MUSIQUE CONTEMPORAINE, Tome 2

 Alain Bashung

L'une des personnalités majeures du rock français, Alain Bashung (né Baschung) voit le jour à Paris, 1er décembre 1947 et décède d'un cancer du poumon le 14 mars 2009. Après des débuts longs et difficiles au milieu des années 1960 et une carrière de musicien de séances au cours de la décennie suivante, il enregistre son premier album Roman-Photos (1977), avec la collaboration du parolier Boris Bergman. Extrait de l'enregistrement suivant Roulette Russe (1979), le titre surréaliste « Gaby, oh ! Gaby » lui apporte son premier tube et ouvre une décennie fructueuse durant laquelle il s'impose comme l'une des voix les plus originales du rock français. Le succès de « Vertige de l'amour »(1980, extrait de Pizza) précède une collaboration suicidaire avec Serge Gainsbourg pour l'album Play Blessures (1982), écrit en commun. Après le style électronique de Figure Imposée (1983) et de « S.O.S. Amor » l'année suivante, il renoue avec Boris Bergman sur Passé le Rio Grande (1985) et son hit « L'Arrivée du Tour ». En 1989, l'album Novice voit l'apparition de Jean Fauque, qui devient son second parolier attitré sur Osez Josephine (avec le morceau-titre et « Madame Rêve », 1991), Chatterton (« Ma petite entreprise », 1994), puis Fantaisie Militaire (« La Nuit je mens », 1998) et L'Imprudence (2001), albums ambitieux aux arrangements sophistiqués. En 2002, Alain Bashung et son épouse Chloé Mons enregistrent Le Cantique des cantiques, suivi de La Ballade de Calimity Jane (2006), avec Rodolphe Burger. Sorti en 2008, l'album Bleu Pétrole réunit d'autres auteurs comme Gérard Manset, Raphaël, Gaétan Roussel, Arman Méliès et Joseph D'Anvers. Affaibli par la maladie, l'artiste entame une ultime tournée avant la cérémonie des Victoires de la musique de 2009 où il reçoit trois récompenses, portant son total au record de onze trophées. Il décède peu après, à l'âge de 61 ans. L'album en public Dimanches à l'Élysée paraît de façon posthume en 2009, suivi deux ans plus tard par son interprétation de l'album L'Homme à Tête de Chou de Serge Gainsbourg, destinée à un spectacle. En 2018 apparaît un nouvel enregistrement, En Amont, rassemblant des chansons enregistrées entre 2002 et 2008.


Claude Alain Baschung (avec un « c ») est né le 1er décembre 1947 à l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris, dans le XIVème arrondissement. Un père absent et une mère bretonne ouvrière chez Renault qui ne parvient guère à finir les mois, et l'enfant Baschung est envoyé dans la ferme de sa grand-mère adoptive à Wingersheim, en Alsace, où il chante dans la chorale de l'église, apprend l'harmonica, et fait la découverte du rock 'n' roll à la radio : Elvis Presley, Little Richard, et Gene Vincent qu'il ira voir sur scène, tout comme Édith Piaf. Adolescent, il retrouve la capitale, hébergé chez une tante pendant des études commerciales (BTS de comptabilité).


Baschung tâte aussi de la guitare, et se joint bientôt à son premier groupe, les Dunces (les « cancres »), tendance country-folk, en 1965. Quand l'été arrive, la formation part vers les plages de Royan pour y jouer dans les bars et assister aux concerts des vedettes de passage dans les bases américaines. Un autre choc survient, celui du plaisir des mots joués par Boby Lapointe. C'est décidé, Baschung veut faire de la musique son métier.


Installé à Paris dans le quartier de Pigalle, le guitariste fait des rencontres : le folk-rocker Noël Deschamps avec qui il compose « Lola Hey », Claude Channes (le futur Challe des compilations Buddah Bar) pour qui il crée « Il est grand temps de faire... Boom ! » et Pussycat (« Moi je préfère ma poupée »). Repéré par un directeur artistique du label Philips, Baschung saisit l'opportunité d'enregistrer sous son nom un premier disque 45-tours E.P. dominé par la chanson « Pourquoi rêvez-vous des États-Unis ? » (7 octobre 1966) dans une veine anti-impérialiste : début cocasse quand on sait l'attirance du chanteur pour le Nouveau continent.


