ARCHITECTURE, MONUMENTS

Les arènes de Nîmes : focus sur un chef- d’œuvre de l’architecture antique 


Commencez votre journée en découvrant un chef-d’œuvre... de l'Antiquité ! Aujourd'hui, levons le voile sur l'un des monuments les plus célèbres de l'Hexagone : les arènes de Nîmes, qui n'ont certes rien à envier à leur illustre modèle romain, le Colisée. 

Vers la fin du Ier siècle, la ville de Nîmes atteint son apogée et se dote d’un superbe amphithéâtre, édifié sur le modèle du Colisée de Rome et l’un des 20 plus importants parmi les 300 connus dans le monde romain. La prospérité des notables et l’extraordinaire succès des combats de gladiateurs expliquent l’édification de ce gigantesque monument de pierre. Nous ignorons le nom du très riche Nîmois qui a offert l’amphithéâtre sur ses propres deniers mais ce don relève de l’évergésie, bienfaisance des plus riches envers leurs concitoyens, caractéristique des mondes hellénistique et romain. 

Un monument très élaboré 

Élevé en pierres de taille, le monument mesure 133 mètres de long sur 101 mètres de large avec une piste de 68 par 38 mètres. Haute de 21 mètres, sa façade compte deux niveaux de soixante arcades. La bordure extérieure conserve encore la plupart des cent vingt consoles percées d’un trou et destinées à recevoir les mâts supportant le vélum qui mettait le public à l’abri du soleil. À l’époque romaine, l’amphithéâtre de Nîmes peut accueillir 24 000 spectateurs sur 34 rangées de gradins réparties en quatre zones distinctes. Chaque maeniana correspond à une catégorie sociale, les notables étant placés au plus près de la piste. Le public entre et sort par des galeries et des escaliers appelés vomitoires. Ce système, remarquable dans sa conception, permet de remplir et de vider l’édifice en un temps record. Il évite les engorgements et les bousculades dangereuses au sein d’une foule nombreuse, pressée de pouvoir s’asseoir aux meilleures places. Chaque année, lors de fêtes religieuses ou civiques, un notable de la cité se doit d’offrir une ou plusieurs journées de jeux dans l’amphithéâtre. Cet « éditeur » gagne alors une popularité indispensable pour faire une carrière politique. 

Un programme bien réglé 

Les spectacles commencent dès le matin par des chasses. Lorsqu’ils ne s’affrontent pas entre eux, les fauves sont pourchassés par des chasseurs professionnels. Les animaux sauvages présentés à Nîmes proviennent souvent des forêts gauloises en raison du coût très élevé des animaux importés d’Afrique ou d’Asie. Ainsi, les sangliers, les ours et les taureaux sont-ils certainement beaucoup plus nombreux que les lions et les tigres. Les galeries souterraines situées sous la piste permettent de faire apparaître sur la piste des bêtes, des combattants ou des décors. Pour cela, des trappes sont actionnées au moyen de cabestans et de contrepoids. À midi, les trompettes annoncent un autre spectacle, celui des condamnés à mort qui subissent différents types de supplices. Il est probable que ces exécutions se déroulent devant des gradins presque vides, car la plupart des spectateurs préfèrent se restaurer auprès des nombreux marchands ambulants installés qui prennent place autour de l’édifice. 

Une fois les exécutions terminées, le public regagne les gradins pour assister au spectacle le plus attendu, celui des combats de gladiateurs. Précédés de pancartes qui annoncent leur nom et leur palmarès, les combattants se présentent devant la foule. Ces hommes sont des professionnels volontaires et leur prestation coûte une fortune à l’« éditeur ». Leur valeur est alors rappelée au public par les commentaires du crieur public, le praeco. La plupart du temps, les gladiateurs s’affrontent à armes mouchetées mais certains duels sont aussi à armes réelles. Dans ce cas, la mort du vaincu peut être mise en jeu. Ces combats (munera) sont très appréciés du public car les gladiateurs qui regardent la mort en face sont des stars surentraînées. Chacun possède une panoplie très précise et bien établie. Leurs équipements et leurs façons de combattre sont alors très éloignés des affrontements acrobatiques et sanglants popularisés par les péplums. Deux arbitres accompagnent chaque duel. Leur rôle est de pouvoir témoigner d’un engagement total des protagonistes. Le seul but du gladiateur étant de contraindre l’adversaire à reconnaître sa défaite, tous les coups sont permis. Dans la majorité des cas, l’un des deux combattants s’effondre au bout de quelques minutes d’une lutte extrêmement intense et très technique. 

La grâce du vaincu 

Blessé ou simplement épuisé par la violence de l’engagement, le vaincu tend sa main droite vers l’« éditeur ». Il signifie ainsi qu’il reconnaît sa défaite et qu’il met son sort entre les mains du magistrat qui offre les jeux. Ce dernier se tourne alors vers la foule qui tente de l’influencer. Au début du IIe siècle ap. J.-C., le vaincu est probablement gracié dans quatre-vingts pour cent des cas. Pour demander la grâce d’un vaincu valeureux, la foule ne lève pas le pouce. Comment pourrait-on compter les 24 000 pouces levés ou baissés dans l’amphithéâtre de Nîmes ? Comme aujourd’hui, lorsque le public des corridas demande une récompense pour le torero, les Romains agitent une serviette blanche (mappa). Si « l’éditeur » est d’accord, le vaincu est renvoyé (missio). Lorsque la mort est demandée, l’ordonnateur des jeux ouvre sa main en direction du gladiateur agenouillé. Face au vaincu qui reste digne, le vainqueur plante alors une dague dans la gorge du condamné d’un geste précis. Il est ensuite récompensé pour son talent et l’« éditeur » acclamé pour sa générosité. 

Une vocation retrouvée 

Dès le IIIe siècle, le déclin de la ville et la crise de l’Empire mettent un terme à l’utilisation de l’amphithéâtre de Nîmes. Au Ve siècle, les arcades sont bouchées et des maisons construites sur la piste et les gradins. Le monument se transforme alors en quartier fortifié. Cette utilisation évite qu’il ne soit démonté pour que soient récupérées les pierres de taille. C’est seulement sous Napoléon Ier que les maisons sont détruites pour rendre aux Arènes leur configuration d’origine. Depuis lors, cet amphithéâtre qui compte parmi les mieux conservés au monde a retrouvé sa vocation première de lieu de spectacles. 

Éric Teyssier



Entrée d'un autre monde 

L’œuvre de Dalí a quelque chose du rêve : des horloges dégoulinantes, des girafes en feu, d’étranges objets suspendus dans les airs...

Face à une toile de Dalí, on est parfois saisi d’un surprenant sentiment de familiarité, comme si notre subconscient s’était déjà promené dans ce monde unique et onirique.

Et si on vous disait que vous pouviez littéralement entrer dans l’une de ses œuvres ?

Parce que cette étrange structure ostentatoire, située à Figueres, en Espagne, la ville de naissance du peintre, en est bien une.

Entièrement conçu par l’artiste, le théâtre-musée de Dalí est construit sur les ruines de l’ancien théâtre municipal de la ville, où le jeune Dalí de 14 ans avait exposé ses premières toiles. 

« Les gens qui viennent le visiter en repartiront avec la sensation d’avoir fait un rêve théâtral », disait Dalí.

Et en effet : le théâtre-musée est une exploration labyrinthique guidée, à travers les évolutions artistiques du peintre et son unique vision du monde. 

