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La révolution sexuelle de Mai 68 a généré un tourbillon d’abus 

Il y a cinquante ans, Mai 68 donnait le coup d’envoi de la jouissance sans entraves. Une historienne rappelle dans un essai percutant comment cette injonction hédoniste favorisa un climat d’abus sur les femmes et les enfants 

Julie Rambal - LE TEMPS - 14 mars 2018

Elle fut adolescente dans les années 1970, quand il était interdit d’interdire. Devenue historienne et spécialiste des violences sexuelles et sexistes, Malka Marcovich raconte dans L’autre héritage de 68. La face cachée de la révolution sexuelle (Albin Michel) les dérives d’une époque qui voulait faire de l’épicurisme une règle de vie. «Avec le cinquantenaire de Mai 68, des hommes vont nous faire leur parcours de l’ancien combattant, explique-t-elle. Une femme m’a dit qu’il était important qu’une ex-adolescente de ma génération rappelle que cette révolution n’a fait que reproduire une vision archaïque des rapports entre les hommes et les femmes, et engendré un tourbillon d’abus.» 

Pour honorer néanmoins une salutaire libération des mœurs, Malka Marcovich commence son voyage après la Seconde guerre mondiale, alors que la sexualité était aussi taboue qu’impensable hors mariage. «Un fils d’ouvrier âgé de 18 ans en 1947 ne peut se procurer des capotes que chez un «coiffeur malfamé» et redoute d’y aller [...] «Coït à la retirette» pour les hommes, peur de la pénétration pour les femmes dans le cadre du mariage, l’acte sexuel n’est pas cette grande valse de l’amour qui transporte et emporte. La douche vaginale post-coït, qui a été pratiquée depuis l’Antiquité avec des produits agressifs et dangereux, est très in grâce au Coca-Cola, considéré comme le nec plus ultra des produits spermicides», écrit-elle. 

Mise en scène du viol 

Mais quelques années plus tard, grâce aux combats féministes pour une «maternité volontaire», la société découvre pour la première fois de son histoire le droit de jouir sans se préoccuper du lendemain. Hélas, le désir féminin est laissé de côté. Ainsi, des nouveaux blockbusters qui marquent l’avènement du sexe enfin montré sur grand écran: «Les films à l’affiche qui font grand bruit mettent en scène l’esclavage sexuel des femmes comme l’expérience absolue de l’émancipation: Portier de nuit, Histoire d’O., Le Dernier Tango à Paris demeurent les références cinématographiques par excellence. L’actrice Maria Schneider, âgée de 19 ans lors du tournage, racontera plus tard le vrai viol par surprise filmé en direct qui restera durant de longues années la séquence mythique du film.» Ou encore: «Etre jeune, c’est trouver «chouette» et «vachement sympa» le film Les Valseuses de Bertrand Blier qui rend romanesque le viol.» 

C’est une époque, aussi, où les professeurs n’hésitent pas à coucher avec leurs élèves, au nom de l’éducation alternative. «Ceci est parfaitement illustré par Mourir d’aimer, d’André Cayatte, en 1970, qui bouleverse toute une génération», précise Malka Marcovich, avant de livrer la confession d’une ex-lycéenne dans ces années-là, qui se souvient d’une étreinte avec un prof ne cessant de lui répéter: «Tu es une adorable perverse, petit vagin de sucre.» 

Confusion mortifère 

C’est une époque, surtout, où l’on considère que les enfants doivent participer à la libération, dans une confusion mortifère. L’historienne déterre ainsi un texte du pape du nouveau roman Alain Robbe-Grillet, publié en 1973 dans un recueil de photographies de David Hamilton – accusé d’avoir abusé de ses jeunes modèles. «La septième vague plus violente lui arrache un gémissement de souffrance. Il faut la maltraiter davantage, la saisir par les épaules, la secouer comme une poupée de chiffon. [...] Il faut à présent laver son corps avec l’eau [...], elle pleurniche un peu [...]. Est-elle de nouveau bien propre pour le sacrifice? [...] Elle se laisse faire. Elle ne dit plus rien. Elle est absente», déblatère l’écrivain. «C’est un texte de viol», constate désormais Malka Marcovich. Mais dans les années 1970, la majorité de l’intelligentsia s’en préoccupe peu. D’ailleurs les «nouveaux philosophes reconnaissaient toute la pertinence des livres de Tony Duvert et de son apologie de la sexualité avec les enfants, qui devait selon eux «stimuler, susciter des vocations, dessiller les yeux» (dixit Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut dans Le Nouveau Désordre amoureux). 

La presse aussi est au diapason. Dans le quotidien Libération, on peut ainsi lire des petites annonces du type: «Qui suis-je? Un pédophile? Bien sûr. Je ne continuerai à jouir qu’avec des impubères, si tel est mon plaisir.» Le journal publie également une lettre ouverte signée de Pascal Bruckner et Georges Moustaki qui soutiennent «un pédophile assumé s’en prenant à des fillettes de six à douze ans «dont l’air épanoui montre aux yeux de tous, y compris de leurs parents, le bonheur qu’elles trouvent avec lui». Mais c’est dans Le Monde que «soixante-neuf signatures prestigieuses», dont Jean-Paul Sartre, Roland Barthes, Bernard Kouchner, Patrice Chéreau, Gabriel Matzneff, Jack Lang, Catherine Millet et même Simone de Beauvoir prennent la défense de trois hommes accusés d’avoir fait des films pédopornographiques avec des jeunes de 12 à 14 ans, et participé aux scènes. De «simple affaire de mœurs» sur des «enfants consentants» selon les signataires. 

Dérives de l’art 

Quelques années plus tard, en 1982, Daniel Cohn-Bendit expliquera à Bernard Pivot, sur le plateau d’Apostrophes: «La sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique. J’ai travaillé avec des gosses qui avaient entre 4 et 6 ans, quand une petite fille de 5 ans commence à vous déshabiller, c’est fantastique, c’est un jeu éroticomaniaque.» Comment expliquer une telle apologie de la pédophilie, impensable aujourd’hui? «Imprégnés de théories freudiennes, beaucoup pensent à l’époque que les enfants sont des séducteurs, on mélange tout, au nom de la reconnaissance du droit à la sexualité enfantine, et la question du consentement et du pouvoir des adultes n’existe pas, explique Malka Marcovich. Et quand on a été abusé dans ce contexte, on met du temps à s’en rendre compte. C’est ce que décrivent parfaitement Flavie Flament ou Eva Ionesco, dont la mère a fait des photos à caractère incestueux qu’on qualifiait alors d’art.» 

Aux réactionnaires contemporains qui voudraient s’engouffrer dans la brèche pour dénoncer les progrès de la contraception, elle rappelle aussi que les années 1970 furent «un moment de grâce, d’avant le sida, où l’on remettait en cause le mariage, etc.», mais que certains «paternalistes lubriques» ont malheureusement profité du mouvement pour reproduire les vieux schémas de domination. Schémas qui volent désormais en éclats, comme les pavés dans les rues parisiennes en 1968, grâce au mouvement #MeToo. Malka Marcovich le trouve «fascinant», au point d’avoir voulu écrire ce livre: «Je n’avais plus le droit de me taire 

Malka Marcovich, «L’Autre Héritage de 68. La face cachée de la révolution sexuelle», Ed. Albin Michel, 2018. 


ÊTRE, SI PEU 

UN LIVRE DE CATHERINE RASPAIL DESSINS ORIGINAUX CARMELO ZAGARI 

ÉDITION LIMITÉE, NUMÉROTÉE ET SIGNÉE PAR LES AUTEURS 

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Corridor Eléphant propose une collection de livres papier en édition limitée, numérotée et signée. Ces livres sont disponibles dans sa librairie en ligne.
La maquette, l’impression et le choix du papier sont réfléchis avec les auteurs afin que l’ouvrage corresponde avec le plus de justesse possible à leur travail. Le livre de
Catherine Raspail et Carmelo Zagari sera imprimé sur un papier Offset 150 g. 

Au détour des lignes, des chemins d’existence ; plus ou moins froissés, plus ou moins heureux, plus ou moins attentifs aux résonances du monde. Des bouts de vies, des morceaux d’émotions, des inconnus qui font les foules, qui font le monde. L’écriture de Catherine Raspail est un écho à ces inconnus dont elle écrit les contours, les battements d’ailes et parfois l’envol. 

Édition limitée, numérotée, signée par les auteurs et certifiée par un cachet à froid. Format 15x21 cm (format cahier), 94 pages. Textes accompagnés de 20 illustrations. 

36,00 € *
*(Frais de port inclus pour la France / +2,00 € à l'international ) 

L’INTERVIEW DES AUTEURS

Catherine Raspail
Quelle est la genèse d’Etre, si peu ?
J’ai pris conscience qu’un ouvrage prenait forme en découvrant un dénominateur commun entre plusieurs « portraits-contes » écrits lors de rencontres marquantes.
Ces textes, évocations de destins, de trajectoires de vie tous différents me permettaient de garder une trace et de témoigner simplement de la diversité de nos vies : grandeur, petitesse, envol, espoir, chute, échec, tentatives, chemins tissés qui font le monde.
Je notais mes observations « droit dans les yeux ».
La disparition d’une amie chère dont je souhaitais immortaliser la silhouette a fait émerger la série des 20 portraits-contes :
Etre, si peu était né. 

Comment est venue l’association avec le travail de Carmelo Zagari ? 