En juin 1967, il fait l'ouverture du premier festival pop français au Palais des Sports, avec à l'affiche les Troggs, Pretty Things, V.I.P.'s, et le power trio Cream. Jusqu'en 1973, Bashung (qui perd son « c » en 1968) se fait la main sur une flotille de 45-tours qui n'ont d'autre intérêt que la plume qui les signe, soit Pierre Delanoë, Boris Bergman (« La Paille aux cheveux », 1970) ou l'arrangeur Jean-Claude Vannier. Hippie, il adapte Cat Stevens (« Du feu dans les veines », 1971) ou crooner, interprète le tube à la mode « What's New Pussycat ? » (Tom Jones), ou s'essaie à l'italien (« Ho gli occhi chiusi »). Rien de bien passionnant, la coupe est pleine. Fini la variété, place à La Révolution Française ! Une double dose d'opéra rock dans lequel il joue Robespierre au Palais des Sports et chante trois chansons.


Plus rock 'n' roll, Bashung s'acoquine avec un Dick Rivers sur le retour, à la recherche d'un compositeur sachant produire ses albums : Rock 'N' Roll Machine, Rockin' Along et Rock And Roll Star (1972-74). Plus confidentiel, il enregistre sous pseudonyme David Bergen (« Je ne croirais plus jamais à l'amour », 1975) et avec le groupe Monkey Business (« Delta Queen » et « Tears Make Memories », 1976-77).


Contrairement à une idée répandue de traversée du désert, Alain Bashung s'active depuis bientôt dix ans sans connaître le moindre succès. Il est temps de changer d'air, et de contacter celui qui un jour lui écrivit un titre parmi d'autres, le Slave Boris Bergman. Auteur à succès pour les chanteuses yé-yé (Eva), confirmées (Dalida, Juliette Gréco) et le groupe psychédélique Aphrodite's Child (le hit « Rain and Tears », c'est lui), Bergman vient de réaliser le superbe album de Christophe, Le Samouraï (1976). Il se joint pour six chansons du premier album tant attendu par Alain Bashung, Romans Photos (1977), qui fait un flop malgré « C'est la faute à Dylan ».


Mais le chanteur déjà commence à se démarquer du pré carré rock et de la chanson. Sur scène, il lui arrive d'improviser un nouveau titre « Bijou bijou » pendant vingt minutes avant le passage de Little Bob Story. Il lui faut attendre deux ans pour sortir l'album suivant, le sombre Roulette Russe (1979, avec « Toujours sur la ligne blanche »). Le vrai déclic survient peu après avec un 45-tours inédit au texte surréaliste, « Gaby, oh ! Gaby » (n°1), qui se vend à près de deux millions d'exemplaires et obtient le prix Charles Trenet et celui de la SACEM. Le tandem Bashung-Bergman est alors tenu en exemple d'un possible renouvellement du texte dans la chanson rock, après Gainsbourg et Higelin.


Deux ans plus tard, c'est au tour de Pizza de livrer un nouveau tube, « Vertige de l'amour », qui se voit couronné des même récompenses. Au printemps 81, Bashung tourne sur scène (un Olympia le 3 juin) et sur plateau sous la direction de l'auteur et cinéaste espagnol Fernando Arrabal qui lui confie un rôle de Jésus-Christ punk dans Le Cimetière des voitures.


En 1982, à sa demande, Bashung rencontre Serge Gainsbourg, le maître aîné capable de l'accompagner dans ses derniers retranchements. Le résultat débouche sur Play Blessures, un album désespéré et jusqu'au-boutiste qui est encensé par la critique rock (qui lui a décerné l'an passé le Bus d'Acier), mais ne connaît aucun succès (en single, « C'est comment qu'on freine ? »). Figure Imposée, qui sort l'année suivante, a tout autant de mal à imposer la loufoquerie de « What's In A Bird ? » et sa composante électronique. Le succès revient avec le 45-tours isolé « S.O.S. Amor » en 1984.


La même année, Bashung est à l'affiche de Nestor Burma, détective, aux côtés de Michel Serrault et Jane Birkin, et tourne dans Le Quatrième pouvoir de Serge Leroy, dont il compose la musique. L'activité musicale reprend son chemin avec le titre « Touche pas à mon pote » (1985), chanté au bénéfice de l'association S.O.S. Racisme qui l'invite également dans le grand « concert des potes » du 15 juin, place de la Concorde à Paris. Son premier album live Live Tour '85 (en version simple puis double) évoque une tournée chaotique. Alain Bashung retrouve Boris Bergman en 1986 pour un album-clé, Passé le Rio Grande, inspiré par le mythe du rock 'n' roll (« Helvète Underground », « Douane Eddy »). Ce disque qui l'établit comme une personnalité majeure du rock français signale également son retour au sommet des ventes avec « L'Arrivée du tour », et lui vaut la Victoire de la musique du « Meilleur album de l'année ». Sa musique s'exporte au Canada ou en Egypte où Bashung se produit au détour d'une tournée en outremer. Il apparaît au cinéma dans le film Le Beauf, dont il crée la musique.


