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 JE CROIS EN VOTRE TÉMOIGNAGE SALON D’AUTOMNE 78

par E.MAC’AVOY


Montesquiou brandit sa canne à pommeau d’or et d’ivoire : l’éclatante splendeur des roses, des verts, et des bleus de Gauguin heurte ses regards accoutumés aux cristaux noirs de Jacques-Émile Blanche, et aux bitumes de Carolus. Marcel Proust, qui sent la ouate thermogène devine que l’impressionnisme d’Elster agonise, et que des fauves, tapis quelque part, sont prêts à rugir… Anna de Noailles, au cœur innombrable, un peu « dépassée », écoute Mirbeau défendre la violence de Georges Rouault. Nous sommes au vernissage du salon d’Automne, le 31 octobre 1903, dans les sous-sols du Petit Palais. L’assistance pressent l’importance de l’évènement. L’Art de notre siècle vient de naître.


Et voici que soixante quinze ans, jour pour jour, après ce vernissage mémorable, ce 31 octobre 1978, une foule énorme envahit la nef du Grand Palais. Le Salon d’Automne reçoit et célèbre ses trois quarts de siècles de vie ardente, parmi des milliers d’amis. Que signifie cette affluence ? Que nous sommes vivants. Que les efforts d’une équipe qui œuvre depuis onze ans sont reconnus, et approuvés.


Allons donc ! Si nous étions sclérosés comme nos détracteurs veulent le faire accroire, croyez-vous que six mille personnes, à Paris, gavées d’expositions, se dérangeraient à notre appel, un soir de brume ? Trois mille personnes les samedis et les dimanches, et plus de mille par jour, en semaine ?

- Mais il y a Gauguin, dira-t-on ! ou Van Gogh, ou Lautrec, ou tel autre ! Nous connaissons par cœur le couplet annuel de certains critiques : conscients de nos déficiences, nous appelons au secours la gloire chaude d’un grand maître-vedette, pour aguicher le public… !


Qu’on en finisse avec ce rabâchage et que les critiques se renseignent : dès 1903, constitutivement, et tout au long de son histoire, le Salon d’Automne a, chaque année, consacré une grande salle à un géant de l’art. Telle est sa tradition. Sait-on que nous avons eu une exposition consacrée à Ingres ? une autre à Manet ? et qu’en 1903 puis en 1906 nous révélions le génie d’un nommé Gauguin ? S’ils sont chez nous aujourd’hui, ces grands parmi les grands, c’est que nous les avons jadis fait connaître au monde. Ils sont nôtres. Et il nous appartient de les honorer, comme on honore les siens.


Voilà qui est net. Mais attachons plutôt notre réflexion, avec soixante-quinze ans de vie derrière nous, à l’utilité profonde des Salons, à mon sens beaucoup plus grande encore aujourd’hui qu’hier. Il y avait jadis un intense échange entre les artistes, des amitiés, des débats passionnés d’idées, des lieux de rencontre, à Montmartre, à Montparnasse, chez Vollard, chez Gertrude Stein. Il y avait des marchands mécènes, des Kahnweiler, des Paul Guillaume. Il y avait des groupes soutenus par des écrivains ; des collaborations étroites, Picasso, Cocteau, Satie ; Braque, Derain et Diaghilev… Toute cette effervescence n’est plus, chacun est chez soi, seul. Lutte seul. Sans la grande occasion de rencontres, sans l’effort collectif annuel du Salon, ce vaste affrontement, cet anti-musée, riche du pire et du meilleur, que se passerait-il, je vous le demande ?


- Or, il se passe quelque chose. Une révolution nette se précise, de salon en salon. L’abstraction est devenue un langage de forme classique. Et le mystère est détenue par une figuration troublante, aussi neuve que fut l’expression informelle, lorsqu’elle parut. C’était inévitable : après avoir atteint l’impasse, du tableau noir, du tableau blanc, du cadre de vie sur le mur, il fallait - et c’est ce qu’ont compris les jeunes - procéder à une ré-identification minutieuse et passionnée du monde, afin de lui voler de nouveaux secrets.


Alors, comment décrypter un salon ? Il s’agit de l’un de ces dessins faits d’un terrible embrouillamini de lignes enchevêtrées. La bonne ligne, la vraie, passe à travers ce fouillis. L’œil exercé la distingue aussitôt. Je crois très profondément en l’importance extrême de notre témoignage, à propos du temps présent. (Le Journal des Artistes)



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