Depuis plus de 30 ans, j’ai la chance de suivre le travail du peintre Carmelo Zagari.
De regardeur-regardé, nos relations se sont enrichies d’une amitié profonde et d’une réelle complicité.
Etre, si peu achevé, j’ai perçu un manque, un vide à combler entre les textes. Une nécessité s’imposait : ces êtres de papier devaient s’incarner plastiquement.
J’ai tout naturellement fait lire à
Carmelo mes 20 « portraits-contes » en lui proposant d’esquisser leurs silhouettes. Emu par les textes, il s’est prêté à un jeu d’indices, de « tête-à-main ».
En une nuit, il a peint 20 « évocations » :
Etre, si peu s’est fait chair. 

Pourquoi écrire ? 

Écrire me permet d’ordonner mes pensées, de déposer nos inquiétudes, de transmettre nos histoires communes, d’immortaliser nos singularités. Faire apparaître l’invisible.
Ecrire est un exercice de rythme, un jeu de construction avec les mots, un travail à la fois « musical » et « plastique »qui me passionne. Mon texte est achevé lorsque la mélodie me semble juste (la lecture à voix haute la fait émerger), qu’il s’incarne : on l’écoute, on peut le toucher. 

Mais, écrire, c’est aussi être lue.
C’est l’envie, le désir de partager le même amour des histoires et des mots. 

Carmelo Zagari
Qu'est-ce qui vous a donné envie d'illustrer les textes de Catherine Raspail ?
"Ce qui me touche dans l’écriture de Catherine Raspail, c’est avant tout sa limpidité. Puis, c’est la vision spatiale et lapidaire d’une personne concernée par les êtres et de leur responsabilité face au monde.
Elle décortique et nous raconte avec lucidité dans ces écrits imagés notre espace vital, mémoriel ou rêvé, avec force et sans concession. En clarté humaniste, elle désigne impérieusement avec espoir, la beauté qui se cache entre le vivant et l’histoire parfois terrible des êtres.
Plus qu’illustrer des mots et des maux qui peuvent apparaître comme des rébus dessinés subliminaux voir sophistiqués. Entre poésie cachée en finesse et littérature revendiquée, le dessin à la plume et la complicité ne pouvaient que correspondre entre nous. Le lavis pour dire les larmes du bonheur ou du malheur. La couleur annonçant que l’éclaircie est toujours possible. l’encre noire pour faire face et se crier en profondeur sans cesse d'où l'on vient, vers ou l’on tente d’aller." 




Afghanistan : le milieu de la culture acculé à l'exil 

Par Marine Vazzoler  - QDA - 02 septembre 2021  

Avec le retour au pouvoir des talibans, le milieu de l'art afghan est majoritairement en fuite. Des initiatives ont émergé pour exfiltrer et accueillir des artistes tandis que, sur place, certains travailleurs de l'art s'organisent pour tenter de protéger le patrimoine.

Souriant, le photographe Abdul Saboor s’installe à la grande table du salon de l’association Ateliers des artistes en exil, au cœur de Paris. Il nous parle de son parcours tandis que ses mains feuillettent un prospectus coloré. Nous sommes le 31 août, les dernières forces armées américaines chargées de sécuriser l’aéroport de Kaboul ont quitté l’Afghanistan la veille. Celles et ceux qui l’ont pu sont partis, souvent dans la précipitation. Abdul Saboor, lui, avait déjà fui son pays il y a quatre ans : « J’étais recherché en Afghanistan, raconte le photographe de 29 ans. On m’a tiré dessus à l’époque où je travaillais pour l’OTAN.
» Désormais réfugié politique, le jeune homme s’est enfui par la route des Balkans, seul. Il a documenté tout son trajet, son passage en prison, et travaille aujourd’hui comme photographe freelance. Bénévole dans une association qui vient en aide aux personnes exilées, il a également travaillé chez les Cuistots Migrateurs et réalisé beaucoup de photographies à Calais et Grande-Synthe. Lorsqu’on lui parle des événements qui ont cours dans son pays natal, son regard se voile. « Personne n’est en sécurité en Afghanistan, confie-t-il. Nous ne savons pas vraiment ce qui est permis ou non avec les talibans au pouvoir, c’est encore trop récent. Mais on ne peut pas croire ce qu’ils affirment car on connaît leurs actions d’il y a 20 ans. Il y a 20 ans, les talibans nous tuaient. » La plasticienne et performeuse féministe
Kubra Khademi a quant à elle quitté Kaboul en 2015, exfiltrée après avoir réalisé la performance Amor. Dans Libération elle expliquait avoir constitué une liste d'artistes à « évacuer d'urgence » dès la fin du mois de juillet. 

D'autres personnalités du secteur culturel ont proposé des listes de personnes à faire venir en France : en plus de Kubra Khademi, le romancier Atiq Rahimi et la commissaire d'exposition Guilda Chahverdi ont recensé 160 personnes à exfiltrer d'Afghanistan. Aujourd'hui, 100 seraient à l'abri. 

En France, le milieu de l'art tente d'aider 

Pour le photographe Morteza Herati et sa famille, le déchirement est immense. « Nous sommes dans une situation terrible, souffle- t-il, la voix enrouée. Je ne suis plus moi- même et comme tous les Afghans qui ont quitté leur pays, nous sommes brisés. 

» Arrivé le 14 août à Marseille avec sa femme et ses enfants, Morteza Herati est abattu : « C’est difficile d’avoir à tout recommencer et il va nous falloir du temps pour construire une nouvelle vie. Je suis venu ici pour mes enfants, pour qu’ils vivent en paix et en sécurité. » Exposé au Mucem en 2019, dans le cadre de « Kharmohra, l’Afghanistan au risque de l’art », le photographe autodidacte a bénéficié de l'action engagée par la commissaire Guilda Chahverdi pour faire venir les artistes afghans de l'exposition. Lui et sa famille ont pu loger quelque temps au centre d'art CIRVA, dont le directeur Stanislas Colodiet raconte : « Guilda Chahverdi nous a contactés en juillet dernier pour nous informer de la situation en Afghanistan. Notre priorité a été d’obtenir des visas et nous avons écrit une lettre d’invitation à Morteza Herati pour faciliter son départ. » 

Désormais hébergé chez un particulier, le photographe devrait commencer un travail documentaire au CIRVA d’ici quelque temps. « Nous avons dégagé un petit budget pour pouvoir rémunérer Morteza Herati pour son travail, explique Stanislas Colodiet. Les artistes récemment arrivés en France sont des professionnels dont nous connaissons le talent et les compétences. À Marseille, de nombreux acteurs du secteur culturel ont envie de travailler avec eux. » En plus de l’action menée par Guida Chahverdi (la cagnotte lancée par le milieu artistique marseillais, toujours ouverte, a recueilli plus de 100 000 euros), d’autres initiatives pour venir en aide aux artistes exilés ont récemment vu le jour : la Cité Internationale des Arts vient d’annoncer que dès septembre, elle accueillera des artistes afghans, tandis que l’Atelier des artistes en exil et Artagon mettent également en place un dispositif d’aide. 

Continuer d’évacuer 

Pour celles et ceux restés sur place, comment cela va-t-il se passer ? Dans une tribune publiée dans Le Monde le 1er septembre, un collectif de soutien à l’évacuation des Afghans assure qu’en plus d’être révélatrice d’inégalités au sein de la société afghane, « l’évacuation que les nations occidentales ont mise en place ne peut être considérée comme terminée ». Et un peu plus loin : « La France laisse derrière elle beaucoup de familles à qui elle doit protection et soutien. Journalistes, activistes, artistes ou chauffeurs sont encore aujourd’hui la cible de recherches actives de la part des talibans. Cette dissonance entre discours politique et réalité opérationnelle doit être réparée. Il est encore temps. » 

Signataire de la tribune, l’archéologue et expert du patrimoine culturel immatériel Bastien Varoutsikos est « en contact permanent avec des gens sur place, tout en restant prudent et discret ». Parmi ces personnes se trouvent aussi des travailleurs et travailleuses du secteur culturel, « qui, au péril de leurs vies, protègent le riche patrimoine culturel d’Afghanistan », écrit-il dans une autre tribune publiée par Le Monde le 24 août. L’archéologue regrette que « cette catégorie de profession soit largement oubliée par les différents programmes d’attribution de visas proposés par la France, les États-Unis, le Canada et d’autres ». 