Les deux années suivantes sont consacrées à l'écriture du nouvel album Novice (1989) avec ses complices Boris Bergman et Jean Fauque, un ami qui obtient ses galons d'auteur. Malgré les singles « Pyromanes » et « Bombez ! », le disque se révèle trop novateur pour atteindre un succès massif, mais est approuvé par un public suffisamment nombreux et fidèle. En 1990, Bashung jouent dans les téléfilms Les Lendemains qui tuent (avec sa musique) et Jusqu'à ce que le jour se lève, ainsi que dans le long-métrage Rien que des mensonges, puis participe au concert organisé par SOS Racisme à Vincennes.

Le huitième album, Osez Joséphine (octobre 1991), est celui de tous les succès. Toujours truffé de textes à tiroirs signés Jean Fauque, il recèle une production ample qui s'adapte comme un gant au chant sinueux de l'interprète de « Volutes », « Madame rêve » et « Osez Josephine ». Bashung hérite de deux Victoires de la musique sur cinq nominations. A la fin de l'année 1992 sort un coffret rétrospectif de 9 CD, tandis que l'acteur est sollicité tour à tour dans L'Ombre du doute et Ma soeur chinoise.


En 1994, l'association avec Jean Fauque se poursuit avec l'album Chatterton, un album en demi-teinte aux invités prestigieux, les guitaristes Link Wray, Sonny Landreth, Marc Ribot et le trompettiste Stéphane Belmondo, qui contient le classique « Ma petite entreprise » et l'élégant « J'passe pour une caravane ». Une série de concerts parisiens à l'Olympia, au Zénith et au Bataclan, documentée dans le CD Confessions Publiques (1995), lui apporte les faveurs d'un public varié entre rock et chanson.


Bashung se fait plus rare, peaufinant les structures et les harmonies, soignant la sonorité de ses disques et étudiant avec minutie les textes de son auteur Jean Fauque, afin d'obtenir à chaque fois une œuvre puissante et cohérente. C'est le cas de l'envoûtante Fantaisie Militaire (janvier 1998), qui représente un grand pas en avant pour la chanson. Au-delà de la réception critique (acclamation) et publique (modérée) de son temps, l'album de « La nuit je mens » et « Sommes nous » garde son mystère et se détache de la production ambiante. Composé avec Rodolphe Burger (Kat Onoma), Jean-Marc Lederman (Front 242) et Les Valentins, il est couronné par la profession avec trois Victoires de la musique (catégories album, artiste et clip de Jacques Audiard). La même institution lui décernera par la suite le trophée du « Meilleur album des vingt dernières années ».


Le 2 juin 1999, Bashung et Burger sont sur scène dans le spectacle Samuel Hall, et participe l'année suivante à l'album Organique de Zend Avesta (Arnaud Rebotini). En 2000 sort également la compilation Climax avec un deuxième CD de titres rares ou inédits. Le 30 juin 2001, Bashung épouse l'artiste Chloé Mons, avec qui il composera Le Cantique des Cantiques (2002).


Pour L'Imprudence, paru en octobre 2002, Bashung s'entoure des fidèles Jean Fauque et Marc Ribot, auxquels s'ajoutent le chanteur Miossec, le guitariste brésilien Arto Lindsay, le duo électronique suisse Mobile In Motion et de nouveaux musiciens. L'album particulièrement complexe et austère remplace la dérision et l'humour des débuts par une atmosphère sombre et des textes plus personnels. A l'automne 2003, Bashung reprend la route pour la première fois depuis huit ans. La Tournée des Grands Espaces traverse tous les pays francophones, de la Belgique au Printemps de Bourges et de la Suisse au Canada, donnant lieu au double CD et DVD live du même nom.


À Paris, la Cité de la Musique l'invite pour une « Carte blanche » d'une semaine, du 23 au 30 juin, à établir sa propre programmation musicale constituée des chanteurs Christophe, Dominique A, Rodolphe Burger, Bonnie Prince Billy et des guitaristes Link Wray, Arto Lindsay et Sonny Landreth. Bashung est à nouveau à l'honneur les 13 et 14 avril 2007 pour l'ouverture de la nouvelle salle Pleyel, ouverte à la chanson.