On y trouve plus de 1 500 œuvres originales, réalisées à différentes étapes de sa carrière, ainsi que des œuvres d’autres artistes qui l’avaient inspiré. 


Notre-Dame : le chantier tiendra-t-il le délai de 2024 ? 

Par Sarah Hugounenq
QDA - 14 avril 2021 

Deux ans jour pour jour après la tragédie, le chantier de reconstruction de Notre-Dame de Paris maintient le cap malgré l’épidémie, le scandale de la pollution au plomb et la complexité des interventions sur un monument en péril. À l’heure où les retards sont monnaie courante, l’achèvement des travaux pour l'année des Jeux olympiques est-il tenable ? 

Cinq ans. Tel était le délai donné par le président de la République, Emmanuel Macron, les Jeux olympiques en ligne de mire, pour reconstruire la cathédrale ravagée le 15 avril 2019 par un incendie. Deux ans se sont écoulés, soit presque la moitié du délai imparti. Où en est le chantier et a-t-il les moyens de tenir ses promesses ? La question déchire. Le 10 février, Emmanuel Grégoire, premier adjoint de la mairie de Paris, affirmait devant l’Assemblée nationale que le chantier ne serait jamais livré avant 2025. Un mois plus tard, Philippe Villeneuve, architecte en chef de l’édifice, lui répondait en imposant sa confiance en un planning intangible, mais au prix de certaines opérations menées 24 heures sur 24. 

Numérisation 3D et un millier de chênes 

Le chantier n’a effectivement pas chômé au cours de 24 mois pour le moins éprouvants. La pandémie interrompait les travaux au printemps 2020, le scandale de la pollution au plomb suspendait le chantier à l’été le temps des vérifications nécessaires tandis que la vulnérabilité de l’édifice obligeait la maîtrise d’œuvre à faire œuvre de patience et longueur de temps pour la dépose de l’échafaudage présent le jour de l’embrasement. « Je suis heureux car les travaux de sécurisation se sont bien déroulés, tandis que je me satisfais du lancement prochain des travaux de restauration », se réjouit l’architecte. Après la dépose de l’échafaudage, du grand orgue et ses 8 000 tuyaux, et de l’évacuation des gravois sur les voûtes, la sécurisation de l’édifice ayant nécessité 165 millions d’euros est en passe de s’achever. Ne reste que la pose d’étais provisoires pour soutenir les voûtes par l’intérieur d’ici l’été. En parallèle, un mécénat de compétence a été noué avec Autodesk pour mettre à disposition de la maîtrise d’œuvre la numérisation 3D de la cathédrale. Par ailleurs, 1 000 chênes ont été coupés grâce à la générosité de plusieurs collectivités ou institutions détentrices de forêts comme Chambord, l’abbaye de Chaalis ou Chantilly et le mécénat pour plusieurs millions d’euros de l’interprofessionnelle France Bois Forêt pour les acheminer à Paris en vue du chantier de reconstitution de la charpente. Car c’est désormais une chose acquise : après les polémiques sur la physionomie de la future cathédrale, celle-ci sera reconstruite à l’identique. La commission nationale du patrimoine et de l’architecture a rendu un avis favorable le 25 mars à un dessin proche de celui de la charpente disparue. Les travaux de restauration en tant que tels débuteront cet hiver. 

Et le chantier des abords ? 

Dans ce déroulé mené d’une main de maître, pourquoi donc envisager un retard ? Il est vrai que la phase de sécurisation a été plus longue que prévu étant donnée la grande complexité d’une opération qui pouvait voir s’écrouler l’édifice à la moindre erreur. D’autre part, la poursuite de l’enquête de police dont les résultats ne sont pas attendus avant plusieurs mois freine les travaux, interdisant l’accès jusqu’à ce début d’année à l’angle sud-est de la cathédrale soupçonné d’être le lieu de départ du feu. La chute de pierres sur les bords des voûtes écroulées à la croisée du transept a également demandé la plus grande vigilance. Hormis ces aléas habituels sur un chantier, la Ville voit son projet de requalification des abords de la cathédrale (qui ne peut démarrer opérationnellement qu’une fois la restauration de la cathédrale achevée) écoper de 6 mois de retard à cause de la pandémie. Voté en Conseil de Paris ce jour, le projet mérite attention. Financé grâce aux 50 millions d’euros promis à la cathédrale par Anne Hidalgo au lendemain de l’incendie et finalement utilisé en investissement pour un espace dont la Ville a la charge et la responsabilité, le réaménagement des abords doit permettre, en végétalisant l’espace et en transformant le parking souterrain du parvis en espace d’accueil, de rééquilibrer les usages de l’île de la Cité jusque-là majoritairement réservée au tourisme. Après avoir rétropédalé sur la promesse d’un « carrousel du Louvre » version Notre-Dame en expliquant qu’il n’y aurait finalement pas de destination commerciale, Emmanuel Grégoire prévoit l’implantation d’une billetterie pour un site qui devrait rester gratuit. Plus que du chantier de restauration, les surprises promettent donc de venir du chantier des abords. 

notredamedeparis.fr 

https://www.lequotidiendelart.com/articles/19551-notre-dame-le-chantier-tiendra-t-il-le-délai-de-2024.html


À Paris, l’hôtel de la Marine attend ses visiteurs 

PAR LORRAINE LEBRUN · LE JOURNAL DES ARTS - LE 7 AVRIL 2021 -  

 

Sur la place de la Concorde, le nouveau fleuron du Centre des monuments nationaux se tient prêt à ouvrir dès que les conditions sanitaires le permettront. 

Cela fait quatre ans que la place de la Concorde est privée de la façade de l’hôtel de la Marine, cachée derrière des bâches et des échafaudages. Depuis 2017, le bâtiment fait l’objet d’une importante campagne de restauration et de réaménagement en vue de son ouverture au public. Une première pour ce lieu, conçu par l’architecte de Louis XV, Ange-Jacques Gabriel entre 1755 et 1774, pour être le Garde-meuble royal avant d’accueillir l’état-major de la Marine qui quitte les lieux en 2015. « Nous serons prêts courant avril », promet l’administrateur du site, Jocelyn Bouraly. Ces dernières semaines, de nombreux ouvriers et d’artisans s’activent pour la dernière ligne droite de ce chantier d’envergure, retardé par la crise sanitaire. Mais il faut encore attendre la réouverture des lieux culturels. 

Par sa situation géographique et son ampleur, l’hôtel de la Marine aspire à devenir un nouveau « lieu de vie », selon les mots de Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN) en charge du site. La cour d’honneur, avec son tapis lumineux conçu par l’agence Moatti-Rivière, sera accessible à tous jusqu’à 1heure du matin. Elle accueillera une librairie-boutique, un restaurant dont la carte sera assurée par Jean-François Piège, ainsi qu’un café, qui ouvriront dès juin si les conditions le permettent. 

Retrouver l’atmosphère de l’époque 

À partir de la cour de l’Intendant, sous l’impressionnante verrière dessinée par Hugh Dutton, deux parcours seront proposés aux visiteurs (1h30 pour le long et un plus réduit se concentrant sur les salons d’apparat et la loggia donnant sur la place de la Concorde). 6 000 mètres carrés sur les 12 000 que comptent le monument sont ainsi prêts à être arpentés. 

À l’intérieur, le CMN fait le pari d’une visite immersive, sans cartels rappelant un musée classique. « L’objectif n’est pas de faire des “period room”, mais de recréer une atmosphère véritable, comme si les occupants venaient de quitter la pièce », précise Philippe Bélaval. 