Protéger le patrimoine afghan 

Concernant le patrimoine matériel en Afghanistan, difficile de savoir ce que les talibans vont faire. « On s’intéresse tout d’un coup à ce qu’il se passe en Afghanistan mais les talibans y sont présents depuis longtemps et ces derniers mois, il n’y a pas eu de traces de destructions matérielles, observe Bastien Varoutsikos. Depuis 2001 et l’anéantissement des bouddhas de Bâmiyân, les destructions de biens patrimoniaux sont surtout liées à un mauvais entretien des sites. Il y a eu par exemple des inondations et certains lieux sont complètement laissés à l’abandon. » L’archéologue dit attendre de voir quelles seront les positions des talibans vis-à-vis du patrimoine : « C’est un travail énorme que de veiller sur les nombreux sites patrimoniaux alors même que des archéologues, chercheurs ou conservateurs de musées sont partis. Il va manquer de personnes compétentes pour s’occuper du patrimoine à cause de cette fuite de cerveaux. » 

Depuis plusieurs semaines, les employés de musées se sont organisés pour cacher et placer les artefacts dans des lieux sûrs afin de les préserver de destructions ou de pillages. Le 15 août, le Musée national d’Afghanistan affirmait dans un communiqué sur Facebook que « le personnel du musée, les œuvres d’art et les biens sont en lieu sûr, mais cette situation chaotique suscite une grande inquiétude pour la sécurité des employés et des objets du musée ». Le musée a donc demandé aux talibans d’assurer la sécurité du lieu afin d’éviter pillages et possible contrebande. Autre important sujet d’inquiétude pour l’archéologue : la préservation du patrimoine culturel immatériel, « un patrimoine fugace et compliqué, sensible aux changements sociaux et économiques... » 


Liban : le monde de l’art se remet à peine de l’explosion 

Par Muriel Rozelier
QDA -  02 septembre 2021
 

Zeid el-Amine a ouvert en mars dernier sa galerie dans le quartier de Gemmayzé, baptisée Août Gallery. Son nom évoque la catastrophe du port de Beyrouth, survenue le 4 août 2020, quand plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium ont explosé, pulvérisant la moitié de la ville. « J’avais depuis la fin de mes études le projet d’ouvrir une galerie d’art, mais j’envisageais de m’établir aux Émirats ou en Europe », relate Zeid el-Amine, 26 ans. Mais le 4 août a tout changé. Son père, qui vivait à Gemmayzé, l’un des quartiers dévastés, figure parmi les quelque 250 victimes qui y ont perdu la vie. « J’ai alors décidé de rester au Liban et de m’installer à quelques rues de là où mon père avait été tué. Pour moi, cet espace est sacralisé même si c’est douloureux d’y revenir. Y être présent ici me paraît indispensable », ajoute-t-il. 

L’ouverture de ce nouvel espace reste cependant un cas isolé. À Beyrouth, le monde de l’art panse ses plaies. « Avec l’explosion du 4 août 2020, la ville a perdu l’un de ses principaux hubs créatifs », reconnaît l’économiste Nizar Hariri, directeur de l’observatoire universitaire de la réalité socio-économique de l’Université Saint-Joseph, qui a co-écrit un rapport sur la contribution économique des industries culturelles et créatives au Liban cette année. La Banque mondiale estime que le monde de l’art et de la culture a été le secteur le plus affecté par la catastrophe. L’institution chiffre les dégâts entre 1,9 et 2,3 milliards de dollars tandis que les pertes sont évaluées entre 400 et 490 millions environ. Sept cent treize entreprises du secteur sur les 850 identifiées et 65 galeries d’art et espaces culturels sur les 85 existantes ont ainsi subi des dommages importants. Parmi eux, le musée d’art moderne de la ville, le musée Sursock, qui ne rouvrira pas au public avant le printemps 2022. 

Recommencer 

Malgré tout, certains se sont relancés. « J’ai toujours su que j’allais recommencer, témoigne Joumana Asseily, la fondatrice de la galerie Marfa installée dans la zone industrielle du port. Dépasser le choc de l’explosion m’a pris plusieurs mois, mais aujourd’hui on est là ! » Totalement détruit, son espace a repris en mai avec une exposition collective intitulée « Water ». « Le thème de l’eau a été choisi par Gallerie Curate, un groupe de galeries internationales. C’était pour moi une belle initiative, car je cherchais un thème qui soit en relation avec la catastrophe du port, sans pour autant nous faire revivre son horreur », ajoute-t-elle. 

Si le musée Sursock a pu compter sur la générosité de la France et de l’Unesco notamment, la plupart des galeries – acteurs privés qui n’ont de fait pas accès aux fonds publics – ont financé leur réhabilitation par elles-mêmes. « Aucune aide n’est venue de l’État libanais », déplore Lyna Kyriakos, directrice de la galerie Sfeir- Semler, dont les 1200 m2 avaient disparu sous les décombres. Installée à la Quarantaine, à proximité du port, Sfeir-Semler a redémarré le 15 avril avec une exposition dédiée à Marwan Rechmaoui, qui s’est servi des débris collectés dans la galerie pour créer des sculptures et des mobiles. 

Menacés de disparition 

À défaut, ce sont les associations qui ont apporté un précieux soutien, en particulier à destination des artistes dont beaucoup sont privés de rentrées financières voire d’atelier depuis la catastrophe. « On réfléchit tous à comment s’entraider », confie l’artiste libanaise Joana Hadjithomas qui vit en France. Avec quatre partenaires, elle a fondé l’association Correspondaences, pour soutenir la communauté artistique libanaise. « Nous essayons d’accompagner leurs besoins, complète sa complice, la curatrice Sandra Dagher. La plupart cherchent à avoir des "conversations" avec leurs pairs, notamment les jeunes artistes qui ont besoin, par exemple, de discuter de leurs projets afin de les faire évoluer. » 

Davantage désormais que l’explosion, c’est l’effondrement économique qui menace la survie de l’écosystème artistique libanais. « Dans un quotidien où les besoins vitaux sont au centre des préoccupations, l’art pourrait faire partie du superflu ! Mais un pays qui s’appauvrit en termes de culture et d’éducation court immanquablement à sa perte », s’alarme Lina Kyriakos. « Menacés de disparition », aux dires de Nizar Hariri, une majorité des acteurs du monde de l’art ont donc le regard tourné vers l’étranger. Ils voient dans le retour des grands rendez- vous internationaux l’un de leurs maigres espoirs. « C’est une nécessité vitale pour nous, commente Joumana Asseily. Autrement, je ne sais pas comment nous survivrons. » 


Friches immobilières : la solution pour les artistes ? 

Par Roxana Azimi, Magali Lesauvage - QDA -  02 septembre 2021  

Le Wonder, Poush Manifesto, Buropolis, les Grandes-Serres... À l'heure où le soutien des pouvoirs publics fait défaut aux artistes plasticiens, les promoteurs immobiliers leur louent à bas prix des bâtiments vacants, en attente de juteuses réhabilitations : un deal gagnant-gagnant ?

Le hall est vide et morne. Rien, si ce n’est une œuvre de Paul Créange réagissant aux variations climatiques, ne laisse deviner ce qui se trame sous les faux plafonds de ce banal immeuble de bureaux, à Clichy (Haut-de- Seine). Bienvenue à Poush Manifesto, une résidence d’artistes qui occupe jusqu’à la fin de l’année neuf des dix-sept étages d’un immeuble de bureaux seventies défraîchi. Une occupation tout ce qu’il y a de légal d’un site qui a vu défiler depuis février 2020 le gratin des professionnels de l’art en quête de sang neuf. Le projet est né d’une rencontre entre Manifesto, une agence créée par Hervé Digne et Laure Confavreux- Colliex, et le groupe immobilier Sogelym Dixence. Jérôme Durand, directeur général du groupe, a vite été convaincu par ce duo qui avait déjà piloté en 2018 l’Orfèvrerie, une résidence éphémère dans un ancien village industriel de Christofle, à Saint- Denis. Occupation temporaire, urbanisme transitoire... Les mots ne sont pas nouveaux. Mais ils sont désormais associés à une nouvelle approche du foncier de la part des villes. Rien qu’à Paris, entre 500 000 et un million de mètres carrés seraient potentiellement disponibles pour l’hébergement d'urgence, les projets sociaux et solidaires et l’accueil de pratiques artistiques alternatives. La réussite des Grands Voisins, dans le XIVe arrondissement, a crédibilisé ces occupations temporaires. En juin dernier, deux ans après une première charte pour l’occupation éphémère des lieux vacants avant travaux, la Ville de Paris a signé un nouveau texte avec 45 partenaires publics et privés, pour moitié nouveaux. Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la Maire de Paris en charge notamment de l’urbanisme et de l’architecture, cerne le rôle de médiatrice de la municipalité : « Faire pression sur les propriétaires pour qu'ils mettent des lieux à disposition et faire le lien avec des associations pour garantir un pacte de confiance ». Avec Carine Rolland, adjointe à la Culture, ils lanceront début 2022 « un appel à projet destiné spécifiquement à la culture et à la création, sur des sites appartenant à la Ville et aux partenaires de la charte, afin d'offrir des espaces de travail aux artistes, les opérateurs étant chargés de les sélectionner ». 

« Les lieux de fabrique de l’art ont été un impensé de la puissance publique, qui s’en occupait plus ou moins bien, relève Hervé Digne. Aujourd’hui, on en a compris la nécessité. » Emerige, le groupe immobilier du collectionneur Laurent Dumas, n’a pas attendu le lancement d’une charte pour être sensible au sujet. « Depuis 1992, on met à disposition des artistes les lieux à titre gracieux », indique Arthur Toscan du Plantier, directeur de la stratégie chez Emerige, rappelant que « cela s’inscrit dans trente ans de soutien aux artistes français ». Une initiative qui depuis a fait des petits. 