Au mois de mars 2008, Alain Bashung sort Bleu Pétrole, un album qui rassemble de nouveaux collaborateurs, notamment Gérard Manset, co-signataire de trois titres dont « Vénus » et « Comme un Lego », et duquel est repris le classique « Il voyage en solitaire ». Autre personnalité importante du disque, le compositeur et producteur de Louise Attaque Gaétan Roussel, influe sur l'atmosphère country-rock de certains titres (« Résidents de la République »), et sur d'autres officient les jeunes compositeurs Arman Méliès et Joseph d'Anvers, ainsi que le producteur Mark Plati. Une tournée est lancée le même mois, dévoilant le nouveau visage d'un Bashung au crane rasé, atteint d'insuffisance respiratoire.


Malgré l'annulation de certaines dates pour raison de santé, la tournée est un grand succès. En février 2009, il est à nouveau honoré par trois Victoires de la musique dans les catégories meilleur interprète masculin, album de chanson et concert ou tournée. Son total personnel de onze trophées constitue un record pour celui que l'on nomme comme « le dernier des géants ». Le cancer du poumon qui le rongeait depuis plusieurs mois le terrasse le 14 mars 2009, à l'âge de 61 ans. Avec lui disparaît l'un des artistes majeurs du rock et de la chanson francophone.


En novembre 2009 sort l'album en public posthume Dimanches à L'Élysée. Au même moment, le chorégraphe Jean-Claude Gallotta met en scène à la MC2 de Grenoble le spectacle tiré de l'album L'Homme à Tête de Chou de Serge Gainsbourg, que devait interpréter Alain Bashung au milieu des danseurs. Dernier enregistrement du chanteur, l'album voit finalement le jour en novembre 2011. Un nouvel enregistrement, En Amont, paraît en novembre 2018 et rassemble onze chansons enregistrées entre 2002 et 2008, produites par Édith Fambuena et Chloé Mons.


Devenu un artiste majeur de la chanson et du rock français, Alain Bashung n'a cessé de se renouveler et de repousser les limites du genre en dix années de galère et trente de succès. A l'instar d'un Gainsbourg, il a démontré la compatibilité de textes audacieux et intelligents avec la réussite commerciale, sans jamais renoncer à sa grande qualité, nommée exigence. (Universal Music)


https://www.universalmusic.fr/artistes/20000037042


https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Bashung


https://plus.lefigaro.fr/tag/alain-bashung


https://www.telerama.fr/musique/plus-rien-ne-s-oppose-a-la-nuit,40931.php



Initials S.G.


Il y a trente ans disparaissait Serge Gainsbourg. Inépuisable, sa musique demeure d’une ahurissante modernité


Un langage moderne mélangé à une finesse à l’ancienne. C’est ainsi, mardi dernier sur France Inter, que Charlotte Gainsbourg évoquait la musique de son père. Ce 2 mars, cela faisait trente ans que Serge avait été retrouvé mort, un mois avant son 63e anniversaire, au 5 bis, rue de Verneuil. Dans cet hôtel particulier devenu un mausolée pour sa famille et qui s’apprête à devenir un musée.


En ces temps de cancel culture, d’effacement de ce qui dérange, car c’est plus simple que de contextualiser, mais quel leurre, beaucoup se demandent comment serait aujourd’hui accueilli Gainsbourg, ce poète érotomane doublé d’un provocateur alcoolique. Franchement, est-ce important? Gainsbourg est mort il y a trois décennies, reste son œuvre, immense, inépuisable, sublime. Il faut écouter encore et encore ses 17 albums studio, s’immerger totalement dans ces chefs-d’œuvre absolus que sont Histoire de Melody Nelson et L’Homme à tête de chou, pour mesurer son génie mélodique. Personne n’a et n’aura jamais ce talent d’embrasser la musique dans sa totalité, de partir de la chanson et de sa formation classique pour frayer avec la pop, le rock, le jazz, le blues, le funk, le disco et le reggae… (Stéphane Gobbo, Le Temps, 5 mars 2021)


Lucien Ginsburg, dit Serge Gainsbourg, né le 2 avril 1928 à Paris et mort le 2 mars 1991 dans la même ville, est un auteur-compositeur-interprète français, également artiste peintre et scénariste, puis metteur en scène, écrivain, acteur et enfin cinéaste.