Le parti pris de restauration minimale, laissera aussi voir la patine du temps. Les couches d’enduits ont été retirées pour retrouver les matériaux anciens et les peintures de l’époque des intendants du Garde-meuble, Pierre-Élisabeth de Fontanieu et Thierry de Ville d’Avray. Dans le cabinet doré, derrière l’inox de l’ancienne cuisine des marins, « nous avons pu retrouver 70 % des boiseries d’origine », s’enthousiasme Jocelyn Bouraly. 

Un minutieux épluchage des inventaires a orienté le remeublement. De nombreuses institutions ont été sollicitées et le prêt d’un buffet de Jean-Henri Riesener par le palais de l’Élysée a su convaincre le Louvre, Versailles et d’autres de faire de même. Certains meubles retrouvent ainsi les lieux pour lesquels ils ont été conçus. Avec malgré tout quelques regrets, comme l’ensemble de Claude Sené pour la chambre de Thierry de Ville d’Avray que le Museum of Fine Arts de Boston a refusé de prêter. « Il n’y a rien eu à faire », soupire Philippe Bélaval. 

Pour assurer la médiation, outre une application et des dispositifs numériques, de grands « miroirs dansants » rotatifs diffuseront de courts films permettant de retrouver l’ambiance des bals du XIXe siècle. Chaque visiteur se verra également remettre un casque en son binaural, appelé « Confident », réalisé en partenariat avec Radio France, pour offrir également une immersion sonore.
Une dernière offre de visite, la galerie Al-Thani ouvrira à l’automne. La prestigieuse collection doit investir les 400 mètres carrés qui constituent son seul lieu de présentation permanente, où les œuvres seront montrées en rotation. Les Qataris ont signé une convention d’occupation de 20 ans, pour le prix de 20 millions d’euros. Mais le CMN, qui conserve les recettes de la billetterie et des produits dérivés, espère bien que cette collection lui en rapportera le double. 

Financé par la location d’espaces 

Pour le CMN, les enjeux sont immenses : le chantier a coûté 132 millions d’euros, dont un emprunt de 80 millions sur 25 ans. Les subventions publiques se limitent à 10 millions d’euros, apportés par le ministère de la Défense au titre de la remise en l’état du bâtiment. C’est surtout la location à la société Morning des 6 000 mètres carrés restants, pour des bureaux de coworking, qui permet au site de rembourser l’intégralité de son emprunt. « C’est un projet qui a financé sa restauration », se félicite Philippe Bélaval. Pour ce dernier, il s’agit de prouver la « capacité du CMN à monter un projet intégré » avec à terme un impact positif attendu sur les finances globales ; « l’illustration que le patrimoine peut gagner sa vie », conclut-il. Une nouvelle locomotive qui s’avèrerait salutaire dans le système de péréquation du réseau du CMN, alors que certains de ses monuments phares, comme le Mont Saint-Michel, entament (sans être fermé au public) d’importants travaux. 

Le site espère recevoir jusqu’à 600 000 visiteurs par an, venus du monde entier – il faudra donc attendre avant de mesurer tout son potentiel touristique. « Mais le propre des monuments, c’est qu’ils attendent », sourit Philippe Bélaval. 




Le Loto du patrimoine 2021 annonce ses 18 élus 

Par Rafael Pic
QDA - 05 avril 2021 

Le ministère de la Culture, la mission Stéphane Bern et la Fondation du patrimoine ont présenté hier les sites en péril qui allaient bénéficier des largesses du Loto du patrimoine. 

C’est une mécanique désormais bien huilée, à peine perturbée l'an dernier par l'irruption de la pandémie. Pour la quatrième année (et 4 autres éditions sont d'ores et déjà annoncées puisque la convention
de partenariat entre le ministère de la Culture, la Française des Jeux – aujourd'hui FDJ – et la Fondation du patrimoine vient d'être reconduite le 1er février), la Mission menée par Stéphane Bern vient d'arrêter son choix. Chargée de recenser le patrimoine en danger sur le territoire français, elle a reçu 670 signalements, dont une bonne partie est remontée par le site internet où l'on peut déposer une demande en précisant le type de bien (château, église, patrimoine agricole, patrimoine lié à l'eau, etc.), son usage (cultuel, habitation, administratif, etc.), son état de péril, avec photos et devis. Le choix du jury sous la présidence de Stéphane Bern (avec la ministre de la Culture, le président de la Fondation du patrimoine, la PDG de FDJ) a été cornélien mais il a bien fallu se plier aux règles : un seul site pour chacune des 12 régions métropolitaines et pour la Corse, un peu plus de latitude pour collectivités d'outre-mer (la Guadeloupe a deux élus cette année, la cathédrale Saint- Pierre-et-Saint-Paul à Pointe-à-Pitre et le moulin de la sucrerie Roussel-Trianon à Marie-Galante), pour arriver au total de 18 « lauréats » qui auront le privilège de figurer sur les billets FDJ. 

L'écurie qui vit le Mariage de Figaro... 

On retrouve l'assortiment qui a fait l'intérêt des précédentes éditions et qui bénéficie grâce à Stéphane Bern d'une médiatisation efficace : quelques sites assez considérables (église Sainte-Marie de Souillac) ou déjà connus du grand public (Maison de Tante Léonie-musée Marcel Proust à Illiers- Combray ou maison de Louis Pasteur à Arbois) et d'autres totalement inconnus, comme sortis de la botte d'un explorateur. S'y côtoient une belle ferme d'alpage qui protégeait ses meules de beaufort derrière une apparence de palais turinois (à Villarivon), un site potier à Gradignan, une villa moderniste à Fort-de-France ou l'une des pièces maîtresses du Mur de l'Atlantique pendant la Seconde Guerre mondiale, le poste directeur de tir à Saint- Malo, héritier direct des fortifications de Vauban. Chacun de ces sites raconte une histoire. Prenez les écuries de Richelieu à Gennevilliers : en 2021, elles ont bien pâle allure avec leur étais, leur toiture en tôle et leurs herbes folles. C'est pourtant le dernier vestige du château du duc de Richelieu où la Pompadour avait ses habitudes et où l'on donna la première du Mariage de Figaro... Prenez cette maison de maître de forges à Rupt en Haute-Marne, à deux doigts de s'effondrer. C'est pourtant le souvenir d'une saga oubliée, la fonte d'art dans la Haute- Marne, qui fit la richesse au XIXe siècle de quelques dynasties entreprenantes (en l'occurrence la famille Ferry-Capitain). Il ne faudrait que 455 000 euros – le prix d'un petit 3 pièces à Paris pour lui rendre sa splendeur, ainsi qu'au jardin romantique qui l'enserre. 