Engagement mutuel 

De Marseille à Paris, on ne compte plus désormais les affectations temporaires de bâtiments aux artistes. En mai, le groupe Novaxia Investissement, qui compte 10 projets d’occupations temporaires en France, a confié à l’agence de production Quai 36 l’usage d’une parcelle de 2 900 m2 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), avant qu’elle ne soit recyclée en logements étudiants. Un mois plus tard, l’association Yes We Camp, qui a géré les Grands Voisins, a installé sous le slogan Buropolis une ruche de 250 artistes et architectes dans un immeuble marseillais, avec la bénédiction du groupe immobilier Icade. En mars 2022, les 6 000 m2 d’une friche SNCF, détenus par le groupe Emerige dans le quartier Ordener- Poissonniers, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, seront occupés pour une durée de deux ans par une quinzaine d’artistes. De son côté, Alios Développement fait valoir son « engagement auprès des artistes », comme l’explique Judith Haussling, en charge des Grandes-Serres à Pantin (Seine- Saint-Denis). Soit deux halles jumelles d’un volume exceptionnel implantées sur un ancien site industriel de quatre hectares, occupé autrefois par le fabricant de tubes d’acier Pouchard. Depuis cinq ans, environ 80 artistes (certains réunis au sein de l’association Diamètre 15) y ont eu leur atelier, dont la superficie varie de 20 à 400 m2 pour les plus grands (c’est le cas notamment de ceux de Mohamed Bourouissa et Iván Argote, qui emploient chacun une petite équipe). Des cimaises y ont été montées pour abriter les ateliers, tandis que des décors se dressent dans une partie des halles, louée pour des tournages. « Il n’y a pas de barème au mètre carré, chacun paie en fonction de ses possibilités, fait remarquer Judith Haussling. Cela fait partie de notre démarche de soutien à la création, dans un engagement mutuel. » La responsable ajoute que le lieu n’est pas fermé sur lui- même : des partenaires locaux (Centre national de la Danse, théâtre du Fil de l’eau, Nuit Blanche...) y organisent des événements et des artistes extérieurs aux ateliers sont invités à exposer. Mais en décembre les artistes devront partir, les halles Pouchard devant être transformées par Alios en « campus », avec bureaux, espaces de co-working et de restauration, lieu d’exposition, salles de sport, etc., insérés dans un nouvel « éco-quartier » au bord du canal de l’Ourcq. La plupart seront relogés par le promoteur pour un an minimum dans une tour de bureaux à Montreuil. 

Le risque de la gentrification 

Pour Joachim Azan, président fondateur de Novaxia, « les occupations temporaires sont désormais la norme et la vacance une anomalie ». Tous les promoteurs l’ont compris : il vaut mieux un bâtiment bien occupé que vide et non entretenu. D’autant que les délais d’instruction des permis de construire se sont allongés. Durant cette période de latence, ils évitent ainsi les squats difficiles à déloger, réduisent leurs charges, tout en valorisant les biens vacants en préfigurant de nouveaux usages et en redorant leur image de marque. Laure Confavreux-Colliex abonde : « Habiter un lieu le transforme. » Et, par capillarité, modifie tout un quartier. « C’est une histoire de conviction, de projet social plutôt que d’économie », avance Aymeric de Alexandris, directeur régional d’Icade Promotion, propriétaire du bâtiment de Buropolis

Un processus qui ressemble fort à celui de la gentrification – la réhabilitation de certains quartiers entraînant une amélioration du cadre de vie, et de fait l'impossibilité pour les habitants d'origine moins aisés d'y demeurer –, comme l'ont connu SoHo ou Brooklyn à New York. Pour Grégory Chatonsky, qui partage avec Julien Discrit un atelier de 70 m2 à Poush Manifesto, c'est un faux procès fait aux artistes : « Le problème ne vient pas des artistes, la gentrification se fait bien sans eux... Il y a en revanche une systématisation du précariat. Le terme même d'"occupation" est problématique. On estime que les artistes sont par essence mobiles, qu'ils ne doivent pas "s'installer", autrement dit s'embourgeoiser. » L'artiste, enthousiasmé par l'expérience à Poush, a entrepris des démarches auprès du groupe immobilier Sogelym Dixence pour pérenniser l'installation des 170 artistes : « Le propriétaire y semblait ouvert, affirme-t-
il, mais ça n'est pas dans sa logique économique, le manque à gagner est trop important. » Les loyers prélevés (entre 11 et 14 euros le mètre carré) sont en effet deux à trois fois moindres par rapport aux prix du marché. Les appels au
ministère de la Culture comme à la mairie de Clichy, auxquels Grégory Chatonsky propose une solution mêlant participation des artistes et argent public, sont restés sans réponse. « Pourtant, dans le contexte que l'on connaît, il y a là l'occasion de mettre beaucoup d'artistes à l'abri, dans une alternative aux ateliers-logements dont les critères sont pour le moins opaques », observe l'artiste. « C'est aussi un choix de société qui concerne d'autres secteurs : pérenniser ou précariser », pointe-t-il. À la mairie de Paris, Emmanuel Grégoire le reconnaît : « Il faut faire attention à ne pas institutionnaliser la précarité des artistes ». Dans la nouvelle charte, précise-t-il, « si cela est souhaité par le propriétaire, les fonctions et dynamiques initiées pendant l'occupation transitoire pourraient être pérennisées, notamment dans certains espaces qui s'y prêtent comme les rez-de-chaussée ». 

Pour les artistes, l’opération est une aubaine financière (ainsi le tarif est de l'ordre de 3 euros le mètre carré à Buropolis). « Il y a un vrai manque d’espace de production artistique à Marseille », observe Raphaël Haziot, coordinateur artistique à Yes We Camp, qui remarque que « pas mal d’artistes arrivés à Marseille pour faire une résidence à Triangle Astérides décident de s’installer durablement dans la ville ». À Paris aussi, les places sont rares et chères. À Poush, les artistes sont accompagnés par une équipe qui facilite des rencontres avec le gratin des décideurs pour améliorer leur visibilité. « Cela crée un effet d’entraînement », remarque Alexandre Colliex. Grégory Chatonsky ne dit pas autre chose : « On voit ici de l'art en train de se faire, c'est précieux. Il y a de vraies dynamiques, des rencontres qui n'auraient pas eu lieu autrement. » Dans l’espace qu’ils occupent aux Grandes-Serres, Iván Argote et Sofía Lanusse ont implanté Espacio Temporal, plateforme d’expositions : « C’est un lieu formidable pour présenter des artistes peu montrés en France, notamment latino-américains », expliquent l’artiste colombien et la curatrice argentine, qui dans quelques semaines s’envolent pour un an de résidence à la Villa Médicis à Rome, et espèrent bien retrouver un lieu du même type à leur retour en France. Ils ajoutent : « On peut y développer un projet indépendamment des institutions. Par ailleurs, cela permet d’être au plus près de la production auprès d’autres artistes, de développer une solidarité. » 

Manque de soutien public 

Ainsi ces initiatives semblent combler un manque criant. Itinérant, le collectif Le Wonder (qui tient son nom de l’usine de piles de Saint-Ouen dans laquelle il s'était d’abord installé en 2013) tire la langue. Aujourd’hui établi dans une ancienne imprimerie aux proportions gigantesques à Clichy, ce lieu de production et de résidence doté d’un parc de machines impressionnant, réparti en neuf pôles (du métal au cinéma en passant par la recherche et l’édition), en est à sa quatrième étape en Île-de-France, après Bagnolet et Nanterre, avant un nouveau déménagement prévu fin novembre. La convention d’occupation temporaire établie avec Novaxia touche à sa fin, et aucune solution de relocalisation n’a été trouvée pour l’instant... « On veut rester en région parisienne, car c’est là qu’on vit et que se trouve une grande partie du réseau de l’art en France », précise Jérôme Clément-Wilz, l’un des fondateurs du Wonder. En juin, le collectif, qui compte une quinzaine de membres et trois fois plus de résidents, publiait une tribune dans Libération intitulée « Urgence dans le Grand Paris : où vont travailler les artistes ? » Y était résumé le sentiment de celles et ceux qui tiennent ce type de projets à bout de bras : « La création contemporaine repose sur nos épaules, et nous vivons dans les cartons. Nous sommes des dizaines de collectifs à investir des bâtiments désaffectés pour offrir des conditions de travail dignes aux créateurs et aux créatrices qui font l’art de notre temps. En face, trop peu de soutien de l’État. » 

Autre argument : ces lieux où sont produites de nombreuses œuvres visibles ensuite sur la « scène française » ne sont pas en vase clos, mais accueillent des milliers de visiteurs par an – professionnels du milieu de l’art mais aussi habitants des alentours ou artistes étrangers en résidence. Jérôme Clément-Wilz, avance : « On assume un rôle culturel et social de centre d’art, voire d’école d’art, en assurant la transmission du savoir entre artistes et auprès du public local. On a un vrai rayonnement et une utilité, mais personne ne se mouille pour nous aider. » Le collectif frappe pourtant à toutes les portes : mairies du Grand Paris, mécènes, ministère de la Culture, sans réponse claire pour l’instant. « On veut changer de modèle pour se pérenniser. Bouger sans arrêt nous prend un temps et une énergie considérables », raconte Jérôme Clément-Wilz. Divers modèles sont à l’étude, en concertation avec d’autres lieux du même type : organiser une levée de fonds avec plusieurs mécènes (« pour ne pas subir la pression d’un seul »), ou convaincre une collectivité de négocier une session de bâtiment avec un promoteur en arguant du rôle social du Wonder

Une mine en perspective 

De leur côté, les promoteurs qui se sont lancés pour la première fois dans ce type de partenariat y ont pris goût. « On est prêt à le refaire », observe Audoin de Beaugrenier, directeur général de la Compagnie Vauban, qui possédait le bâtiment de Buropolis avant qu’Icade ne s’en porte acquéreur. Mais, ajoute-t-il, « il faut un alignement des planètes ». Impossible en effet de le conduire dans un bâtiment à risque pour lequel le promoteur devrait engager des investissements trop importants. Pour que l’opération soit profitable à tous, elle doit s’inscrire dans une durée minimum. « On ne peut pas investir en-dessous de deux ans », confie Laure Confavreux-Colliex. Yes We Camp, qui dispose d’un budget de 1,2 million d’euros sur 18 mois, en consacre près de la moitié aux charges de gestion du lieu. « Comme le bâtiment est sensible au feu, il faut un gardiennage incendie H24 », précise Raphaël Haziot

Pour lui, les mutations du monde du travail, avec le développement du télétravail, devraient favoriser l’urbanisme transitoire. D’autant que beaucoup de tours n’obéissent plus aux codes des bureaux nouvelle génération. « L’environnement du tertiaire a une résilience folle, reconnaît Jérôme Durand. Mais les bureaux à l’ancienne, loin des centres de transports, ne sont pas voués à se poursuivre. » Une vraie mine en perspective. 


