POÉSIE

Le Pont Mirabeau 
Sous le pont Mirabeau coule la Seine 
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

Les mains dans les mains restons face à face 
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

L’amour s’en va comme cette eau courante 
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

Passent les jours et passent les semaines 
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913 



ÉLÉVATION —

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, 
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, 
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, 
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; 
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse, 
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse 
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes, 
Vers les cieux le matin prennent un libre essor. 
-Qui plane sur la vie, et comprend sans effort 
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire

Paysage 1970, Gabriel Godard


TÊTE DE FAUNE — 
Dans la feuillée, écrin vert taché d’or, 
Dans la feuillée incertaine et fleurie 
De fleurs splendides où le baiser dort, 
Vif et crevant l’exquise broderie, 

Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches. 
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux,
Sa lèvre éclate en rires sous les branches. 

Et quand il a fui – tel qu’un écureuil – 
Son rire tremble encore à chaque feuille, 
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d’or du Bois, qui se recueille. 

Arthur Rimbaud, Poésies 
Jardin 1965, Gabriel Godard


UN RÊVE DANS UN RÊVE — 

Reçois ce baiser sur ton front
Et, puisque nous nous séparons, 

Laisse-moi t’avouer ceci :
Non, tu n’as pas eu tort de croire 

Que mes jours ont été un rêve.
Si l’espoir s’est évanoui
En un jour ou en une nuit,
Que ce fût vision ou songe,
N’en est-il pas moins en allé ?
Tout ce qu’on est, tout ce qu’on voit 

Tout n’est qu’un rêve dans un rêve. 

Je reste au milieu des brisants
Sur un rivage torturé,
Des frais de sable d’or aux mains.
Ah, combien peu ! Et comme ils glissent 
À travers mes doigts dans l’abîme ! 
Tandis que je pleure, je pleure... 
O, Dieu ne puis-je les serrer
D’une étreinte moins incertaine ?
O Dieu, ne puis-je en sauver un, 
Rien qu’un, du flot impitoyable ! 
Tout ce qu’on est, tout ce qu’on voit, 
N’est-il qu’un rêve dans un rêve ? 

Edgar Allan Poe, 1849 
Méditerranée 1965, Gabriel Godard


PRINTEMPS —

Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire ! 
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire, 
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis ! 
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ; 
L’oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ; 
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d’être ensemble et se disent des vers. 
Le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre ; 
Le soir est plein d’amour ; la nuit, on croit entendre, 
A travers l’ombre immense et sous le ciel béni, 
Quelque chose d’heureux chanter dans l’infini.


Victor Hugo, Toute la lyre



À Charles Baudelaire

Je ne t'ai pas connu, je ne t'ai pas aimé, 
Je ne te connais point et je t'aime encor moins : 
Je me chargerais mal de ton nom diffamé, 
Et si j'ai quelque droit d'être entre tes témoins,

C'est que, d'abord, et c'est qu'ailleurs, vers les Pieds joints 
D'abord par les clous froids, puis par l'élan pâmé 
Des femmes de péché - desquelles ô tant oints, 
Tant baisés, chrême fol et baiser affamé !

Tu tombas, tu prias, comme moi, comme toutes 
Les âmes que la faim et la soif sur les routes 
Poussaient belles d'espoir au Calvaire touché !

Calvaire juste et vrai, Calvaire où, donc, ces doutes, 
Ci, çà, grimaces, art, pleurent de leurs déroutes. 
Hein ? mourir simplement, nous, hommes de péché.

Paul Verlaine (1844-1896)



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