GODARD, PROCESSUS DE CRÉATION

50’S - 60’S —

Avec les inquiétudes et les bouleversements que la guerre fait naître dans tous les foyers, elle conduit la famille de Gabriel Godard à Pontivy. Quelques mois plus tard, elle s’installe dans la Sarthe, où le jeune garçon, qui a sept ans, découvre la vie de la campagne et ses humbles tâches, le lavoir, la cueillette des fruits, le ramassage du bois, qui plus tard fourniront les thèmes de base de nombreuses compositions.
Puis, en 1946, Gabriel retrouve son pays natal, Delouze, dont il n’a aucun souvenir, car il l’a quitté à l’âge de six mois. Le plateau vallonné où s’étagent les cultures de blé, de maïs et de colza, les rives boisées de l’ornait, une rivière discrète aux eaux sombres, proches de la maison où il a vu le jour, sont le cadre de longues promenades dont le souvenir donnera naissance aux alignements d’arbres qu’on retrouvera dans de nombreux tableaux. Mais il ne peut prévoir la place que prendra cet environnement dans l’œuvre qu’il réalisera un jour.
Il n’a, en effet, que seize ans. Et la peinture deviendra le véhicule privilégié de ses aspirations. Il s’y consacrera avec passion, sacrifiant tout à un art qui deviendra la seule préoccupation de sa vie, au détriment de ce qui, jusqu’ici avait été pour lui la source de joies profondes : la musique et la poésie.
En 1951, la famille quitte la Lorraine et s’installe dans l’Oise. C’est une année déterminante pour le garçon qui commence à peindre avec une force et une passion qui impressionnent.
Les souvenirs de son enfance lui fournissent les sujets : des femmes tunisiennes dont le regard filtre entre les bords de leur voile, des fellahs drapés dans leurs burnous, des marchés arabes ; et aussi, les paysages de sa vie de tous les jours : l’église de Cauvigny, le jardin de la maison, une cour de ferme voisine. Sobrement construites, ces premières toiles mêlent des bleus, des blancs, des gris et quelques ocres qui dans la timidité des choix laissent entrevoir une sureté de geste et un sens précoce des harmonies.

Avec l’esprit positif qui est un trait de son caractère, le jeune Gabriel perçoit que la peinture est une vocation dévorante et exclusive qui non seulement n’enrichit pas, mais qui impose surtout de grands sacrifices. Il lui faut donc trouver une activité qui lui laisse avec la liberté d’esprit, une certaine disponibilité de temps qu’il consacrera à son art.


Cette activité, il la trouvera au Régiment de Sapeurs Pompiers de Paris. Le service qu’il assure à la Caserne Champerret, où lui sont confiées des tâches administratives, lui permet d’organiser sa vie et de consacrer ses temps de repos à la peinture.
Dans son minuscule atelier, il peint avec une véritable frénésie. « Comme un fou » déclare-t-il lui-même. Ne dormant que cinq heures par nuit, il lui arrive de faire cinq ou six toiles en une journée. Ce qui l’inquiète, c’est de ne pas trouver une homogénéité, une continuité dans ce qu’il produit. Aussi, se fixe-t-il une ligne de conduite dont il s’efforcera de ne jamais s’écarter : rechercher l’essentiel.
Il reste ainsi sept années au Corps des Sapeurs Pompiers de Paris, durant lesquelles sans avoir recours à aucun conseil, il fait lui-même l’acquisition de son métier. Peu sensible aux influences, il retire néanmoins de ses visites dans les musées et les galeries, des observations qui vont guider sa réflexion. Les peintres qui retiennent surtout son attention sont Cézanne et Gauguin, car il a l’impression de retrouver chez eux quelque chose de son propre tempérament… Il peint alors nus et natures mortes par masses, privilégiant la matière et utilisant des teintes chaudes : bruns, terre d’ombre et d’ocre, de façon presque monochrome. En se référant à son seul jugement, il parvient cependant à maîtriser le trop plein d’idées picturales qui jaillit chaque fois qu’il saisit un pinceau.
Il attire l’attention de la Galerie Romanet dont l’objectif est de posséder la meilleure équipe de jeunes peintres. Elle lui propose un contrat. Mais pas plus que le Prix des Jeunes Espoirs qu’il reçoit l’année suivante dans le cadre de la célèbre Triennale de la Jansonne, elle ne le détourne de ses efforts vers une forme d’expression plus forte et plus purifiée.