DESSINER ENCORE

Coco a été épargnée par l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Depuis elle culpabilise et revit l’effroi en boucle. Récit résiliant et catharsis d’un trauma et de sa reconstruction.


PAR BENOÎT CASSEL 

10 MARS 2021 - planetebd.com


L'histoire :

Des fois, ça va. Mais d’autres fois, régulièrement, une gigantesque vague de culpabilité déferle sur Coco. Son emprise l’étouffe, la submerge et revient incessamment à la charge, lui faisant revivre les minutes qui ont fait basculer sa vie. Le seul biais que la dessinatrice trouve la présence d’esprit d’utiliser pour remonter à la surface et respirer, c’est le dessin. Alors Coco dessine. Elle dessine par exemple cette expérience de psychothérapie un peu moderne qu’on lui a soumise en mai 2015 : l’EMDR (pour Eye Mouvement Desensitization and Reprocessing). A priori, il s’agit de bouger ses yeux de droite à gauche pour reconditionner le cerveau, selon un protocole un peu particulier… Coco n’y croit pas trop, mais enfin, elle est prête à tout essayer. Elle se rend donc au rendez-vous, encadrée par les deux inévitables gardes du corps qu’elle est désormais obligée d’avoir toujours à ses côtés. Le thérapeute est souriant, c’est déjà ça. Il lui demande d’imaginer tout d’abord un espace mental dans lequel elle peut se réfugier lorsque cela est nécessaire. Le meilleur souvenir de bonheur intégral que Coco invoque est alors celui de la cueillette de champignons avec son papa, dans la forêt du côté d’Annemasse. Elle est allongée, elle se concentre sur son souvenir, un métronome est enclenché, l’expérience peut commencer…


Ce qu'on en pense sur la planète BD :

Coco, de son vrai nom Corinne Rey, est dessinatrice à Charlie Hebdo. Elle y est présente en conférence de rédaction le 7 janvier 2015, jour de l’abominable tuerie des frères Kaouchi. Prise en otage, elle est forcée à composer le digicode pour permettre aux tueurs de massacrer ses amis et collègues. Depuis, elle est rongée par une incurable culpabilité et une infinie tristesse. Dessiner encore est le journal de l’aliénation psychologique qui en résulte. Evidemment, elle y met en abyme le déroulé du jour de l’attentat. Les terroristes y sont deux fantômes sombres et le massacre se résume à des Tak Tak Tak dans le noir. Coco parvient à exprimer la culpabilité immédiate qui s’ensuit, qui déferle sur elle et la tourmente obsessionnellement en prenant l’apparence de la grande vague de Kanagawa (la célèbre estampe japonaise), qu’elle décline sous moult aspects. Dans un désordre chronologique organisé, de son style graphique direct et charbonneux, proche de celui de Luz, Coco met en scène son quotidien d’avant, sa vie d’après, les thérapies foireuses, celles qui fonctionnent… et cette BD fait assurément partie de la cure. Afin que la catharsis soit efficiente, Coco dessine aussi et surtout le bonheur professionnel d’avant : la déontologie incarnée par Charb, la gentillesse de Cabu, la sagacité de Tignous, la bienveillance de tous les autres… Quand bien même le mood était à l’engueulade permanente entre les personnalités fortes qui faisaient Charlie, il régnait visiblement une ambiance formidable au sein de ces bureaux avant ce moment infernal. Bref, elle raconte sa vie, les moments charnières, les tempêtes et les périodes calmes… Le besoin est irrépressible et salutaire de dessiner tout cela. Notons en postface que la dessinatrice vient d’être appelée par la rédaction de Libé pour remplacer Willem, qui prendra sa retraite en avril 2021.











art press


ARTPRESS


Créée en 1972, artpress est une revue mensuelle d’information et de réflexion sur la création contemporaine. Acteur et témoin engagé de la création d’aujourd’hui, elle a pour vocation de couvrir l’ensemble de la scène artistique mondiale. En décembre 2012, le 40e anniversaire de la revue a été fêté par un ensemble d’événements à la Bibliothèque Nationale de France.


Bilingue (français/anglais) depuis 1992, artpress propose à ses lecteurs une approche éditoriale unique : lier les différentes formes de la création contemporaine – arts plastiques, littérature, photo, vidéo, cinéma, arts électroniques, architecture, danse, théâtre, musique, ... entre elles et les mettre en perspective.


Chaque mois, des articles de fond analysent les grands événements artistiques, les phénomènes culturels de notre époque, ainsi que les courants de pensée émergeants. Des dossiers présentent des scènes artistiques à travers le monde, des interviews permettent de rencontrer créateurs, conservateurs et marchands. Des comptes-rendus d’expositions et chroniques thématiques enrichissent également chaque numéro.

La revue est en vente en kiosque le 21 de chaque mois.


ARTPRESS2 

artpress publie également artpress2, revue trimestrielle consacrée à de grands événements, dossiers ou débats d’actualité, confrontant les opinions, accueillant de nombreux auteurs de tous pays. À titre d’exemple : Les expositions, La prostitution, La photographie, La tauromachie, Les séries télévisées, La céramique, ...
artpress publie également de nombreux suppléments à l’occasion d’événements. 

ARTPRESS.COM 

Conçu et réalisé par l’équipe rédactionnelle de la revue artpress, artpress.com apporte un nouveau regard sur la création contemporaine à travers interviews et articles qui sont les prolongements éditoriaux de la revue papier. artpress.com propose également un accès à plus de quarante années d’archives.

https://www.artpress.com


L'autre art contemporain

Vrais artistes et fausses valeurs

par Benjamin Olivennes



Ecrit par un non-spécialiste passionné, ce petit livre vif et brillant s’adresse à tous, et entend fournir un manuel de résistance au discours sur l’art contemporain. Ce dernier fonde son emprise sur une vision mythifiée de l’histoire de l’art : le XXe siècle aurait été avant tout le siècle des avant-gardes, chacune ayant été plus loin que la précédente dans la remise en cause de notions comme la figuration, la beauté, et même l’œuvre. Or non seulement ces notions anciennes ont continué d’exister dans les arts dits mineurs, mais surtout, il y a eu un autre XXe siècle artistique, une tradition de peinture qui s’est obstinée à représenter la réalité et qui réémerge aujourd’hui, de Bonnard à Balthus, de Morandi à Hopper, de Giacometti à Lucian Freud.

Cet essai présente cette autre histoire de l’art, dont l’existence infirme le discours, le mythe … et le marché de l’art contemporain. Cette histoire s’est prolongée secrètement jusqu’à nous : il y a eu en France, au cours du dernier demi-siècle, de très grands artistes, dont certains sont encore vivants, qui ont continué de représenter le monde et de chercher la beauté. Connus d’un petit milieu de collectionneurs, de critiques, de poètes, mais ignorés des institutions culturelles et du grand public, ces artistes sont les sacrifiés de l’art contemporain, les véritables artistes maudits de notre époque. Comme les artistes maudits de jadis, ce sont eux pourtant qui rendent notre modernité digne d’être aimée et sauvée. Ils sont la gloire de l’art français.


LE FIGARO MAGAZINE. - Ne vous y trompez pas, personne ne trouve aucun intérêt à Jeff Koons. Personne.» Ainsi commence drôlement votre livre. Pourquoi n’aimez-vous pas Jeff Koons? 

Benjamin OLIVENNES. - Ce n’est pas tellement que je ne l’aime pas, non plus que les Hirst, McCarthy, Cattelan ou leurs équivalents français. Les objets qu’ils produisent me sont complètement indifférents. Ce que je n’aime pas, en revanche, c’est que ces non-œuvres soient portées aux nues aussi bien par le marché mondial que par les institutions publiques et les musées ; alors que dans le même temps de grands artistes vivants demeurent méconnus… 


Commentaire d’un peintre contemporain :


A Benjamin Olivennes

Cher Monsieur, 

Le livre que vous avez écrit, cela fait quinze ans que je l’avais en tête. Fort heureusement, c’est vous qui l’avez écrit. Vous avez réussi à le faire malgré vos doutes, et je vous dis bravo. Vos phrases font mouche car elles en appellent au bon sens, par conséquent à la vérité simple et nue. 

Sans vous montrer vindicatif, vous expliquez avec raison en quoi l'art contemporain ne rime à rien. Si le soutien d'un peintre d'aujourd'hui peut que conforter la légitimité de votre analyse, vous avez le mien. Vous avez lu ou entendu comme moi certains discours qui aimeraient convertir les esprits réfractaires que nous sommes à l'admiration conceptuelle. Cependant, je pense que, si nous pouvons comprendre les raisons qui poussent tel ou tel esprit de génie à se passionner pour des concepts, nous faisons partie de cette humanité qui aspire à l'émotion et au mystère. Or, qu’attend-on de l’art, si ce n'est de l'émotion ? 