Apparu tardivement sur scène, au temps de la « chanson rive gauche » de la fin des années 1950, Serge Gainsbourg (1928-1991) a rattrapé le temps et devancé son époque à coups de refrains éternels, éclairs de poésie et provocations diverses qui ont fait de ce fils d'immigrés russes l'une des figures tutélaires de la vie artistique française. Le verbe cynique, l'élégance dandy, la poésie majeure et les coups de cafard de « Gainsbarre », noyé dans l'alcool et la cigarette, ont façonné la légende d'un auteur, compositeur et interprète dont l’œuvre et l'influence n'ont cessé de grandir après sa mort. Chanson, jazz, rythmes latins ou africains, rock yéyé ou psychédélique, reggae, funk, rap et musiques de films sont passés sous le filtre de sa plume moderne, qui a laissé de multiples classiques dont « Le Poinçonneur des Lilas » (1958), « La Javanaise » (1962), « Comic Strip » (1967), « Requiem pour un con » (1968), « Je t'aime moi non plus » (1969) et « Aux armes et caetera » (1979). Auteur d'albums ambitieux tels Histoire de Melody Nelson (1971) et L'Homme à Tête de Chou (1976), cet orfèvre de la mélodie a usé de son surplus de créativité - et de son pouvoir de séduction - pour des interprètes majoritairement féminines : Michèle Arnaud, Juliette Gréco, France GallPoupée de cire, poupée de son » et « Les Sucettes »), Brigitte BardotHarley Davidson »), Anna Karina, Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, mais aussi Claude François, Serge Reggiani l'ont chanté, sans oublier les albums pour ses compagnes Jane Birkin et Bambou, ainsi que pour sa fille Charlotte Gainsbourg. En trois décennies d'activité, l'homme en jeans et Repetto à la barbe de trois jours a élevé la chanson en art et nourri sa postérité de mots et de musiques intemporels. 

Issu d'une famille d'émigrés juifs Russes installés à Paris en 1921, Lucien Ginsburg est élevé dans la religion des arts, en particulier la musique classique que son père, pianiste de music-hall, joue pendant des heures à la maison. Après la guerre, passée sous le signe de l'exil de la peur de ceux marqués par l'étoile jaune (la « yellow star » comme il l'appellera), il veut devenir peintre mais, par nécessité alimentaire et impulsion paternelle, se retrouve dans les cabarets comme guitariste-pianiste. 

En 1954, c'est le début des saisons d'été Chez Flavio au Touquet et des nuits au Milord l'Arsouille à Paris. Lucien Ginsburg dépose ses premiers titres à la SACEM à partir de 1957, ils le seront sous le nom de Serge Gainsbourg et commenceront à être interprétés par sa patronne Michèle Arnaud. 1958, le patron du Milord, Françis Claude, lui fait ses premiers pas sur scène. Repéré par le label Philips, il entre en studio et commence sa fructueuse association avec Alain Goraguer, déjà arrangeur de Boris Vian. C'est le premier succès avec « Le Poinçonneur des Lilas ». Il entre vraiment dans la profession, part en tournée avec Jacques Brel et, supporté par Boris Vian, rencontre Juliette Gréco. Débute une collaboration qui durera tout au long de cette période « rive gauche » dont le point d'orgue sera « La Javanaise » à l'automne 1962. 

Albums, tournées, se succèdent. Sur scène, son hyper-sensibilité morgue et son physique particulier provoquent souvent des réactions de rejet. En coulisse toutefois, il est déjà un explorateur assidu du continent féminin et en tirera ses meilleurs textes. Mais son style, littéraire, sombre et très appliqué, commence à dater, l'heure n'est plus aux cabarets. Gainsbourg donne dans l'avant-garde et le jazz sur l'album Confidentiel (1963), puis dans les rythmes exotiques sur Gainsbourg Percussions (1964). Le changement est là...mais le succès non. Celui-ci, quasiment prémédité, va venir de sa collaboration avec la chanteuse France Gall et « Poupée de cire, poupée de son » qui remporte le Concours de l'Eurovision en 1965. La projection que Gainsbourg fait de ses textes à double-sens sur l'image enfantine de France Gall crée le décalage, le sommet étant atteint avec « Les Sucettes » en 1966. 