Docteur Auzoux et princesse de Monaco 

Au Vieux-Château du Neubourg, dans l'Eure, la situation est moins désespérée mais il y a tant à faire et la commune, qui compte à peine plus de 4000 habitants, n'a pas les poches suffisamment pleines, après l'avoir racheté en 2014 : il faut dégager les ajouts du XIXe siècle qui déstabilisent l'ensemble (dont les origines ont 800 ans de plus !), renforcer un pignon, reprendre les piles des caves mais aussi les charpentes et les couvertures. Sans compter que la Maison-Neuve accolée, élégant logis à pans de bois de la Renaissance (racheté en 2017), a également besoin de soins. Une fois requinquée, elle pourrait accueillir l'étonnante collection anatomique du docteur Auzoux. « Celui-ci était le fondateur d'une entreprise de fabrication d'écorchés en papier mâché à destination des étudiants en médecine, explique Olivier Gronier, délégué régional de la Fondation du patrimoine. Conçus comme des puzzles d'une précision et d'une fidélité remarquables, ils seront vendus dans le monde entier. » Au milieu du XXe siècle, la plasturgie aura raison de cette saga... Plus à l'ouest, dans la Sarthe, dans une commune au nom improbable (Cherré-Au, car fusion récente de Cherré et Cherreau), le château du Haut-Buisson a tout du manoir endormi. Qui se souvient que l'épouse lassée d'Albert Ier de Monaco, la belle Américaine Alice Heine, née à la Nouvelle-Orléans, filleule de Napoléon III, en fit son petit Versailles de la Belle Époque ? Ici ont passé des têtes couronnées, des chefs militaires bien sanglés et des aventuriers romanesques comme Pierre Loti. Donné à la Sorbonne pour son département de biologie végétale, le domaine n'en finit pas de regretter son âge d'or... « Notre projet, en fonction des financements, serait de faire un musée autour de l'histoire du lieu et des anciens propriétaires, en lien avec la famille Grimaldi, après avoir réhabilité le site, explique le maire, Jannick Niel. Nous avons en mairie des cartes postales et divers documents qui retracent la décoration et l'ameublement à l'époque. » L'ensemble a été racheté par la commune pour 1,6 million d'euros en 2009 mais l'état actuel prouve que ce n'est qu'un premier investissement... 

127 millions en 4 ans 

Les dotations pour les 18 sites seront annoncées lors des Journées du patrimoine (l'an dernier, un total de 6,1 millions d'euros), tandis que la centaine de projets de maillage, au niveau départemental, qui bénéficieront d'une manne globale supérieure (15,2 millions d'euros l'an dernier), seront connus au début septembre. La Mission Patrimoine (autre nom de la Mission Bern) en profite pour faire un point d'étape. En 4 ans, elle annonce que les sommes allouées ont représenté 127 millions d'euros : 70 millions de recettes provenant du Loto du patrimoine, 43 millions d'euros de crédits « dégelés » par le ministère de la Culture (pour les projets au titre des monuments historiques), 7,4 millions d'euros de dons, 8,1 millions d'euros de mécénat d'entreprise (notamment de la Fondation FDJ et AXA France) et de ressources propres de la Fondation du patrimoine (laquelle est le gestionnaire de l'ensemble du programme). Avec une fidélité à la dimension locale plutôt qu'au projet pharaonique : près de 4000 sites ont été identifiés, 527 ont été aidés, dont la moitié peuvent désormais être considérés comme sauvés (78 chantiers terminés, 182 en cours). 

La liste des 18 projets sur : missionbern.fr 













Un monastère du IVe siècle refait surface 

Par Léa Amoros
QDA - 16 mars 2021  

Dans l'oasis d'al-Bahariya, située dans le désert occidental de l'Égypte, une mission archéologique franco-norvégienne a découvert des vestiges d'un monastère datant du IVe au VIe siècle.
« Nous touchons du doigt le monachisme primitif », se félicite Victor Ghica, spécialiste du christianisme des premiers siècles, aux commandes de la campagne de fouilles, cofinancée par l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO) et l'université MF Vitenskapelig Høyskole en Norvège. La mission fait partie des projets subventionnés par le Conseil européen de la recherche. Si le travail sur site a débuté en 2009, il a été mis en pause pendant 4 ans, suite à la révolution de 2011. Ce n'est qu'en 2013 et plus récemment, en 2020, que l'équipe de 15 chercheurs obtient un nouveau permis de fouille. Ces dernières saisons ont porté leurs fruits, exhumant « le monastère le plus ancien connu et daté avec certitude grâce à des techniques dites absolues à l'instar du carbone 14 ». Le site, qui compte un ensemble de six complexes de bâtiments comportant trois églises, a révélé, lors de la dernière campagne, deux nouveaux ermitages dont l'un, immense, est composé de 19 pièces. « L'état de conservation du site est inouï. Nous avons les murs jusqu'au toit, les plats de cuisson sont encore sur les fours », témoigne Victor Ghica. Ces excavations sont des indications majeures sur le mode de vie des premiers moines, le point culminant de cette fouille étant la surprenante découverte de textes théologiques sur les murs des chambres et de l'église du moine Évagre le Pontique et du théologien Éphrem le Syrien, témoignant d'une grande érudition. 

https://www.lequotidiendelart.com/articles/19370-un-monastère-du-ive-siècle-refait-surface.html


Bamiyan, 20 ans sans les Bouddhas 

Par Rafael Pic
QDA - 15 mars 2021  

Le 11 mars 2001, les talibans dynamitaient deux immenses statues d'une falaise afghane, perpétrant l'un des plus spectaculaires actes de vandalisme culturel. Tandis que le Louvre Lens restitue le lieu avec une installation de Pascal Convert, l'anniversaire remet en évidence la fragilité du patrimoine en zone de guerre. 

C’est un paradoxe : en faisant sauter les deux statues de 55 et 38 mètres, les talibans les ont révélées au monde. Qui connaissait vraiment l'existence de ces deux colosses de grès ? En mars 2001, la révélation de ces trésors en même temps qu'ils tombaient en poussière a provoqué un effet de sidération. Ce qui était l'objectif premier des talibans, véritables experts en communication internationale... 

L'émotion provoquée par cette destruction est encore palpable 20 ans plus tard et pouvait se mesurer à l'aréopage réuni au Louvre Lens vendredi dernier. À l'entrée de la Galerie du temps, pour inaugurer le grand panorama photographique de Pascal Convert, la directrice, Marie Lavandier, recevait Audrey Azoulay, directrice générale de l'UNESCO, Véronique Roger- Lacan, ambassadrice de France auprès de l'institution, Jean-Luc Martinez, président- directeur du Louvre, Mohammed Azizi, ambassadeur d'Afghanistan en France, Béatrice Salmon, directrice du CNAP, Valéry Freland, directeur exécutif d'Aliph – ONG qui intervient dans les zones de guerre –, Yves Ubelmann, fondateur de la société Iconem – spécialiste en numérisation de patrimoine en danger –, et d'autres éminences comme Philippe Marquis, patron de la DAFA (Délégation archéologique française en Afghanistan).

Tirages palladium et pneus brûlés 

Il s'agissait d'abord de revoir la topographie étonnante du site : une falaise démesurée dans un matériau fragile, plus proche de la terre que de la roche, avec ses deux grandes niches vides et une multitude d'autres alvéoles, qui ont servi au cours des siècles de sanctuaires ou d'habitats troglodytes. Fruit de 12 000 photographies prises en une campagne de 5 jours par Pascal Convert et Iconem en 2016, avec drones et appareils photos robotisés, ce panorama de 16,50 mètres de long, en 15 morceaux, a été figé dans un tirage platine palladium à peu près indestructible. « C'est une véritable empreinte, qui ne subira aucune variation en un siècle », a avancé l'artiste, connu pour ses livres de verre, mais aussi pour sa biographie de Raymond Aubrac.

Proche de Georges Didi-Huberman, il a souligné l'importance de l'objectivité, « du regard critique à distance, calme », face à la surréaction que les talibans se faisaient un plaisir de provoquer dans le public occidental. Une autre installation, plus petite, est tout aussi saisissante : c'est la restitution d'une grotte autrefois couverte de fresques polychromes. Elle montre combien l'iconoclasme des talibans a été efficace, même avec les moyens du bord. Après avoir brûlé des pneus pour provoquer une fumée noire pleine de résidus de pétrole qui a recouvert les couleurs, ils ont taloché la voûte de leurs semelles de caoutchouc. Si l'on ne savait les trésors définitivement perdus sous l'entreprise de destruction, on aurait pu la prendre pour une surprenante œuvre d’art contemporain. 