Pour moi, qui suis un genre de Brassens de la peinture, vous ne serez pas surpris d'apprendre que je ne trouve nulle part ma place en ce marché et en ce fameux art contemporain qui laminent mon entrain. J’en arrive aujourd’hui à une limite; j’en délaisserais presque mes pinceaux avec amertume. Pourtant, à chaque fois que je suis sur le point de tout laisser tomber, de finir par accepter d'endosser pour toujours la vie morose d'un petit employé, voilà qu’un signe inattendu vient me redonner juste la pointe d’espé- rance qui me manquait. En ce début d’année 2021, c’est la lecture de votre livre qui m’a redonné quelques couleurs. Je vous en remercie pour cela, et pour m'avoir fait découvrir quelques artistes dont j'ignorais même le nom. Ne perdez pas la ligne claire et raisonnée avec laquelle vous avez structuré cet ouvrage-ci, vous tenez le bon bout. 

Hugues Folloppe










Cet article tend à montrer que les ventes de catalogues d’exposition ne dépendent finalement pas tant que ça des visiteurs de ladite exposition… Manque provoqué par la fermeture des musées ou enseignement ?



Le livre d'art résiste à la crise

Par Roxana Azimi, François Salmeron

QUOTIDIEN DE L’ART - 25 février 2021 


Malgré la fermeture des librairies de musée, les ventes de livres d’art ont connu un boom impressionnant fin 2020. Mais le nombre de publications devrait chuter dans les prochaines années. 

Les librairies craignaient le pire. Finalement le marché du livre a endigué les pertes, accusant une baisse contenue de 2,7 % en 2020 par rapport à 2019, selon l’étude GFK publiée début février. L’exceptionnelle activité en librairie en décembre a presque entièrement gommé les effets des deux confinements. Un constat qui se vérifie aussi pour le livre d’art. La maison d’édition Hazan avance « d’excellentes ventes » au moment des fêtes de fin d’année, à l’image des 4000 exemplaires écoulés de L’art qui guérit de Pierre Lemarquis, qui éclaire sur les vertus thérapeutiques de l'art sur le cerveau. Quand bien même les expositions « Spilliaert » et « Aubrey Beardsley » n’ont ouvert que peu de temps, leurs catalogues publiés en co-éditions avec le musée d’Orsay se sont bien vendus. De même, le catalogue de « Pompéi » a trouvé preneurs avant même l’ouverture de l’exposition au Grand Palais, grâce à la diffusion en ligne de nombreux contenus pendant le premier confinement sous le hashtag #PompéiChezVous. Le Grand Palais ne regrette surtout pas d’avoir mis en vente le catalogue de l’exposition « Noir et Blanc » dès la rentrée de septembre, avec l’espoir de bénéficier d’une bonne mise en place sur table en fin d’année. « Si l’exposition n’a pu ouvrir ses portes au public, le livre a trouvé son public et continue à être bien acheté », précise l’établissement public. Et Jérôme Gille, directeur éditorial chez Hazan, d’admettre que « l’absence a créé le besoin ». 

Idem chez Flammarion, qui n’a jamais autant vendu son manuel Raconter l’histoire de l’art que lors de la rentrée 2020. « Les étudiants en avaient sans doute marre d’être sur écran », observe Julie Rouart, responsable du secteur des livres d’art chez Flammarion, qui se réjouit « d’un chiffre d’affaires de folie en décembre 2020, supérieur à 30 % par rapport à 2019 ». Malgré ces bonnes performances, la maison d’édition accuse une perte d’environ 15-20 % sur toute l’année. En cause : la fermeture des librairies de musées, qui concourent à 80 % aux ventes des catalogues d’exposition publiés par Flammarion.

Les librairies de musées en souffrance 

De fait, si le chiffre d’affaires des libraires français n’a chuté que de 3,3 % selon le syndicat de la librairie française, la donne est tout autre pour les librairies des musées, durablement fermées. Ainsi des 34 boutiques-librairies RMN-Grand Palais, dont les revenus ont plongé de 66 %, passant d’un chiffre d’affaires de 56,8 millions d’euros en 2019 à 19,5 millions en 2020. À lui seul, le segment livre est en baisse de 60 % par rapport à 2019. « L’ensemble des sites a subi un arrêt total des activités de mi-mars à fin juin puis à compter de fin octobre, détaille l’établissement public. Entre les deux, les quatre mois d’activité de la période estivale ont pâti de la très forte baisse de la fréquentation touristique internationale. » Directrice des éditions du Centre Pompidou, Claire de Cointet rappelle d’ailleurs que « pendant les mois d’ouverture, les jauges réduites de 30 à 50 % n’ont pas favorisé la venue du public ». Un désarroi que partage Arnaud Frémaux, responsable de la librairie du Palais de Tokyo, à Paris : « Nous dépendons de l’ouverture de l’institution pour accueillir du public, et nous nous trouvons actuellement au chômage technique. Toutefois, le chiffre d'affaires de la librairie était très convenable à la mi- octobre grâce au lancement de l’exposition "Anticorps". » 

Il faut dire que les librairies de musée surfaient jusque-là sur une bonne vague : « Elles ont un public captif, ce qui est un atout. La clientèle est déjà sur place et son intérêt pour les publications est acquis. Les meilleures ventes sont d’ailleurs liées aux expositions, par exemple "Bacon" et "Vasarely" dernièrement », indique Claire de Cointet. Au Jeu de Paume, « 17% des visiteurs réalisent un achat à la librairie », selon son responsable Pascal Priest. En témoignent aussi leurs récentes rénovations pour agrandissement. Visible depuis le jardin des Tuileries, la librairie du Jeu de Paume s’est ainsi élargie sur le hall d’entrée en 2017 et fonctionne comme une librairie de quartier, grâce aux éditions jeunesse qu’elle commercialise aux côtés d’essais pointus et de catalogues, dont celui d’André Kertész devenu « une somme de référence » selon Lætitia Moukouri, responsable des éditions. 

Avec une superficie de 1000 m2 répartie au rez-de-chaussée ainsi qu’à la sortie des galeries d’exposition des 4e et 6e étages, Beaubourg dispose de la plus grande librairie d’art moderne et contemporain d’Europe. En 2019, 320 000 volumes y ont été vendus, dont 30 à 40 % de nouveautés, et 25 % pour les seules éditions du Centre Pompidou. Après l’aménagement d’un espace de signature et d’un espace dédié aux enfants en 2017, la librairie vient de changer de main en passant du groupe Madrigall (qui occupait la concession depuis 1977 !) à la RMN–Grand Palais. À l’horizon : une restructuration de la librairie du 6e étage et un nouvel agrandissement des espaces de rencontre et de lecture. Ainsi, plus qu’un lieu de flânerie ou de recherche, la librairie d’art diversifie désormais ses activités en se présentant comme un authentique « lieu de culture, pas seulement par le biais du livre, mais également par le biais de l’échange », dixit Claire de Cointet. Refaite à trois reprises depuis sa création en 2000, la librairie du Palais de Tokyo mise quant à elle sur une internationalisation de son offre. 

Le livre d'art, objet total 

Pour pallier leur fermeture, certaines librairies ont basculé leur activité en ligne. À la RMN, le e-commerce (avec le site boutiquesdemusees.fr) a vu son chiffre d’affaires progresser de 42 % par rapport à 2019. À Beaubourg, où le plan Vigipirate interdit tout « click and collect », les ventes en ligne restent peu développées : « En art, les clients ont davantage besoin de voir l’objet qu’ils achètent, notamment sa forme ou sa qualité d’impression », justifie-t-on. Julie Rouart ne dit pas autre chose : « On doit voir un livre d’art, le toucher, c’est un objet total qui se dérobe au téléchargement. Il faut justifier du prix et ce n’est pas une couverture en format étiquette sur un écran qui le permet. » Au Jeu de Paume, toutefois, « les commandes ont augmenté de 60 % depuis juillet avec un retrait sur place. Mais le chiffre d’affaires ne peut parer à la fermeture du musée depuis mars », concède Pascal Priest. 

Si les livres d’art ne représentent que 5 à 10 % des ventes d’une librairie généraliste, celles hyperspécialisées ont de fait bien tiré leur épingle du jeu. « Elles occupent une place que les musées ont laissée », constatent Isabelle Leblanc et Samuel Hoppe, fondateurs de la librairie Volume, voisine de Beaubourg, centrée sur l’architecture, le design, la photo et les arts. Et d’ajouter : « L’offre de loisirs s’est réduite et cela profite au livre : il n’est plus perçu comme un objet cher, quand on ne fait plus de dépenses pour aller au musée, au théâtre ou au ciné. » Raphaël Lamarche- Vadel, directeur de la librairie Marian Goodman, abonde. « Les gens viennent chez nous pour trouver un objet rare, car nous fonctionnons sur beaucoup de livres importés, en anglais, introuvables dans la plupart des librairies », explique-t-il. Même son de cloche à la librairie Artcurial, qui s’en sort bien grâce à son fonds important de catalogues raisonnés et de livres épuisés. 

« La grande médiatisation des libraires, les dispositifs mis en place par l’État comme la gratuité des frais de port nous ont profité », concède sa directrice Géraldine Martin, qui confie avoir toutefois perdu la clientèle de cadres désormais en télétravail. 