Le « Paysage Breton », l’un des tableaux remarqués à l’exposition qu’il présente à la Galerie Carlier, illustre cette période qui de 1957 à 1959 constitue une transition entre les recherches et l’art progressivement épuré qui sera le sien à partir de 1960.
Lorsque Gabriel Godard commence à envoyer des toiles à la la Galerie Findlay, il vient de passer une dizaine d’années à Paris et, pour échapper aux turbulences de la vie parisienne, il s’installe à Angers, la découverte des larges panoramas de l’Anjou l’amène à aérer ses compositions et leur apporte transparence et lumière.
David Findlay, marchand new-yorkais, attentif et compétent qui aime la France et sa peinture, a découvert Gabriel Godard à la Galerie Carlier. Il a été séduit par cette vision neuve et puissante qui ne se réfère à aucune influence directe. Chez Carlier, il prend une dizaine de toiles qu’il présentera l’année suivante à New-York. Elles seront toutes vendues très rapidement. 
Trois ans plus tard, en 1962, David Findlay dont la santé s’est altérée, confie la direction de la galerie à son fils cadet Peter. Une amitié profonde et confiante liera bientôt l’artiste au jeune directeur. Avec le japonais Kimura, le suédois Gustav Bolin et le français Pierre Lesieur, Peter a réuni  au sein de la galerie quatre peintres de qualité dont les écritures sont différentes mais qui travaillent dans le même esprit d’originalité et constituent une sorte de famille pour laquelle n’existe pas de démarcation entre figuration et abstrait.


En 1962, Gabriel Godard entreprend de peindre une oeuvre inspirée par la tragédie d’Oradour-sur-Glane. L’expression de caractère allégorique, représente l’intérieur de l’église détruite en 1944 par les troupes allemandes. La dimension est impressionnante : 5,20 x 2,40. Peter Findlay est enthousiasmé par la puissante gravité du tableau. En raison de son caractère et de son format, il en fera don à l’évêque de New-York, Monseigneur Readon.
De la même façon, lorsque le peintre participe en 1963 au Salon d’Art Sacré organisé par Joseph Pichard, Peter Findlay est saisi par l’évocation du Christ aux mains de ses bourreaux qui représente la première station du Chemin de la Croix, et décide grader les étapes du Calvaire que l’artiste réalisera à raison d’une par an.
Onze stations de ce chemin de croix figurent ainsi dans la collection de la Findlay Galleries. Les trois dernières sont conservées par le peintre, l’ensemble constituant un précieux témoignage de l’évolution de son art.
Lorsque Peter Findlay quitte la galerie en laissant la direction à son frère aîné, David Findlay junior, les rapports se relâcheront puis s’interrompront en 1981. Toutefois, une très belle exposition du peintre sera présentée en 1988 par Lindsay, fille de David Findlay père, qui s’emploiera à assurer à cette manifestation un succès considérable. La peinture de Gabriel Godard est d’ailleurs toujours présente à Madison Avenue.
En 1966, il s’installe à Pornic. Dans un cadre exceptionnel où de l’automne au printemps, il vit une quasi solitude, son art va trouver un peu plus de dépouillement. La mer… L’océan… Le vent…

Michel Maison, 1992



70’S — 
Après une période où la réalité n’apparaît plus du tout dans le tableau, ou seulement par de brèves notations qui échappent le plus souvent au regard, Gabriel Godard va retrouver à partir de 1969 l’utilisation de thèmes. 

Laveuses, repasseuses, commerçantes des marchés, paysannes aux champs effectuant la cueillette des fruits ou le ramassage du bois, femmes de Tunisie, de Provence ou d’Anjou figurent sur la toile dans leurs comportement anonyme et humble, sans qu’aucun de leurs traits ne soient évoqués. 

Au retour d’un voyage au Sénégal en 1976, viennent s’ajouter aux silhouettes des laveuses, paysannes ou marchandes, les hautes statures de femmes africaines. Ce réel toutefois, reste ramené à l’impression colorée qui joue avec de larges surfaces géométriques souvent de tonalité pâle. 

À ces thèmes qui donnent naissance à des œuvres graves d’une grande beauté, auxquelles des rouges vigoureux confèrent parfois chaleur et contraste, viennent bientôt s’ajouter des intérieurs d’atelier.

Le champ s’élargit avec des fenêtres ouvertes sur un jardin, sur une plage ou sur des agglomérats de rochers. Des paysages marins sont aussi l’occasion de faire jaillir des ciels auxquels la lente inflexion des nuages et la densité des bleus donnent une puissance lyrique.


Des panoramas de neige complètent un peu plus tard cet univers raffiné et serein que grâce à la Galerie Vanuxem de Niort, un certain nombre d’amateurs de la région découvriront alors. 

Connu aux États-Unis, Gabriel Godard n’a pas encore trouvé en effet dans l’Ouest de la France où il a choisi de se fixer, le renom qu’il a acquis à Paris et outre Atlantique. 


80'S — 

La Loire s’étire argentée sous le soleil entre les longues grèves de sable que son cours par une lente érosion a effilées. Tout à l’entour, des prairies dont l’herbe épaisse est livrée aux troupeaux et des vignes dont les alignements réguliers frémissent sous le vent léger.
Le peintre est immédiatement séduit par l’ampleur du paysage, modelé jusqu’à l’horizon par les ondulations douces des coteaux. Ce panorama n’est pas très différent de celui que découvre sur l’autre rive, à Saint-Florent-le-Vieil, distant de quelques kilomètres, l’écrivain Julien Gracq. Homme de solitude lui aussi, il a consacré d’admirables pages à ce pays ligérien qui depuis la Renaissance n’a cessé d’inspirer poètes et artistes. 