Argent, nouveaux interprètes, nouvelle période, certainement la plus mature, intense et créative. C'est la pop et les comics, les Beatles dominent la planète et à la télé Serge multiplie ses apparitions, notamment dans le Sacha Show de Distel. Avec Michel Colombier, son nouvel arrangeur, Serge Gainsbourg va parfaitement être dans la pulsation de l'époque et chercher le son de la pop anglaise au cœur du Swinging London. On notera entre autres « Comic Strip » (1967) mixé par Georgio Gomelski, la B.O. du film Le Pacha, véritable beat samplé avant l'heure (1968), « Elisa » (1969). En 1968, un événement va bouleverser et transcender sa production : sa brève mais intense histoire d'amour avec Brigitte Bardot, star mondiale à l'époque. C'est la sortie de « Bonnie and Clyde », l'enregistrement de « Je t'aime moi non plus » juste avant leur rupture. (titre dont B.B. bloque la sortie par peur pour sa carrière) et enfin l'hommage baudelaurien et baroque de « Initials B.B. ». 

Suit sur le tournage de Slogan, l'autre rencontre : l'Anglaise Jane Birkin, très jeune mère déjà séparée de son premier mari John Barry, et dont Gainsbourg devient le Pygmalion. La sortie ré-enregistrée avec elle de « Je t'aime moi non plus » va faire à la fois un scandale et un tube mondial. En 1971 sort l'album avant-gardiste Histoire de Melody Nelson, fruit de sa collaboration avec Jean-Claude Vannier. Chef-d’œuvre baroque, symbolique, concentrant la pop la plus aboutie et les orchestrations classiques. Jusqu'à L'Homme à Tête de Chou en 1976, et à l'exception de Vu de l'Extérieur (1973), Gainsbourg explorera cette veine du concept-album, notamment avec règlement de compte provocateur avec ses années de guerre sur Rock Around the Bunker, album encore injustement évité aujourd'hui. Il enchaîne ensuite une série très alimentaire de tubes de l'été, de « L'ami caouette » (1975) à « Sea Sex and Sun » (1978). 

À nouveau en décalage avec l'air du temps (entre temps les punks ont débarqués), il réapparaît sur scène lors d'une collaboration avec le groupe Bijou, puis trouve une nouvelle veine qui va le faire à nouveau, et même plus que jamais auparavant, entrer en résonance avec son époque : le reggae. Il enregistre avec Robbie Shakespeare et Sly Dunbar à Kingston les albums Aux Armes et caetera (1979) puis Mauvaises Nouvelles des Étoiles (1981). Le succès est énorme, doublé de polémiques liées à sa reprise de l’hymne national « La Marseillaise », devenu « Aux armes et caetera ». 

Mais en 1980, Gainsbourg-Birkin c'est fini, et ces albums introduisent un nouveau personnage : Gainsbarre (« Ecce homo »), personnage auto-destructeur et vulgaire. Gainsbourg a trouvé son ultime carapace, sa sensibilité à fleur de peau sera dorénavant cachée sous les provocations médiatiques. Pour ses deux derniers albums, Love on the Beat (1984) et You're Under Arrest (1987), « Gainsbarre » saura encore bien utiliser les pointures funk, rock et rap du moment, mais la redite n'est pas loin. On se souviendra davantage de l'extraordinaire engouement de la jeunesse pour ses concerts, qui, du coup, pouvaient retrouver des sommets d'émotion, tant cet accueil le touchait. 

Serge Gainsbourg meurt le 2 mars 1991 d'un arrêt cardiaque à l'âge de 62 ans, « tué par Gainsbarre pour se venger de l'avoir créé » (Charles Trenet). Les collaborations réussies de son vivant sont innombrables. Les années 1990 verront son influence grandir encore, notamment dans le monde anglo-saxon. Son génie pour l'évocation d'émotions fugaces, sous-tendues par une maîtrise étonnante dans l'utilisation du meilleur des musiques populaires, font de lui un des phares de la chanson française du XXème siècle. 

Jean Lou Lapinte

Début 2010, le film Gainsbourg (Vie héroïque) réalisé par le dessinateur Joann Sfar met l'artiste à l'honneur sur grand écran. L'acteur principal qui a la lourde tâche d'incarner le héros, Eric Elmosnino, est entouré de Laetitia Casta (Brigitte Bardot), Lucy Gordon (Jane Birkin), Anna Mouglalis (Juliette Gréco) et Philippe Katerine (Boris Vian). Le film remporte trois trophées, dont celui du meilleur acteur, lors de la cérémonie des Césars le 25 février 2011. Au même moment, le vingtième anniversaire de la disparition de l'homme à tête de chou (et à la barbe de trois jours) est célébré en grandes pompes avec la découverte de la version originale de « Comme un boomerang » (1975) et la parution d'une troisième Intégrale en 20 CD et 284 titres dont 14 inédits. (Universal Music)














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