Productions gelées 

L’édition d’art n’en est pas moins à un tournant. Chez certains éditeurs, dont MFC- Michèle Didier, spécialisée en livres d’artistes conceptuels depuis 1987, « l’impact financier de la crise est énorme. Quatre productions sont gelées, même si l’on constate une fréquentation exponentielle de la galerie où je présente mes éditions ». Partout, les perspectives de publications sont revues à la baisse. D’autant que les contraintes sanitaires ont bousculé le rythme et calendrier de sortie. 

Flammarion a dû reporter la publication du catalogue de l’exposition « Modernités suisses » reprogrammée – sous réserve – en mars. En 2020, les éditions de la RMN- Grand Palais ont sorti 44 nouveaux titres contre 82 en 2019 et 74 en 2018. Pas moins de 25 titres ont été décalés ou reportés et une révision des plannings éditoriaux a été nécessaire pour éviter l’engorgement du marché en fin d’année. La chute du tourisme, qui risque de rester en berne en 2021, a aussi conduit l’établissement public à mettre en sommeil la production de guides en langues étrangères en 2020 et en 2021. « Nous avons toujours été attentifs à ne pas produire trop de nouveautés afin de pouvoir bien les porter », précise-t-on à la RMN-Grand Palais, en ajoutant que « les solutions imaginées pour l’accompagnement des publications continueront à être développées : #GrandPalaisChezVous, newsletters, actions sur les réseaux sociaux, jeux
concours, calendriers de l’avent, mise à disposition de feuilletages, partenariats avec des librairies... » Flammarion, qui avait déjà réduit depuis 2017 l’activité de publication de catalogues d’exposition, trop peu rentables et chronophages, entend réduire le nombre de titres en 2022 « pour mieux accompagner les livres et les faire vivre en librairie », précise Julie Rouart. 

L’avenir du livre d’art n’en est pas pour autant compromis, car il reste « un objet de collection que l’on ne peut dématérialiser », selon Vanessa Clairet de la galerie Perrotin, qui a publié plus de 50 monographies depuis 2011. À la galerie Lelong, qui publiera d’ici deux mois deux livres d’Etel Adnan et un volume d’entretiens de l’artiste Juan Uslé, « la partie édition ne ramollit pas », sourit son directeur Patrice Cotensin, rappelant que cette niche, qui comprend à la fois livres et estampes, a généré un chiffre d’affaires supérieur à 2 millions d’euros en 2020. Et de poursuivre : « La librairie est un lieu où les gens peuvent bavarder un peu plus avec les membres de la galerie, c’est un lieu de documentation et un sas pour les primo-acheteurs. » L’optimisme est aussi partagé par la jeune maison d’édition In Fine, fondée en 2018 par le groupe Les Échos-Le Parisien. « La matérialité du livre ne sera jamais remplacée, défend son directeur Marc-Alexis Baranes, car tout ce qui reste d’une exposition, à la fin, c’est le livre. » 


Livre recommandé :








ART ABSOLUMENT


La revue Art Absolument a été fondée en mai 2002 par Pascal Amel, écrivain, et Teddy Tibi, entrepreneur amateur d'art. La société Subjectile art, créée par eux-mêmes et Charles-Henri et Marie Filippi en février 2009, innove dans l’art à travers plusieurs actions dont la principale est l’édition de la revue Art Absolument, de monographies d'artistes et de multiples ainsi que l'organisation d'expositions à l'Espace Art Absolument


Publication de référence pour la connaissance des arts plastiques, la revue Art Absolument a été fondée avec la vocation d’exprimer pleinement le « choc esthétique » ressenti pour le patrimoine artistique des différentes civilisations que les liens puissants entre l’art du passé et celui qui se crée aujourd’hui. Dans ses pages, le pari de montrer la diversité des artistes (en France et dans le monde) a également concouru à la reconnaissance – ou à la redécouverte – d’œuvres souvent minorées par l’air du temps, alors que l’histoire de l’art s’écrit au long cours et dans le déplacement des cultures et des individus. 


Approfondissant le sens de cette contribution, la revue Art Absolument privilégie une approche transversale, où les arts plastiques et leur connaissance sont sources d’émotion et de beauté, et éclairent également des dynamiques culturelles et sociales. La valeur de l’art – cette capacité à façonner notre univers mental – tient aussi à son appréhension. Une œuvre suscite une concentration de notre attention, épaississant la présence de son expérience. Elle s’appréhende aussi dans un contexte plus large, s’augmente de tous les regards posés sur elles et s’inscrit dans un réseau de connaissances. La revue Art Absolument donne en premier lieu la parole aux artistes, quand les écrits de critiques, les parcours de collectionneurs et les regards d’acteurs du monde de l’art (conservateurs, galeristes, historiens, ...) expriment leurs visions sur la pratique de l’art, mais aussi les débats qui le traversent et le fonctionnement de son marché. 


En 2017, ce parti-pris s’est prolongé dans une nouvelle formule graphique et éditoriale clarifiée : c’est désormais à Découvrir, Collectionner et Débattre qu’invite le sommaire de la revue, tandis qu’un grand dossier thématique ancre la réflexion sur un temps long et des points de vue pluriels.
Dans le même temps, lEspace Art Absolument a ouvert à Paris, lieu d’expositions, de vente d’œuvres, de rencontres et librairie d’art, pensé en lien avec les artistes. 



L’OR DES ANNÉES FOLLES


Dans deux mois, à peine, le jeudi 8 février à 10h, le Salon des Indépendants ouvrira ses portes - 90e du nom.

Exceptionnellement en 1979, cette :manifestation printanière depuis un siècle sera devenue hivernale : Heureusement, dans un Grand-Palais tendu de velours clair, une chaleur bienfaisante surprend le visiteur. Rien n’a été ménagé pour satisfaire son confort et sa curiosité.


Les 3 coups sont frappés, « L’OR DES ANNÉES FOLLES » dévoile soudain ses splendeurs.

Dès l’abord, à la terrasse du Dôme reconstituée, descendant de son Hispano-Suiza, Picabia rejoint ses amis rapins, attablés non loin de lac : Mais qui est-ce ? Chagall ? Modigliani ? Lui, c’est Picasso… Est-ce Foujita ? De dos, Pascin et lui Soutine.

Oui, en cire et en os, ils discutent sous le regard débonnaire du « garçon » en rondin. Les soucoupes s’empilent. Le bruit cliquetant de la caisse enregistreuse couvre mal celui des discussions passionnées, tous accents mêlés. Au loin, en fond sonore, les rythmes rauques du jazz et saccadés du cinéma muet.

Très élégantes, à gauche, quelques jeunes femmes en chapeau cloche et taille basse, visiblement habillées par Poiret montent dans une limousine puissante et silencieuse… Paris-Deauville ?



Sur les colonnes Morice, les affiches annoncent la générale de Phi-Phi.

Canotier en bataille, gouailleur, « Ça c’est Paris », « Maurice » nous assure que « Dans la vie faut pas s’en faire ! »

Décidément le rythme est pris. 

Tout cela est trop engageant pour ne pas continuer.

Sur un mât, en bleu et rouge, à l’ombre coloniale d’un palmier, s’annonce le prochain salon des Indépendants.

1920… 1929, les Années folles, le calendrier se déroule à gauche et à droite sur les cimaises d’entrée, 1920… 1929, si loin déjà, si près pourtant : Sacco et Vanzetti, Deschanel, Clemenceau, Marcel Proust, les réparations allemandes, Prokofiev, Pirandello, la Marche sur Rome, 140 000 morts à Tokyo, Pacific 231, mort de Lénine, Gershwin j’en passe, quelle richesse, quelle imagination. A-t-elle pris le pouvoir ? la ruée vers l’Or, le 1er laser, 360km/h en avion, la télévision en couleur.

Des nouveautés, en voici en voilà, Lindberg à Paris, Vitamine B 1 ! il en faudra… jeudi soir à Wall Street.


Mais « L’OR DES ANNÉES FOLLES » où est-il, où se cache cet or ? Il est là. Sur les cimaises à pupitre dans le grand carré d’honneur. Nos amis de la terrasse du Dôme ne le savent pas encore.

C’est bien trop tôt. Les comptes en banque sont plats. Utrillo n’a-t-il pas réussi à échanger un ballon de beaujolais contre une gouache ? Sa langue râpeuse de plâtrier claque goulûment sur le palais. Il l’aime frais, le Beaujolais !

Splendeurs, surréalistes, Ernst, Miro, Chirico, Masson, ne l’oublions pas nous sommes aussi à Montparnasse, vous venez de voir leurs auteurs attablés, en grande discussion.

Voici Pascin, Soutine et Kisling, Kremeagne et Van Dongen, Léger, Picasso, Matisse, Delaunay, aussi Le Corbusier, Vlaminck, Kupka, Villon et d’autres, beaucoup d’autres. La tradition, l’avant-garde, les Montparnos…

Tout ce qui compte en art moderne est là.



L’or véritable, plus solide que celui, vacillant et sinistre de Wall Street 1929, est là pour les cimaises du 90e Salon des Indépendants. Aujourd’hui, célébré, il y a 50 ans raillé par un public ricanant, sur nos mêmes cimaises ! Transmutation sublime.

Mais le rêve à l’heure présente ne peut nous détourner des immenses difficultés dans lesquelles m’organisation d’une telle entreprise nous plonge. Aggravée par le déplacement de notre calendrier traditionnel en hiver.