Reconstruction ou pas ? 

Marie Lavandier s'est félicitée de deux « premières » avec l'accrochage du panoramique de la falaise de Bamiyan : c'est à la fois la première œuvre d'art contemporain et la première photographie intégrant la collection du Louvre Lens (il s'agit d'un dépôt du CNAP). Jean-Luc Martinez, aux prises à la maison-mère avec une autre œuvre contemporaine qui défraie la chronique et au cœur de polémiques qui enflent sur sa reconduction, a plutôt endossé ses habits de défenseur du patrimoine : auteur en 2015 du Rapport sur la protection du patrimoine en situation de conflit armé, demandé par François Hollande et assorti de 50 mesures, il a rappelé que les réserves de Liévin, à quelques centaines de mètres, peuvent jouer le rôle de sanctuaire pour les œuvres menacées par les guerres. Aucun objet de ce type ne les a encore intégrées, mais rien ne s'y oppose (encore faut-il que les États souverains le décident lorsqu'ils vivent un conflit, ce qui est rarement leur préoccupation première). Ce coup de projecteur sur Bamiyan a permis de rappeler, comme l'a fait Audrey Azoulay, quelques évidences, notamment le goût des destructeurs pour effacer les traces d'une « histoire plurielle » et de « civilisations qui se sont mélangées ». Ce qui était le cas à Bamiyan : dans une région depuis longtemps musulmane (en l'occurrence chiite), les deux Bouddhas étaient devenus des héros familiers, transmués en prince et princesse. Certains habitants, qui ont refusé d'acheminer les explosifs sur le site, ont d'ailleurs été exécutés par les talibans. « Il y a toujours débat sur ce que peut être l'avenir du site, a précisé Audrey Azoulay. Nous allons ouvrir un centre culturel face à la falaise dans quelques mois. » Et une éventuelle reconstruction ? Le projet, soulevé dès le lendemain de la destruction, semble favorisé par les habitants, mais se heurte évidemment à la question de la représentation humaine – qui plus est d'une autre religion – en terre d'Islam. La technique par anastylose (à partir d'une partie des matériaux récupérés) bute sur la fragilité de la falaise, aggravée par le réchauffement climatique, et sur le désaccord concernant le pourcentage de fragments réutilisables – estimé selon les organisations entre 10 et 40 %. Inscrites sur la liste du patrimoine mondial en 2003, les deux niches ont fait l'objet d'une longue campagne de consolidation. La question de la reconstruction, physique (en marbre ou matériaux modernes) ou virtuelle (projections), abordée dans plusieurs conférences et dans un ouvrage publié en 2020 (The Future of the Bamiyan Buddha Statues), ne semble pas près d'être résolue... 

Un patrimoine à défendre... et à mémoriser 

L'un des effets positifs du drame de Bamiyan – puis des guerres en Irak, Syrie ou Yémen – a été de pousser à la création de nouveaux instruments. L'ONG ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit, voir notamment QDA du 4 novembre 2020), fondée en 2017, en est un. « Nous avons une centaine de projets dans 22 pays, explique Valéry Freland, son directeur exécutif, qui doit effectuer cette semaine une mission à Kaboul et sur le reste du territoire. Derrière l'Irak – 30 projets pour 8 millions de dollars –, l'Afghanistan est actuellement le deuxième pays le plus concerné, avec 12 projets représentant près de 7 millions de dollars. » Les sommes ne sont pas démesurées, mais jouent un effet d'accélérateur par la collaboration avec d'autres entités internationales (comme la Fondation Aga Khan pour la reconstruction de la citadelle de Bala Hissar) ou avec des opérateurs locaux (pour la consolidation du minaret de Jam ou du stupa de Shewaki). Les nouveaux outils technologiques sont des alliés importants dans la bataille pour la mémoire. Architecte en poste en Afghanistan à la DAFA, Yves Ubelmann était frappé « par la vitesse avec laquelle les sites disparaissaient », ce qui l'a poussé à développer de nouveaux procédés de relevés numériques. « L'objectif est la conservation de la connaissance de ces sites par l'image, en appliquant la photogrammétrie à l'archéologie. » C'est devenu l'objet de la société Iconem, fondée en 2013 et qui compte aujourd'hui 16 collaborateurs. « La prise d'images est très complexe, mais leur traitement aussi, qui repose sur des algorithmes élaborés par nos ingénieurs. » Iconem a notamment redonné vie à Alep et à d'autres sites syriens (expositions à l'Institut du monde arabe en 2018 et à la Fondation Boghossian à Bruxelles jusqu'au 18 avril). C'est actuellement le seul opérateur de ce calibre à intervenir dans les zones de guerre. Pendant deux semaines, entre le cessez-le- feu et le transfert des territoires à l'Azerbaïdjan, Yves Ubelmann et son équipe ont pris les relevés de cinquante églises du Haut-Karabakh. Le Mali et le Yémen font partie de leurs prochaines priorités. Une infernale course contre la montre…

The Future of the Bamiyan Buddha Statues (Unesco/Springer)
L'ouvrage étudie notamment dans sa Partie VI les différents projets de reconstruction ou restitution. 


Le Centre des monuments nationaux veut transformer la crise en opportunité

PAR LORRAINE LEBRUN · LE JOURNAL DES ARTS LE 26 FÉVRIER 2021 - 


Investir aujourd’hui pour mieux rouvrir demain : porté par le plan de relance, le CMN fait du « rebond » son maître mot, avec la reprise, voire l’achèvement, des grands chantiers prévus initialement en 2020. Sa situation financière reste cependant incertaine, faute de ressources propres depuis plusieurs mois. 

France. 2020 aurait dû être une année phare pour le Centre des monuments nationaux (CMN), avec l’aboutissement de projets d’envergure. C’était sans compter sur la crise sanitaire qui est venue couper court aux ambitions de l’opérateur national, mettant ses chantiers à l’arrêt et l’obligeant à reporter des événements très attendus. 

La fermeture des monuments nationaux une grande partie de l’année ainsi que l’absence de touristes étrangers ont inévitablement affecté la fréquentation, qui s’est établie à 3,5 millions de visiteurs – bien loin des chiffres des années précédentes, avoisinant les 10 millions de visiteurs. Une baisse de fréquentation qui a une répercussion directe sur les finances du CMN, dont les ressources propres (billetterie, mécénat, locations d’espaces...) ont chuté, de même que son taux d’autofinancement, passé de 85 % en 2019 à 41 % en 2020. « Aujourd’hui, le CMN ne fonctionne normalement que grâce à une subvention exceptionnelle d’équilibre de 50 millions d’euros accordée dans le cadre du plan de relance », a expliqué le 9 février le président du CMN, Philippe Belaval

À court terme, le CMN entend bien ne pas passer à côté de 2021, misant sur sa capacité à « rebondir » en tirant parti des grands projets de 2020 reportés. Au premier rang desquels l’ouverture de l’hôtel de la Marine, qui interviendra en avril si les conditions le permettent. Un nouveau site qui ambitionne, hors crise sanitaire, de recevoir 600 000 à 700 000 visiteurs par an, dont de nombreux touristes étrangers. De même, l’empaquetage de l’Arc de triomphe par Christo, initialement prévu à l’automne 2020, devrait avoir lieu en septembre. Un projet au rayonnement international dont on estimait avant la pandémie qu’il pouvait attirer jusqu’à 5 millions de visiteurs sur deux semaines ; Philippe Belaval continue de défendre sa pertinence malgré un contexte où le public étranger risque de manquer à l’appel. 