Un autre élément, la musique, s’introduit parfois dans le processus de création comme un temps de repos. Gabriel Godard trouve dans la guitare et le piano qu’il pratique depuis son enfance à la fois un dérivatif à son travail et un stimulant qui éveille sa sensibilité de peintre. Les deux instruments sont proches de lui, sa guitare près de son chevalet, à la portée de sa main. Il a le sentiment que musique et peinture sont de la même famille et se construisent d’identique manière. 
Cette conception musicale d’un art essentiellement plastique explique probablement la facilité de communication qui s’établit entre les musiciens et Gabriel Godard. C’est ainsi qu’il a eu beaucoup de plaisir à rencontrer le violoniste Ivry Gitlis qui avait exprimé le désir de connaître sa peinture. Des soirées musicales ont lieu parmi ses toiles en Floride, ou bien chez lui avec Marc Soustrot au piano et son frère Bernard, trompettiste. Ou encore Bernard Le Pogam (cor) et Roger Bouillon en improvisation... 
Avec ses rythmes et ses couleurs, Godard est un symphoniste. Tel un compositeur, il habite les silences et interroge sur ses mouvements. La toile se limite au cadre, Godard prolonge la résonance. Marc Soustrot 

Ce lien profond qui l’attache à la musique depuis le plus jeune âge est l’une des facettes d’une riche personnalité qui ne se laisse pas aisément pénétrer. Silencieux mais chaleureux, sensible et cependant doué d’un bel équilibre intellectuel et physique, Gabriel Godard qui aime l’élégance des manières et de l’esprit, n’est lui-même pas très différent de sa peinture ; ce qui n’est pas le fait de tous les artistes. 
Il en a aussi le visage. Le calme intérieur et la fermeté bienveillante de son regard expriment la sérénité qui contribue à donner à ses tableaux une force qui est hardiesse et simplicité grandiose. Depuis son installation au Bernardeau, treize années ont passé, apportant au peintre une maturité accrue et à son œuvre un large rayonnement. Sa personnalité a fondu dans son creuset les expériences et les découvertes rencontrées autour de lui. L’évolution s’est poursuivie, trouvant toujours l’équilibre entre raison et instinct. 

Les thèmes apparaissent plus dépouillés, des paysages, des intérieurs, des fenêtres, quelques groupes de personnages ramenés à des silhouettes drapées de blanc, des forêts. L’arbre découpant verticalement la toile demeure l’un des sujets familiers du peintre qui, à partir de 1988, segmente parfois complètement la composition par une forme de totem ou par une mince bande de couleur dissonante, subtilement ramagée. 

Qu’il s’agisse d’évocations ou de compositions abstraites, tous les sujets, toutes les constructions restent soumis en effet, à une volonté de style qui les enferme dans un contour précis, parfaitement défini avec une rigueur qui exclut cependant rigidité et sécheresse. Imposée à la forme, l’harmonie règne aussi sur la matière qui doit sa finesse au jeu subtil des mélanges. Quant à la couleur, elle atteint un point de raffinement extrême, notamment dans les demi-teintes où s’exprime magnifiquement la maîtrise de Gabriel Godard. 

Les succès obtenus par ses expositions, tant à Milwaukee, Philadelphie, San-Francisco qu’à la David Findlay Galleries de New-York jusqu’en 1982, ont acquis à Gabriel Godard une renommée aux États- Unis qui n’a cessé de se développer. Trois ans plus tard, la Philips Galleries et son directeur Terry Johnson l’accueillent à Palm Beach. Ce retour aux États-Unis s’accompagne d’un triomphal succès. À Houston, autre ville où la peinture française est connue et appréciée, la Phillips Flynt Galleries que dirige Joë Nolan, confirme la réussite de Palm Beach. En 1987, de nouveau à Palm Beach et l’année suivante, il participe à Art-Expo de New-York. 
Gabriel Godard a réalisé également un certain nombre d’expositions à Bruxelles, aux galeries Martin à Nancy, Moyon-Avenard à Nantes, Monique Billot à Annecy, Serge Garnier à Paris, G. Garnier à Amiens, Triade à Barbizon. Rétrospective à Saint-Nazaire et Saint-Jean-de-Monts. 
Michel Maison, 1992 


90’S - années 2000 —

L’artiste est parvenu à bâtir un double espace, résistant et imaginaire, en prise directe sur la matière, mue en un pan de nature rêvée. Une sensation intuitive qui construit, une logique qui organise, pour atteindre la révélation. Réelle et inventive, telle est la navigation créatrice de Gabriel Godard.


Lydia HARAMBOURG, décembre 2001




























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