Risques accrus. Mais pourquoi un tel effort, une telle exposition phare, au sein même de l’exposition des Indépendants.


C’est qu’un Salon a une identité particulière. Surtout le nôtre. Les Indépendants par leur esprit, la permanence depuis un siècle de cette idée de liberté jamais démentie, leurs statuts, ont permis de révéler au public les plus grands noms de la peinture alors que ceux-ci étaient raillés et méprisés partout ailleurs. Alors peut-on me donner la raison valable nous interdisant de mobiliser le prestige de ces grands Artistes révélés chez nous au service des jeunes inconnus d’aujourd’ui. S’il y a une solidarité, une fraternité entre Artistes, c’est bien là qu’elle doit se manifester.

Y a-t-il une légitimité permettant aux seuls organismes officiels d’organiser des expositions ? Ne serions-nous que des vitrines-laboratoires, coupées arbitrairement de leur riche passé ?

Pourquoi nous refuserions-nous nos « locomotives » qui dans tous domaines provoquent l’attraction du grand public. Notre devenir est justement dans la conquête d’une très grande audience.


Nous devons exploiter notre identité ; nous avons le droit et le devoir de montrer comment les artistes expliquent l’art ; de montrer des expositions où après avoir vu des œuvres, le public en ressort les ayant comprises.

Nous avons les clefs de cet alphabet en situant le couleur, l’âme, la qualité, les émotions d’un temps dont nos plus grands sociétaires ont été les protagonistes éclairés. Et c’est notre conviction de replacer l’art dans le contexte général d’une époque et de situer avec la plus grande vigueur ce qui peut le mieux évoquer l’évolution de l’art, des idées, des sciences et des techniques et d’en exalter l’osmose secrète, profonde.

Cette philosophe est celle que notre Comité a peu à peu comprise et acceptée depuis le jour où le programme d’une politique de renouveau pour les Indépendants lui a été proposé  par moi le 22 octobre 1976.

Nos idées commencent à faire leur chemin.

Les résultats ne se sont pas fait attendre : plus 170% pour les ventes des exposants, plus 317% pour les entrées, plus 385% pour les recettes d’entrées. Bénéfice pour tous les Sociétaires.



Nous sommes dans le peloton de tête des grandes expositions du Louvre, du Centre Pompidou, des Galeries Nationales : 1950 entrées par jour… Mieux que « Paris-New-York » au Centre Pompidou, mieux que « Chagall » au Louvre, que « Marcel Duchamp » ou « Malevitch » aux Galeries Nationales.

La résonance contemporaine de la Société auprès du Public ?

70 quotidiens français ou étrangers, 50 revues, 30 millions de lecteurs, 20 radios, 18 télévisions !

Cet élan de promotion du Salon amorcé en 1978 ne peut être stoppé net.

Il nous faut confirmer l’image d’organisation, de travail, d’originalité dans la manière de concevoir notre rôle qui a amené les résultats exceptionnels de 1978.

IL faut même le dépasser !

Notre politique d’avenir est dessiné sur cet axe.

La société des Indépendants malgré les 90 expositions qui la précédent est jeune, parce que ses statuts sont jeunes, conçus par des jeunes, sans distinction de sexe ou de nationalité, offrant une chance égale à tous, mais en laissant la priorité à 75% de moins de 35 ans.


1884, quelle jeunesse ! Quelle leçon ! Puisque nous sommes sous son signe, empruntons pour conclure, ces lignes émouvantes du fond du cœur à un grand parmi les grands, Fernand Léger : « Paris devrait être fier d’être l’endroit choisi pour cette grande manifestation picturale des Indépendants. Ces pauvres salles en toile et en planches ont vu éclore plus de talents que tous les musées officiels réunis. C’est le salon des inventeurs et, à côté des folies qui peut être ne se réaliseront jamais il y a quelques peintres qui seront l’honneur de leur époque. C’est le seul endroit où le bon, goût bourgeois n’ait pu pénétrer, c’est le grand salon moche, et c’est très beau, on n’y écrase pas de tapis, on y accroche des rhumes de cerveau en même temps que les tableaux. Mais jamais autant d’émotion, de vie, d’angoisse et de joie très pure n’ont été amoncelées dans un si modeste endroit.

Il faut avoir exposé là-dedans pendant des années de jeunesse, il faut y avoir apporté en tremblant à l’âge de vingt-ans, ses premières ébauches, pour savoir ce qu’il est. L’accrochage des tableaux, l’éclairage, le vernissage, cette lumière brutale qui vous heurte et ne laisse rien dans l’ombre, toutes ces choses inconnues qui, d’un seul coup, bousculent votre sensibilité et votre timidité. On s’en souvient toute sa vie. C’est tout ce que l’on a de plus cher que l’on apporte là. Les bourgeois qui viennent rire de ces palpitations ne se douteront jamais que c’est un drame complet qui se joue là, avec toutes ses joies et ses histoires.

S’ils en avaient conscience, car au fond ce sont de braves gens, ils entreraient là avec respect, comme dans une église. »


Jeune, penses-y. Ta place est aux Indépendants.


Jean MONNERET (Journal des Artistes, 1978)



JE CROIS EN VOTRE TÉMOIGNAGE SALON D’AUTOMNE 78

par E.MAC’AVOY


Montesquiou brandit sa canne à pommeau d’or et d’ivoire : l’éclatante splendeur des roses, des verts, et des bleus de Gauguin heurte ses regards accoutumés aux cristaux noirs de Jacques-Émile Blanche, et aux bitumes de Carolus. Marcel Proust, qui sent la ouate thermogène devine que l’impressionnisme d’Elster agonise, et que des fauves, tapis quelque part, sont prêts à rugir… Anna de Noailles, au cœur innombrable, un peu « dépassée », écoute Mirbeau défendre la violence de Georges Rouault. Nous sommes au vernissage du salon d’Automne, le 31 octobre 1903, dans les sous-sols du Petit Palais. L’assistance pressent l’importance de l’évènement. L’Art de notre siècle vient de naître.


Et voici que soixante quinze ans, jour pour jour, après ce vernissage mémorable, ce 31 octobre 1978, une foule énorme envahit la nef du Grand Palais. Le Salon d’Automne reçoit et célèbre ses trois quarts de siècles de vie ardente, parmi des milliers d’amis. Que signifie cette affluence ? Que nous sommes vivants. Que les efforts d’une équipe qui œuvre depuis onze ans sont reconnus, et approuvés.


Allons donc ! Si nous étions sclérosés comme nos détracteurs veulent le faire accroire, croyez-vous que six mille personnes, à Paris, gavées d’expositions, se dérangeraient à notre appel, un soir de brume ? Trois mille personnes les samedis et les dimanches, et plus de mille par jour, en semaine ?

- Mais il y a Gauguin, dira-t-on ! ou Van Gogh, ou Lautrec, ou tel autre ! Nous connaissons par cœur le couplet annuel de certains critiques : conscients de nos déficiences, nous appelons au secours la gloire chaude d’un grand maître-vedette, pour aguicher le public… !


Qu’on en finisse avec ce rabâchage et que les critiques se renseignent : dès 1903, constitutivement, et tout au long de son histoire, le Salon d’Automne a, chaque année, consacré une grande salle à un géant de l’art. Telle est sa tradition. Sait-on que nous avons eu une exposition consacrée à Ingres ? une autre à Manet ? et qu’en 1903 puis en 1906 nous révélions le génie d’un nommé Gauguin ? S’ils sont chez nous aujourd’hui, ces grands parmi les grands, c’est que nous les avons jadis fait connaître au monde. Ils sont nôtres. Et il nous appartient de les honorer, comme on honore les siens.


Voilà qui est net. Mais attachons plutôt notre réflexion, avec soixante-quinze ans de vie derrière nous, à l’utilité profonde des Salons, à mon sens beaucoup plus grande encore aujourd’hui qu’hier. Il y avait jadis un intense échange entre les artistes, des amitiés, des débats passionnés d’idées, des lieux de rencontre, à Montmartre, à Montparnasse, chez Vollard, chez Gertrude Stein. Il y avait des marchands mécènes, des Kahnweiler, des Paul Guillaume. Il y avait des groupes soutenus par des écrivains ; des collaborations étroites, Picasso, Cocteau, Satie ; Braque, Derain et Diaghilev… Toute cette effervescence n’est plus, chacun est chez soi, seul. Lutte seul. Sans la grande occasion de rencontres, sans l’effort collectif annuel du Salon, ce vaste affrontement, cet anti-musée, riche du pire et du meilleur, que se passerait-il, je vous le demande ?


- Or, il se passe quelque chose. Une révolution nette se précise, de salon en salon. L’abstraction est devenue un langage de forme classique. Et le mystère est détenue par une figuration troublante, aussi neuve que fut l’expression informelle, lorsqu’elle parut. C’était inévitable : après avoir atteint l’impasse, du tableau noir, du tableau blanc, du cadre de vie sur le mur, il fallait - et c’est ce qu’ont compris les jeunes - procéder à une ré-identification minutieuse et passionnée du monde, afin de lui voler de nouveaux secrets.


Alors, comment décrypter un salon ? Il s’agit de l’un de ces dessins faits d’un terrible embrouillamini de lignes enchevêtrées. La bonne ligne, la vraie, passe à travers ce fouillis. L’œil exercé la distingue aussitôt. Je crois très profondément en l’importance extrême de notre témoignage, à propos du temps présent. (Le Journal des Artistes)


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