis, de nouveau, à Rome en studio, La Beauté du Diable, sous la direction de René Clair. Gérard Philipe va-t-il faire une carrière à succès sur les scènes des deux rives qui le réclament également, et sur les écrans du monde, passant, ici et là, du plaisant au sévère ? 

Il habite toujours avec sa mère le petit trois-pièces de la rue de Tocqueville A Rome, l'atmosphère est tendue. L'équipe — c'est le moins qu'on puisse dire — manque de cohésion. Gérard Philipe est mal à l'aise. Et puis, un jour, il présente à René Clair et à sa femme, Anne, "sa fiancée". Dès lors, la mutuelle réserve entre le réalisateur et son interprète va faire place à l'amitié. 

Nicole Fourcade est rentrée d'Extrême-Orient depuis un an. C'est une nouvelle étape qui commence dans la vie de Gérard Philipe. Minou, la mère attentive dont les confidences laissent percer le caractère romanesque, la fée des imaginations, cède, non sans amertume, la place à Anne, la femme des réalités. Claude Roy, qui fut leur ami, écrit dans son ouvrage: « Il avait trouvé en celle à qui il avait donné un prénom de son choix, Anne, un être avec qui il désirait vivre. Vivre, c'est-à-dire affronter ensemble les petites questions de chaque jour et les grands problèmes du travail et de la carrière. Elle fut son grand amour et sa solide amie, sa complice et sa compagne ». 

On peut penser qu'elle a dès ce moment, une grande influence sur révolution du caractère de ce grand garçon rieur, et aussi sur l'orientation de sa carrière. Il abandonnera certaines facilités auxquelles il se serait peut-être laissé prendre par jeu, pour aller vers l'essentiel, fixer ses aspirations. Au retour de Rome, il achète un appartement à Neuilly, 45, boulevard d'Inkermann, pour y vivre avec Anne. La mère se retrouve seule dans le logement de la rue de Tocqueville, hostile pour le moment à l'union de son fils. Le père a dû s'exiler en Espagne après la Libération. Jean, le frère vit à l'étranger. Il gérera plus tard une propriété de Gérard dans l'Eure. Celui-ci, que guette la tuberculose, devra lui-même vers cette époque, passer plusieurs semaines au grand air. 

Il y a, sous cette réussite du jeune comédien, bien des drames dont il ne dit rien. Ce qui importe, c'est que Gérard Philipe fasse la carrière que mérite ce que beaucoup déjà appellent son génie d'acteur et qui n'attend sans doute que des circonstances favorables pour s'affirmer définitivement. 

Gérard Philipe a déjà offert à l'écran le meilleur de lui-même. Il a été l'amoureux de Radiguet, le Fabrice de La Chartreuse de Parme, l'adolescent meurtri d'Une si jolie petite plage, et enfin un Faust romantique et subtil. Mais c'est au théâtre qu'il donnera sa pleine mesure. 

Un soir de novembre 1950, il va frapper à la porte d'une loge de « L’Atelier » où Jean Vilar joue Henri IV. Le jeune comédien déclare qu'il est libre et qu'il aimerait travailler dans l'équipe du TNP. Gérard Philipe a refusé les propositions de Hollywood pour garder en France son indépendance. Il abandonne à jamais les fructueux cachets que pourraient lui offrir les théâtres de Paris. Il va revoir son vieux professeur Georges Le Roy et lui demande de l'aider à parfaire son métier pour affronter la tragédie classique. Pour 30.000 anciens francs par mois et 4.500 par représentation, Gérard Philipe va gagner son immortalité. 

A la mesure du monde 

Avec Jean Vilar comme avec René Clair, mais plus intensément car le travail quotidien les lie désormais, l'amitié naît, faite de confiance réciproque, d'une égale volonté dans la tâche à accomplir pour les mêmes raisons, le même but. 

Une amitié dure, parfois orageuse, totale, entre deux hommes de caractères complètement différents, l'un joyeux, frondeur, ouvert; l'autre fermé, secret, volontaire. Et qui, par là, se complètent admirablement. Jean Vilar a raconté comment fut trouvée la clé de ce Cid qui allait frapper le grand départ: dans un éclat de rire qui fait de la tragédie de Corneille, aussi, "une espagnolade", et la projette ainsi dans notre temps. 

