CRITIQUES

Le style de Lucien Bodard


On l’appelait le Chinois, il avait une corpulence en harmonie avec l’énormité du pays et, si l’on peut dire, il parlait naturellement le gigantisme de la Chine. Les siècles, les millions de morts massacrés pour une raison ou une autre, ou pour rien, sinon les nécessités absurdes de l’histoire de la Chine, les révoltes à l’infini et les barrages monumentaux, les foules hors de nos proportions et les repas aux mille plats, c’est le quotidien de ses livres. il parvint même à donner une dimension épique à une guerre qui ne fut que minable trafic de piastres et lamentable insuffisance militaire, la guerre d’Indochine, et les deux cent pages sur Saïgon dans L’humiliation vous ont un air de guerre de Troie dans Homère.

La vallée des roses, sur l’impératrice Tseu Hi était sa Madame Bovary.


Lucien Bodard vient de disparaître, ayant juste corrigé les épreuves de son dernier livre, Le chien de Mao. Le chien de Mao, c’est Jiang Qing, qui mord sur ordre de son maître, et qui, dès qu’elle outrepasse l’obéissance aveugle, perd tout. La terrifie Madame Mao, actrice un peu pute placée dans le lit du Grand Timonier par King Sheng, âme damnée de la Révolution chinoise, traître toujours fidèle, en fin de compte, pourvu que son pouvoir de nuire et d’intriguer reste intact.


Doté certainement d’une documentation considérable, et se déplaçant entre ces monstres avec la tranquillité vigilante d’un dompteur, Bodard raconte, à travers un personnage hors du commun, cette histoire hors du commun qui nous stupéfie jusque dans les détails les plus infimes, les plus sordides, les plus absurdes : Jiang Qing, lorsque Chou En-lai moribond réclame un air de la Longue Marche, le lui interdit et le force à écouter un monstrueux poème de Mao vouant aux gémonies les révisionnistes. Tant de méticulosité dans le souci qui tue sidère de la part de gens dont on croyait que les préoccupations étaient davantage planétaires.


En fait non. Tout est, aussi, question de psychologie, de rapports personnels, de haines recuites et d’alliances hasardeuses, de détails microscopiques. Pour lancer une campagne contre l’hérésie droitière, on s’attaque d’abord à un livre, puis à son auteur, puis à tous ceux qu’il a rencontrés, puis à tous ceux qui connaissent quelqu’un qui, dans la maison d’édition, a eu affaire au manuscrit, puis à tous ceux qui, dans la vie quotidienne, ont rencontré ceux-là, et de proche en proche, on arrive sans difficulté à exterminer tout un peuple.


C’est là que se pose la question. Comment Bodard parvient-il à nous faire croire à ces énormités minuscules dans leur naissance, gigantesques dans leur développement, à nous faire admettre qu’une petite actrice de Shangaï puisse devenir Madame Mao, qui accompagne, avec les résultats qu’on sait, la Révolution Culturelle, qui a failli, avec la mort de Mao, prendre le pouvoir dans l’immense Chine ? C’est, autant qu’un problème de matière, d’histoire, un problème, qu’il a résolu, de style. Jiang Qing, c’est comme Tseu Hi, l’Emma Bovary de Bodard. Il est un naturaliste de l’énorme, de l’incroyable, du trop. Un trop qui se trouve juste assez pour ce qu’il a à nous dire.


Comment il fonctionne, ce style ? Avec des mots choisis, précieux, précis, justes : « des linceuls de militaires chancis en forteresse ». Chancis ? blanchis, moisis, comme l’humus sur lequel poussent les champignons de couche. Avec des périodes qui charrient, rythmées par un soin qui a l’art de se faire oublier, mais travaillé au petit point, images et descriptions, gigantismes et détails, où passe, naturellement, une histoire qui, traitée avec l’effet du fantastique, ne nous aurait pas convaincu.


« Durant des semaines, les médecins se sont empressés, injectant dans le corps de Chou En-lai des substances qui apaisent, les sucs de l’opium, les poisons dont les hommes disposent contre les serpents qui dansent dans le corps, cobras, pythons aux anneaux enroulés, aux écailles lisses. Quelquefois, très courtoisement, le Premier ministre se réveille et des phrases montent en lui, un hochet de phrases incohérentes… Pour finir, ouvrir une fois de plus, constater que le pullulement a tout infesté, que le ventre est une boue excrémentielle, et refermer par une dernière décence. Alors encore injecter de la drogue pour faire durer ce corps qui n’a plus d’existence que par la torture, qui n’est plus qu’un saccage. »


On trouve, tout au long du Chien de Mao, des exemples de cette écriture, unique à ma connaissance dans notre littérature, parce qu’elle transforme les systèmes du roman fin de siècle, qui ne s’intéresse qu’à des individus « sans importance » collective », pour les mettre à la taille de l’épopée. Comme si Huysmans ou Lautréamont s’abreuvaient à la source d’où a jailli La Légende des siècles.


Le chien de Mao, Lucien Bodard. Ed. Grasset. (Chroniques du Capricorne)


Rédacteur en chef du Magazine Littéraire, Jean-Jacques Brochier livrait chaque mois, pendant des années, sa fameuse « Chronique du Capricorne ». L'écriture est nette à l'image de la pensée ; les analyses claires et souvent audacieuses. Rien de convenu ni de négligé dans ses chroniques qui redonnent à la critique littéraire son sens le plus profond, le plus noble. Jean-Jacques Brochier est l'auteur de dix-sept ouvrages : romans, essais et pamphlets (dont le tabagique Je fume, et alors ?).





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