Public de proximité 

Réfutant l’idée que ce type d’événement appartient à l’« ancien monde », son président explique que le CMN va devoir instaurer une nouvelle relation avec le public de proximité, « dont la question de la fidélisation se pose de manière aiguë. Ces manifestations sont autant de raisons de revoir des monuments que l’on a déjà vus et d’approfondir sa connaissance de ce que l’on croit déjà connaître ». Le CMN a toutefois réservé une partie de son budget à l’organisation d’événements de moindre envergure, en circuit court, pour célébrer la réouverture des monuments et montrer « qu’ils peuvent contribuer à la vie culturelle des territoires ». 

Le Centre est largement aidé par le plan de relance, bénéficiant de 140 millions d’euros sur les 614 millions à avoir été fléchés sur le patrimoine. De cette somme, le CMN compte bien faire bon usage. Fin février, « 60 % de ces crédits auront déjà été engagés », précise Philippe Belaval. Plus des deux tiers sont dévolus au chantier du château de Villers-Cotterêts (Aisne), future « Cité internationale de la langue française ». Cette enveloppe de 100 millions d’euros supplémentaires doit permettre à ce grand projet présidentiel d’ouvrir comme prévu en avril 2022, avant la fin de la présente mandature. 

14 chantiers de restauration 

Les 40 millions restants sont répartis entre 14 chantiers s’échelonnant jusqu’en 2023, à l’exemple de la restauration des façades et toitures de la Merveille du Mont-Saint- Michel et du château de Pierrefonds (Oise), des façades du palais du Tau à Reims, des remparts de Carcassonne, mais aussi de la création d’un ponton au château d’If de Marseille. Le plan de relance a permis de donner un coup d’accélérateur au programme d’investissement et de boucler des budgets de restauration dont les dossiers étaient déjà prêts. Un apport financier appréciable pour le CMN, qui lui permet d’engager d’autres projets d’envergure comme la restauration de la Sainte-Chapelle à Paris, préfigurant la création d’un parcours de visite commun avec la Conciergerie qui doit voir le jour avant la fin de la décennie. 

Néanmoins, le plan de relance « ne règle pas la question de 2021 », concède Philippe Belaval. Le CMN a construit son budget de l’année en tablant sur une fréquentation de 5 millions de visiteurs, un chiffre qui ne lui permettra pas de retrouver un niveau de ressources propres suffisant. Et si les monuments nationaux se tiennent prêts à rouvrir dès que la situation le permet, aucune date n’est pour le moment annoncée. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°561 du 19 février 2021, avec le titre suivant : Le Centre des monuments nationaux veut transformer la crise en opportunité 

https://www.lejournaldesarts.fr/patrimoine/le-centre-des-monuments-nationaux-veut-transformer-la-crise-en-opportunite-153227

TOUR EIFFEL


La tour Eiffel est une tour de fer puddlé de 324 mètres de hauteur (avec antennes) située à Paris, à l’extrémité nord-ouest du parc du Champ-de-Mars en bordure de la Seine dans le 7e arrondissement. Son adresse officielle est 5, avenue Anatole-France.


Construite en deux ans par Gustave Eiffel et ses collaborateurs pour l’Exposition universelle de Paris de 1889, et initialement nommée « tour de 300 mètres », elle est devenue le symbole de la capitale française et un site touristique de premier plan : il s’agit du troisième site culturel français payant le plus visité en 2015, avec 5,9 millions de visiteurs en 2016. Depuis son ouverture au public, elle a accueilli plus de 300 millions de visiteurs.

D’une hauteur de 312 mètres à l’origine, la tour Eiffel est restée le monument le plus élevé du monde pendant quarante ans. Le second niveau du troisième étage, appelé parfois quatrième étage, situé à 279,11 mètres, est la plus haute plateforme d'observation accessible au public de l'Union européenne et la deuxième plus haute d'Europe, derrière la tour Ostankino à Moscou culminant à 337 mètres. La hauteur de la tour a été plusieurs fois augmentée par l’installation de nombreuses antennes. Utilisée dans le passé pour de nombreuses expériences scientifiques, elle sert aujourd’hui d’émetteur de programmes radiophoniques et télévisés.

Contestée par certains à l'origine, la tour Eiffel fut d'abord, à l'occasion de l'exposition universelle de 1889, la vitrine du savoir-faire technique français. Plébiscitée par le public dès sa présentation à l'exposition, elle a accueilli plus de 200 millions de visiteurs depuis son inauguration. Sa taille exceptionnelle et sa silhouette immédiatement reconnaissable en ont fait un emblème de Paris.

Imaginée par Maurice Koechlin et Émile Nouguier, respectivement chef du bureau des études et chef du bureau des méthodes d'Eiffel & Cie, la tour Eiffel est conçue pour être le « clou de l'Exposition de 1889 se tenant à Paris. ». Elle salue également le centenaire de la Révolution française. Le premier plan est réalisé en juin 1884 et amélioré par Stephen Sauvestre, l’architecte en chef des projets de l'entreprise, qui lui apporte plus d'esthétique.

Le 1er mai 1886,  le ministre du Commerce et de l'Industrie Édouard Lockroy, fervent défenseur du projet, signe un arrêté qui déclare ouvert « un concours en vue de l’Exposition universelle de 1889 ». Gustave Eiffel remporte ce concours et une convention du 8 janvier 1887 fixe les modalités d'exploitation de l'édifice. Construite en deux ans, deux mois et cinq jours, de 1887 à 1889, par 250 ouvriers, elle est inaugurée, à l'occasion d'une fête de fin de chantier organisée par Gustave Eiffel, le 31 mars 1889. Sa fréquentation s'érode rapidement ; la tour Eiffel ne connaîtra véritablement un succès massif et constant qu'à partir des années 1960, avec l'essor du tourisme international. Elle accueille maintenant plus de six millions de visiteurs chaque année.

Sa hauteur lui a permis de porter le titre de « plus haute structure du monde » jusqu'à la construction en 1930 du Chrysler Building à New York. Située sur le Champ-de-Mars, près de la Seine, dans le 7e arrondissement de Paris, elle est actuellement exploitée par la Société d'exploitation de la tour Eiffel (SETE). Le site, sur lequel travaillent plus de 500 personnes (dont plus de 250 directement employés par la SETE), est ouvert tous les jours de l'année.

La tour Eiffel est inscrite aux monuments historiques depuis le 24 juin 1964 et est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1991, en compagnie d'autres monuments parisiens. (Wikipédia)








https://www.detoursenfrance.fr/portfolios/les-peintres-alpinistes-de-la-tour-eiffel-1821


https://www.lesechos.fr/pme-regions/actualite-pme/la-tour-eiffel-entame-trois-intenses-annees-de-travaux-190695


https://www.unjourdeplusaparis.com/paris-reportage/plus-beaux-tableaux-sur-paris


L’incendie de 1720 

Il était une fois... le grand incendie de Rennes 

En 1720, Rennes est frappée par un tragique et gigantesque incendie qui dévore quasiment la moitié nord de la ville. Une catastrophe qui a conduit les urbanistes et les architectes à réaménager totalement le centre-ville en créant de nouvelles places et des monuments, dont le plus symbolique est l’hôtel de ville. Récit d’un drame qui a dessiné la ville d’aujourd’hui. 