En huit ans. Gérard Philipe jouera 605 fois pour le TNP des rôles écrasants comme ceux du Cid, du Prince de Hombourg, de Lorenzaccio ou des silhouettes comme celle de cette courtisane qu'il s'amuse à camper dans La Calandria... 605 représentations qui, de l'immense scène du Palais de Chaillot — où une foule de jeunes applaudit chaque soir la guirlande des comédiens inclinés dans le même salut — va rayonner sur les théâtres de la périphérie parisienne, à Suresnes, à Gennevilliers, à Montrouge, à Saint-Denis, dans le prodigieux décor de la cour du Palais des Papes d'Avignon et, de là, à travers la province, puis à travers le monde, à Hambourg, à Berlin, à Milan, à Venise, à Varsovie, à New York. Six cent cinq représentations, mais combien de jours de travail acharné, d'efforts constants, inlassables, pour aller toujours plus avant dans l'expression de ces personnages que Gérard Philipe fait vivre au milieu de ses camarades, pour ce public qu'il a choisi et qui participe avec la même ferveur à cette communion qu'est le théâtre. 

Gérard Philipe peut aller plus loin. Jean Vilar tombe malade alors que le TNP prépare Lorenzaccio dont Philipe est l'interprète. C'est à lui que le patron fait appel pour le remplacer. Il y aura des discussions entre les deux hommes, mais cette mise en scène c'est Philipe qui la signe et Jean Vilar lui rend un bel hommage dans un article dont nous reparlerons. 

La même année 1952, Gérard Philipe montera encore au TNP Nucléa de son ami Pichette et La Nouvelle Mandragore, cela entre les rôles de cinéma qu'il parvient miraculeusement à insérer dans son activité théâtrale et qui prendront d'année en année toujours plus d'importance et de poids. 

Après La Beauté du Diable, Gérard Philipe a tourné en 1950 avec le prestigieux Max Ophuls une curieuse silhouette d'officier viennois dans La Ronde; un sketch tragique avec son amie Danièle Delorme dans Souvenirs perdus de Christian-Jaque, et enfin, sur les pentes d'oliviers du pays niçois, l'aventure imaginaire de Juliette ou la Clé des songes, sous la direction de Marcel Carné

Mais c'est dans le personnage de Fanfan la Tulipe, de Christian-Jaque, au cours de l'été 1951, que Gérard Philipe trouve un héros avec lequel il s'identifie à tel point, au moins par un côté de sa nature d'homme et de son talent de comédien, qu'à travers le monde, de Moscou à Pékin, et à Tokyo, il deviendra Fanfan Tulipan, Fanfan le Lotus ou le Samouraï du printemps ! 

En trois bonds, ferraillant, le sourire aux lèvres et l'ironie mordante, Gérard Philipe va gagner le cœur du monde. Cette heureuse conjonction d'éléments bien accordés: l'alacrité de Christian- Jaque, la verve de Henri Jeanson, le dynamisme de Gérard Philipe conduit à une réussite qui force toutes les barrières. Gérard Philipe a pris la première place, celle de cette vedette qu'il se refuse à être, et qu'en dépit des succès, il ne sera jamais, dans le sens péjoratif du terme. 

Dans le flot des propositions et des projets, il choisit et reste fidèle à quelques réalisateurs avec lesquels il est en accord. Ce sera, avec René Clair, deux rôles de fantaisie, Les Belles de nuit et plus tard Les Grandes manœuvres; avec Yves Allégret, deux rôles modernes de caractère dramatique, Les Orgueilleux et La meilleure part; avec Claude Autant-Lara, deux incarnations de personnages littéraires, Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir et Le Joueur, de Dostoïevski. 

Dans l'intervalle, il parvient encore à interpréter des films à sketches, notamment dans les fresques pseudo-historiques de Sacha Guitry et il trouve l'un de ses meilleurs rôles dans Monsieur Ripois, de René Clément, tourné à Londres en pleine rue, à l'insu des passants, selon une formule que la « nouvelle vague » reprendra cinq ou six ans plus tard. 

La vie et le métier 

Trop éloignés sans doute du coin de Paris qu'ils aiment, Gérard et Anne Philipe, mariés à Neuilly, abandonnent le boulevard d'Inkermann pour s'installer dans un appartement de la rue de Tournon. Ils auront bientôt un refuge campagnard, une grande maison à Cergy, au bord de l'Oise, qu'ils achètent en 1953 et dont l'aménagement fera la joie de leurs loisirs. Deux enfants naissent, qui, avec le fils que Nicole Fourcade avait eu de son premier mariage — animeront le foyer : Anne-Marie, née le 21 décembre 1954, Olivier, né le 9 février 1956. Pas plus que du mariage, la presse n'en aura écho. Seule la joie de Gérard Philipe dévoilera l'événement à son entourage. 

