POÉSIE

Jacques PRÉVERT (1900-1977) 

Après le succès de son premier recueil de poèmes, « Paroles », il devint un poète populaire grâce à son langage familier et ses jeux de mots. Ses poèmes sont depuis lors célèbres dans le monde francophone et massivement appris dans les écoles françaises. Il a également écrit des scénarios pour le cinéma. 

Jacques Prévert naît le 4 février 1900 à Neuilly-sur-Seine. Il y passe son enfance. Son père André Prévert, fait divers métiers pour gagner sa vie et de la critique dramatique et cinématographique par plaisir. Il l’emmène souvent au théâtre et au cinéma. Suzanne, sa mère, l’initie à la lecture. Il s’ennuie à l’école, et dès 15 ans, après son certificat d’études, il la quitte. Il multiplie alors les petits travaux, notamment au grand magasin Le Bon Marché. D’abord mobilisé en 1918, son service militaire se poursuit à Saint-Nicolas-de-Port où il rencontre Yves Tanguy avant d’être envoyé à Istanbul où il fera la connaissance de Marcel Duhamel. 


En 1925, il participe au mouvement surréaliste, qui se regroupe au 54 de la rue du Château près de Montparnasse. C’est en fait un logement « collectif » où habitent Marcel Duhamel, Raymond Queneau et Yves Tanguy. C’est Prévert qui trouvera le terme de cadavre exquis pour définir le jeu littéraire auquel ses amis et lui se livrent. Prévert est toutefois trop indépendant d’esprit pour faire véritablement partie d’un groupe constitué, quel qu’il soit. Il supporte mal les exigences d’André Breton, et la rupture est consommée en 1930. En 1932, il écrit les textes pour le groupe « Octobre » et il participera aux Olympiades du théâtre à Moscou. 


Il est le scénariste et dialoguiste de grands films français des années 1935-1945, notamment « Drôle de drame », « Le Quai des brumes », « Le jour se lève », « Les Visiteurs du soir », « Les Enfants du paradis » et « Les Portes de la nuit » de Marcel Carné, « Le Crime de Monsieur Lange » de Jean Renoir, « Remorques et Lumière d’été » de Jean Grémillon. Il a, à deux reprises, adapté des contes de Hans Christian Andersen, d’abord « La Bergère et le Ramoneur » devenu « Le Roi et l’Oiseau », film d’animation de Paul Grimault en 1957, puis en 1964, « Grand Claus et Petit Claus », autre conte d’Andersen, à la télévision, « Le Petit Claus et le Grand Claus » de son frère Pierre Prévert. 



Ses poèmes sont mis en musique par Joseph Kosma dès 1935 (À la belle étoile) : ses interprètes seront entre autres Agnès Capri, Juliette Gréco, Les Frères Jacques, Yves Montand. Son recueil « Paroles », publié en 1946, obtient un vif succès. Il écrit des pièces de théâtre. Son anticléricalisme, parfois violent, est souvent occulté par le public, au profit de ses thèmes sur l’enfance et la nature. 



Son domicile parisien est situé dans le quartier de Montmartre, au fond d’une petite impasse derrière le Moulin Rouge, sur le même palier que Boris Vian. Son domicile secondaire est à Antibes, mais, sur les conseils du décorateur Alexandre Trauner, il achète une maison en 1971 à Omonville-la-Petite, dans la Manche. Le 11 avril 1977, il y meurt des suites d’un cancer du poumon, lui qui avait toujours la cigarette à la bouche. Il avait 77 ans. Wikipédia



SOURCES









Le Pont Mirabeau 
Sous le pont Mirabeau coule la Seine 
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

Les mains dans les mains restons face à face 
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

L’amour s’en va comme cette eau courante 
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

Passent les jours et passent les semaines 
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine 

Vienne la nuit sonne l’heure 
Les jours s’en vont je demeure 

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913 



ÉLÉVATION —

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, 
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, 
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, 
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ; 
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse, 
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse 
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes, 
Vers les cieux le matin prennent un libre essor. 
-Qui plane sur la vie, et comprend sans effort 
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire

Paysage 1970, Gabriel Godard


TÊTE DE FAUNE — 
Dans la feuillée, écrin vert taché d’or, 
Dans la feuillée incertaine et fleurie 
De fleurs splendides où le baiser dort, 
Vif et crevant l’exquise broderie, 

Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches. 
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux,
Sa lèvre éclate en rires sous les branches. 

Et quand il a fui – tel qu’un écureuil – 
Son rire tremble encore à chaque feuille, 
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d’or du Bois, qui se recueille. 

Arthur Rimbaud, Poésies 
Jardin 1965, Gabriel Godard


UN RÊVE DANS UN RÊVE — 

Reçois ce baiser sur ton front
Et, puisque nous nous séparons, 

Laisse-moi t’avouer ceci :
Non, tu n’as pas eu tort de croire 

Que mes jours ont été un rêve.
Si l’espoir s’est évanoui
En un jour ou en une nuit,
Que ce fût vision ou songe,
N’en est-il pas moins en allé ?
Tout ce qu’on est, tout ce qu’on voit 

Tout n’est qu’un rêve dans un rêve. 

Je reste au milieu des brisants
Sur un rivage torturé,
Des frais de sable d’or aux mains.
Ah, combien peu ! Et comme ils glissent 
À travers mes doigts dans l’abîme ! 
Tandis que je pleure, je pleure... 
O, Dieu ne puis-je les serrer
D’une étreinte moins incertaine ?
O Dieu, ne puis-je en sauver un, 
Rien qu’un, du flot impitoyable ! 
Tout ce qu’on est, tout ce qu’on voit, 
N’est-il qu’un rêve dans un rêve ? 

Edgar Allan Poe, 1849 
Méditerranée 1965, Gabriel Godard


PRINTEMPS —

Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire ! 
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire, 
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis ! 
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ; 
L’oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ; 
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d’être ensemble et se disent des vers. 
Le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre ; 
Le soir est plein d’amour ; la nuit, on croit entendre, 
A travers l’ombre immense et sous le ciel béni, 
Quelque chose d’heureux chanter dans l’infini.


Victor Hugo, Toute la lyre



À Charles Baudelaire

Je ne t'ai pas connu, je ne t'ai pas aimé, 
Je ne te connais point et je t'aime encor moins : 
Je me chargerais mal de ton nom diffamé, 
Et si j'ai quelque droit d'être entre tes témoins,

C'est que, d'abord, et c'est qu'ailleurs, vers les Pieds joints 
D'abord par les clous froids, puis par l'élan pâmé 
Des femmes de péché - desquelles ô tant oints, 
Tant baisés, chrême fol et baiser affamé !

Tu tombas, tu prias, comme moi, comme toutes 
Les âmes que la faim et la soif sur les routes 
Poussaient belles d'espoir au Calvaire touché !

Calvaire juste et vrai, Calvaire où, donc, ces doutes, 
Ci, çà, grimaces, art, pleurent de leurs déroutes. 
Hein ? mourir simplement, nous, hommes de péché.

Paul Verlaine (1844-1896)



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