« Une mer de feu » submerge la ville pendant une semaine 

Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1720, la ville dort encore quand le feu prend accidentellement dans une échoppe du centre-ville de Rennes. La légende raconte que le feu serait parti de l’arrière- boutique d’un menuisier de la rue Tristin (l’actuelle rue de l’horloge), à la suite d’un abus de boisson et d’une querelle conjugale... Si des questions persistent sur l’origine de l’étincelle, la suite de l’histoire ne fait pas de doute et a marqué la ville au fer rouge : l’incendie se propage très rapidement, de maison en maison et de toit en toit... 

Les témoignages et récits de l’époque évoquent « une mer de feu » et un spectacle apocalyptique. La panique est telle que les habitants craignent que toute la ville ne parte en fumée. L’intendant décide même d’abattre des maisons pour créer des pare-feux et limiter la propagation des flammes. L’incendie va durer une semaine. Il faudra l’intervention céleste de la pluie bretonne, à partir du 29 décembre, pour qu’il soit enfin maîtrisé, le 30 décembre. 

La catastrophe intervient à la veille de Noël et son ampleur s’explique justement par ce contexte hivernal. « Plusieurs facteurs expliquent la propagation de l’incendie » explique Gilles Brohan animateur de l’architecture et du patrimoine à l’Office de tourisme. « La configuration de la ville, héritage du plan médiéval avec des rues tortueuses, étroites, des maisons en bois construites de manière très rapprochée avec pour certaines un encorbellement. Des avancées au niveau des toits qui ont sans doute facilité le passage du feu. Le contexte hivernal, celui des cycles et des jours, fait qu’on a stocké depuis la fin de l’été des réserves pour passer l’hiver : les greniers sont remplis de bois de chauffage, des fagots ou des bûches, des denrées alimentaires comme du foin pour les chevaux et le bétail. Autant de matériaux qui vont constituer un combustible en grande quantité ». 

Presque la moitié de la ville haute part en fumée 

Côté bilan, c’est la catastrophe : une bonne partie de la ville est partie en fumée. « 945 habitations sont détruites ce qui représente 45% de la surface bâtie, presque la moitié de la ville haute (située au nord de la Vilaine) » raconte Gilles Brohan « Le bilan est extrêmement lourd, on estime que 8000 Rennais se retrouvent sans logis du jour au lendemain ». 33 rues sont détruites, en partie, ou totalement. C’est le chaos et de nombreux habitants ont tout perdu. Seule bonne nouvelle : le nombre de victimes est limité, les historiens s’accordent pour dire que seule une dizaine de personnes a péri pendant la première nuit. 

Certains monuments ont tout de même été épargnés, le feu s’est ainsi arrêté par miracle devant le Parlement de Bretagne et le palais est heureusement préservé. En haut de la rue Le Bastard, l’hôtel de Robien est encore debout alors que tout le reste de la rue est en cendres. Le célèbre beffroi Saint-James de la Place du Champ-Jacquet n’a pas eu cette chance. Il est tombé et avec lui « la Grosse Françoise », la cloche qui sonnait tellement fort qu’on disait qu’elle faisait avorter les femmes. C’était le monument le plus visité par les touristes qui venaient admirer son horloge à automate. 

Toute la ville est à reconstruire d’urgence, c’est le début d’un casse- tête incroyable et d’une reconstruction pleine de rebondissements qui va durer de 1724 à 1760. 

Le casse-tête de la reconstruction 

La reconstruction commence par des procédures à n’en plus finir, tout le monde n’est pas d’accord sur le futur plan de la ville. Entre l’évacuation des décombres, le recensement du bâti et la récupération des matériaux, le chantier s’annonce pharaonique. Très vite, le conseil du Roi décide d’envoyer ses ingénieurs pour épauler les autorités locales. Isaac Robelin, directeur des fortifications de Bretagne, est le premier à s’y coller. « C’est un militaire qui a des atouts pour apporter des réponses à une situation de crise » rappelle Gilles Brohan. « Mais très vite son côté autoritaire va se heurter au maire Rallier du Baty et à ses conseillers ». Ça frotte aussi avec le Parlement car le plan qu’il propose est radical : il veut aller plus loin que la zone incendiée pour désenclaver la partie sud de la ville. Car si la Vilaine a formé une barrière naturelle contre les flammes, les quartiers sud restent insalubres et sujets aux inondations. 

Guidé par l’esprit rationnel des Lumières, Robelin propose de rééquilibrer la ville en installant des lieux de pouvoir de l’autre côté du fleuve. Un projet urbanistique assez visionnaire pour lequel il envisage d’installer le nouveau présidial en vis-à-vis du Parlement, au niveau de l’actuelle esplanade Charles-de-Gaulle afin de créer des perspectives en reliant des quartiers. Si son projet est plutôt bien vu, le coût paraît énorme. Le maire met son veto et écrit au Roi en disant que « par son intransigeance, il a rallumé un incendie encore plus dévastateur ». 

Ça chauffe donc et déjà à l’époque confier la gestion de l’après-incendie à un militaire crée quelques frictions. Robelin est donc invité à aller voir ailleurs... 

L’architecte du Roi est dans la place... 

Pour calmer le jeu, le pouvoir royal envoie son architecte : Jacques Gabriel. Quand il arrive en ville, il abandonne d’emblée l’idée de reconstruire le côté sud et se concentre sur la partie directement touchée par l’incendie. Plus diplomate que son prédécesseur, il sait mettre les formes. La ville est aussi flattée d’avoir l’architecte du roi à son chevet. « Au- delà des biens matériels que le roi pourvoit, c’est une reconnaissance symbolique de la peine des Rennais » estime Gilles Brohan

Gabriel va concevoir son plan autour de deux places : il commence symboliquement par la Place du Parlement. Un bâtiment qui, selon lui, n’a pas la mise en valeur qu’il mérite. 

« Jusqu’à l’incendie, il existait un petit placis, et on devinait la haute silhouette de pierre du Parlement au cœur d’une ville de bois » détaille Gilles Brohan. « Il commence par là aussi pour réaffirmer le pouvoir royal en se servant de la place comme un écrin pour la statue équestre de Louis XIV, initialement prévue pour Nantes ».

Pour la Place du Parlement, Gabriel s’inspire de la Place Vendôme 

Il imagine ainsi une place royale, ordonnancée et calquée sur la Place Vendôme de Paris et inspirée du style de Jules Hardouin-Mansart : « Une grande place typique de l’urbanisme des Lumières. L’analogie se voit dans le choix des matériaux avec du granit et des arcades au rez-de-chaussée et une pierre calcaire pour distinguer les étages supérieurs. On voit l’œil de l’architecte qui joue sur le rappel des matériaux utilisés sur la façade plus ancienne du Parlement pour conserver une continuité de style malgré le siècle d’intervalle ». 

Juste à côté, il crée ce qu’on appelle la Place neuve, l’actuelle place de la mairie et va ouvrir complètement le centre-ville. « Pour les Rennais de l’époque, c’est une révolution. On change la physionomie de la ville par les matériaux employés et surtout avec l’ouverture de la ville. Le nouveau plan orthogonal, avec des îlots qui se coupent à angle droit, forme une ville rationnelle qui tranche avec l’imbrication médiévale ». 

Sur cette place neuve, le projet urbain prévoit des bâtiments publics, un héritage de la Renaissance elle-même inspirée de l’Antiquité. Avec de grandes places centrales, l’architecte s’inspire du forum romain ou de l’agora grecque antiques, il imagine également des placettes intermédiaires entre les quartiers épargnés par le feu et la ville nouvelle qui participent de l’art de vivre à la rennaise encore aujourd’hui. L’incendie devient finalement une opportunité de transformer la ville et la faire changer d’époque. 