Ces années 50 sont aussi celles des grands voyages. En avril 1953, accompagné de sa femme, Gérard Philipe arrive au Mexique pour tourner Les Orgueilleux. La même année, il joue avec le TNP à Hambourg, il tourne à Londres, puis à Rome et en fin septembre se trouve au Japon, toujours accompagné de sa femme, pour participer à la « Semaine du Cinéma français » organisée par « Unifrance-Film ». 

Deux ans plus tard, après avoir passé !a majeure partie de l'été en montagne pour La meilleure part — on tourne souvent à 2.500 mètres d'altitude sur le barrage d'Aussois, au-dessus de Modane — Gérard Philipe est de nouveau l'ambassadeur du film français, pour la première « Semaine du Cinéma français » en URSS A Moscou, à Leningrad, à Kiev, c'est un triomphe pour le comédien et ses camarades. Gérard Philipe peut mesurer l'ampleur de sa popularité. 

Le succès de Fanfan la Tulipe dans le monde entier, le renom du TNP qui multiplie les tournées à l'étranger, les prises de position politique (en ce qui concerne les pays de l'Est) se conjuguent pour offrir au jeune acteur, non seulement l'admiration que mérite son talent, mais une sympathie spontanée, vibrante, profonde des publics les plus divers, et spécialement des publics jeunes qui voient en lui l'incarnation d'une sorte d'idéal, à la fois romantique et moderne, dont peut-être ils pressentent la fragilité. 

On peut penser que ce prestige dont il jouit désormais, que sa position privilégiée contribuent alors à donner à Gérard Philipe la pleine conscience de ses responsabilités, aussi bien dans son métier qu'il place très haut, qu'en dehors de lui. L'attention qu'il porte à ses créations va s'élargir au-delà de son art. Il veut être l'interprète, non plus seulement des personnages qu'il accepte ou choisit, mais des pensées qu'il veut exprimer et des causes qu'il veut défendre. Si l'homme d'aujourd'hui est toujours l'adolescent rieur d'hier, il y a — plus secret, mais profond — un mûrissement qui oriente ses projets, détermine ses actes. 

En 1952, la découverte de la légende flamande de Till Eulenspiegel lui apporte le personnage qui peut être son porte-parole. Le projet traînera, mais dans la pensée de Philipe, il est sans cesse présent. « Personne ne voulait le monter. Et j'y tenais beaucoup. Lorsqu'on a su que j'apportais des capitaux, j'ai trouvé immédiatement un co-producteur ». 

Ayant appris que la République Démocratique Allemande (RDA) avait proposé le même sujet à Joris Ivens, Georges Sadoul mit les deux hommes en rapport et ce fut ainsi que l'Allemagne de l'Est participa à la production de Till Eulenspiegel, Joris Ivens devant assurer conjointement avec Gérard Philipe la réalisation du film. En fait, les circonstances modifièrent cette intention première. 

Les prises de vues commencèrent au début de l'année 1956. L'hiver étant trop doux cette année- là dans les Flandres, c'est en Suède, à 250 kilomètres au nord de Stockholm, sur le lac gelé de Siljan que furent tournés les premiers extérieurs. La réalisation se poursuivit en Belgique, près de Bruges, puis aux environs de Leipzig, et enfin au studio de la Victorine à Nice jusqu'au printemps. 

Nous tenterons d'examiner plus loin les raisons d'un échec — sur le double plan artistique et financier — qui dut atteindre profondément Gérard Philipe, mais sous lequel il refusa de se laisser accabler. Il reprend alors sa carrière d'acteur de cinéma, son activité au TNP ayant marqué ces années-là un certain ralentissement. 

D'avril 1955 à l'été 1958, il participe seulement au Festival d'Avignon de 1956. Il tourne Montparnasse 19, de Jean Becker, Pot-Bouille, de Julien Duvivier et reçoit de nombreuses propositions : de Duvivier encore pour un Germinal, d'Alexandre Astruc, d'Alain Resnais, de Roberto Rossellini, de Luchino Visconti

De nouveaux voyages ont lieu : en Chine, où il était invité depuis deux ans et où il dira en français des poèmes à la Radio de Pékin, puis aux Etats-Unis, pour une tournée triomphale du TNP. Entre temps, il parvient à passer quelques vacances dans la propriété de Ramatuelle, avec Anne, ses enfants, de rares amis, et d'y retrouver le climat et les jeux de son enfance. Mais cette conscience des responsabilités que nous évoquions plus haut s'applique aussi dans un sens professionnel. 