L’esprit des Lumières souffle sur la nouvelle Rennes 

La Rennes de l’après-incendie est à peu de chose près celle qu’on connaît aujourd’hui. Avec les nouvelles places, Gabriel fait entrer l’esprit des Lumières dans la ville. Ces aménagements sont pensés pour des cérémonies, mais aussi pour des spectacles et des moments festifs, de rassemblement et de cohésion. 

« Là où Gabriel est habile, c’est dans le couturage entre les anciens quartiers et la ville moderne qu’il fait reconstruire » observe l’animateur du patrimoine. « En plus des deux grandes places centrales, il réalise ainsi des placettes qui participent au plaisir de vivre à Rennes. Une vision urbaine destinée à créer du lien, des espaces de rencontres qui permettent aussi qu’au niveau architectural la rupture soit la plus douce possible. On passe du bois à la pierre sans s’en rendre compte... » 

L’architecte transige aussi sur les matériaux autorisés. Plus question d’imposer des murs de façades en pierre. Gabriel se rend bien compte que ce n’est pas tenable : il n’y a que trois maçons à Rennes contre une flopée d’escaliéteurs. Des charpentiers- menuisiers qui ont l’habitude de travailler le bois abondant pour la construction locale. Il tolère donc finalement le bois sur les cours et dans les coursives. Ce qui permet à tout un corps de métiers de participer à la reconstruction de la ville après avoir vu disparaître leur œuvre sous leurs yeux. Quand la ville achève sa reconstruction, une quarantaine de maçons est installée à Rennes. Suite à l’incendie, les modes de construction changent donc radicalement et vont continuer au XIXème à privilégier la pierre. 

L’hôtel de ville, symbole d’une ville qui renaît de ses cendres 

Le monument symbole de la reconstruction est l’hôtel de ville de Rennes. Une des doléances exprimées par la communauté de ville est que l’architecte imagine une tour de l’horloge pour remplacer l’ancien beffroi parti en fumée. Plutôt que de le construire en plein milieu de la place sur les modèles de ceux du nord de la France, Gabriel l’intègre au nouvel hôtel de ville qu’il implante à l’ouest de la place. 

Face à ce nouvel édifice, il imagine la construction de l’hôtel du commandant en chef. Un bâtiment qui n’est finalement jamais sorti de terre. Un siècle plus tard c’est l’Opéra qui y sera édifié. Ses courbes épouseront celles de l’hôtel de ville dont la première pierre est posée en 1734. C’est un bâtiment original, 3 en 1 : deux pavillons symétriques encadrent la tour de l’horloge. A droite, le présidial (le siège de la Sénéchaussée, équivalent du tribunal d’Instance), à gauche la mairie. « La niche au milieu est destinée à abriter la statue de Louis XV » explique Gilles Brohan. « Le roi représente l’autorité, avec à ses côtés les deux formes de pouvoir local : le pouvoir municipal d’un côté et le pouvoir judiciaire de l’autre ». 

Une symbolique classique mais dans une forme qui l’est beaucoup moins. La forme de bulbe qui coiffe le Beffroi adopte les codes baroques du XVIIIème siècle encore peu présents en France et encore moins en Bretagne. Le chantier est long, très long, le bâtiment est terminé en 1762, mais les travaux intérieurs se poursuivront jusqu’au XXème siècle ! Mais ça valait le coup d’attendre... au XVIIIème siècle l’hôtel de ville de Rennes avec son bulbe figure dans les traités d’architecture parmi les plus remarquables hôtels de ville de France

« Avec ses ailes en clavecin qui relient la tour de l’Horloge aux deux pavillons de chaque extrémité, le regard est conduit naturellement vers la niche de la partie centrale. Le bâtiment est conçu comme un décor qui met en scène le côté ouest de la place ». La forme du monument est directement inspirée de l’Institut de France situé face au Louvre à Paris : le Collège des Quatre nations qui abrite notamment l’Académie française et l’Académie des sciences. Le nouvel édifice public est donc à la hauteur des prérogatives de Rennes. Le tour de force de l’architecte réside surtout dans la partie centrale dont les ailes incurvées amortissent le raccrochement à la tour de l’horloge. C’est encore une fois de la haute-couture signée de l’architecte du Roi. 

« A Rennes, rien ne prend, sauf le feu » 

Seuls des accidents comme l’incendie donnent l’opportunité de refaire à ce point un plan de ville. Le feu a tout de même laissé des traces profondes et ancré des peurs. Après 1720, les niches à la Vierge se multiplient sur les façades des immeubles pour se protéger de nouveaux incendies. Au Thabor, on créé l’étang de l’enfer pour avoir une réserve d’eau sur le point le plus haut de la ville. Partout on creuse des puits, on s’arme de seaux qui avaient cruellement manqué pendant la nuit tragique de 1720. Un corps de sapeurs-pompiers volontaires est même mis en place. 

« La copropriété est née à Rennes » suite à l’incendie 

La mémoire de l’incendie traverse les générations à travers des gwerz, les chants bretons traditionnels qu’on raconte à la veillée. Le dicton populaire « A Rennes rien ne prend sauf le feu » fait long feu, il sera même repris par Monseigneur Brossays Saint-Marc un siècle plus tard. Comme toute catastrophe l’appropriation populaire permet de se libérer du traumatisme. Mais le feu a aussi modifié la société rennaise en profondeur. La copropriété va s’y développer, ainsi qu’une mixité sociale plus forte qu’auparavant. 

« La copropriété est née à Rennes à la suite de l’incendie et avec la reconstruction. On est passé d’un habitat privé individuel à des bâtiments collectifs où on va loger plus de personnes. Les propriétaires ont été forcés de se regrouper pour concevoir une ville moderne. ». 

Un tournant et une histoire de résilience 

La reconstruction a mixé les populations à grande échelle, comme jamais vu auparavant. La densification du centre s’accompagne en effet d’un paradoxe : on gagne de la surface publique avec les places, mais on crée 550 logements de plus en faisant des immeubles plus hauts que les maisons à pans-de-bois. Les matériaux et le plan des immeubles permettent une élévation supplémentaire indispensable pour reloger les sinistrés. Toute l’habileté de l’architecte consiste à jouer sur la topographie et harmoniser la hauteur des immeubles, jusqu’au lit de la Vilaine. 

Au-delà de sa dimension tragique, l’incendie de Rennes a donc redistribué les cartes à tous les niveaux : au niveau architectural, avec de nouveaux bâtiments, de nouveaux matériaux et de nouvelles places pour se rencontrer ; au niveau sociétal, l’urgence immobilière a poussé les propriétaires à s’allier pour pouvoir rester dans le centre-ville, elle a mixé aussi un peu plus les populations. 1720 est un tournant pour la ville, une histoire de résilience qui montre que les drames sont aussi des opportunités pour changer d’époque et de modèle. 

Cet épisode de l’histoire rennaise a laissé une autre trace, plus poétique, pour se souvenir du drame. Place de Coëtquen, là où le feu s’est arrêté à proximité du Parlement, une fontaine a pris place en 1993. Une œuvre du plasticien italien Claudio Parmiggiani, une tête de muse endormie posée sur l’onde. La sculpture représente Hygie, déesse grecque de la santé et de l’hygiène, reposant sur l’eau, le seul remède qui vaille face au feu... 


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