Gérard Philipe a été mis au courant des difficultés et des divergences qui se manifestent au Syndicat des Acteurs et des problèmes qu'il importe de résoudre. Il est sollicité d'apporter sa participation aux débats, puis de prendre les initiatives qui conduisent en septembre 1957 à une scission et à la création du « Comité National des Acteurs » dont il est élu président. 

En attendant que le nouveau syndicat ait un local, Gérard Philipe installe un bureau provisoire dans son appartement de la rue de Tournon et avec une douzaine de camarades entreprend de rénover les structures. Il parvient l'année suivante à réunir les deux groupes en un seul syndicat dont il est à nouveau élu président. 

Une si brève destinée 

Il reste à Gérard Philipe deux années à vivre. Deux années de magnifique activité sur cette double voie qu'il est parvenu à suivre sans céder d'un côté ou de l'autre à la facilité ou à la fatigue. Deux années qui marquent les retrouvailles avec le Musset de sa prime jeunesse. Il crée Les Caprices de Marianne en 1958 et l'année suivante On ne badine pas avec l'amour, dans une mise en scène qu'il a demandé à son ami René Clair d'assurer sur la scène de Chaillot. Au cinéma, il incarne Le Joueur, de Dostoïevski, puis à Megève et à Deauville, le héros moderne des Liaisons dangereuses

En mars, il repart pour le Mexique où il sera l'interprète de Luis Bunuel dans La fièvre monte à El Pao. Les extérieurs sont tournés à Acapulco, les intérieurs, aux studios de Mexico. Deux mois au terme desquels Gérard Philipe rentre à Paris avec sa femme soudainement las. Ils s'arrêtent cependant à Cuba où ils sont reçus par Fidel Castro

Quelques semaines de vacances à Ramatuelle ne parviennent pas à le remettre en bonne santé. Le 28 septembre 1959, la famille rejoint Cergy d'où le couple se rend à Stratford-sur-Avon pour voir Laurence Olivier jouer Shakespeare. Le dernier voyage est un voyage de théâtre. 

Au retour, les médecins consultés croient à un abcès amibien consécutif au séjour mexicain. Une opération est décidée. Elle a lieu à la clinique des Bleuets par les soins du professeur Gaudard d'Allaines. Et c'est alors que le praticien décèle un cancer du foie dont l'issue ne laisse aucun espoir. Le malade peut cependant regagner l'appartement de la rue de Tournon. Anne Philipe a dit dans Le Temps d'un soupir ce qui furent ces jours. 

Le 25 novembre 1959 au matin, dans un sommeil paisible, Gérard Philipe s'effaçait de la vie. Il repose dans le costume du Cid, au cimetière de Ramatuelle, près de la mer qui charma son enfance. Comme sur celle des frères Van Gogh à Auvers-sur-Oise, un tapis de lierre couvre sa tombe. Un laurier et un mimosa l'entourent de leur feuillage et de leur parfum. (Pierre Leprohon, extraits du livre Gérard Philipe)























ZOUC

Nationalité : Suisse
Né(e) à : Saint-Imier , le 29/04/1950 

Zouc, de son vrai nom Isabelle von Allmen (ce qui veut dire « des pâturages alpestres ») est une humoriste suisse. Élève aux conservatoires de Neufchâtel et Lausanne, de 1966 à 1968, elle arrive l’année suivante à Paris où elle s’inscrit au cours de Tania Balachova

Elle ne cachait pas avoir séjourné en clinique psychiatrique, et, dès le début des années 70, « son théâtre dit les cris qu'on étouffe et qui nous bouffent la vie ». À cette époque, elle parait à la scène dans « Jeux de massacre » de Ionesco et donne la première version de « L’album de Zouc » au café-théâtre de la Vieille Grille. 

«Qu’est-ce que vous voulez ?», demande cette femme sans âge, au corps drapé de noir, sur une scène parisienne, au début des années 70. «Qu’est-ce que vous voulez ?», continue-t-elle, un poil inquiétante, sondant de son regard profond, miroir d’une âme capable de tous les travestissements, un premier rang qui frémit, angoissé. «Vous pouvez me le dire ?», poursuit-elle encore, presque moqueuse. «Ça veut transformer le monde comme ça en deux jours ? Tu gagnes ta vie, tu fais tes preuves et puis après tu viendras discuter, tu comprends ! On en a jusque-là de ton système.» Dans un souffle, pas même un pas de côté, Zouc est déjà un autoritaire papa jurassien qui enjoint sèchement son enfant à aller faire des excuses à sa mère. 

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