FESTIVAL D'AVIGNON 2021

 Regards | Par Pablo Vivien-Pillaud | 13 juillet 2021

« Lamenta » : le dialogue impossible entre tradition et danse contemporaine


Le Festival d’Avignon, c’est un festival de théâtre. Mais pas que. Du 5 au 25 juillet, on y pense, on y danse, on y joue, on y crie, on y débat. Mais pour quoi faire ? On est allé voir « Lamenta », un spectacle de danse de Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero à la Cour minérale de l’Université d’Avignon.


Un spectacle vivant est souvent la promesse de résoudre un conflit ou une contradiction. Le simple fait, en ce 12 juillet 2021 après un an et demi de crise sanitaire et alors que les perspectives sont loin d’être réjouissantes, d’assister à une représentation théâtrale relève presque de l’absurde. Les spectateurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : tous participaient à l’exégèse de l’allocution d’Emmanuel Macron survenue quelques heures auparavant à coup de mépris de classe et de culpabilisation des pauvres qui pâtissent d’un inégal accès à la vaccination et plus largement aux soins. 

Verticalité de la danse contemporaine, immanence des danses traditionnelles 

Fort heureusement, le noir qui se fait dans la salle pour signaler le début du spectacle fait taire tout le monde. Neuf corps, jeunes et beaux, entrent sur une scène nue. Des corps de danseurs contemporains qui viennent nous parler de traditions ancestrales grecques. Le papier distribué à l’entrée de la salle nous parle de chants de l’Epire et de la préservation des formes dansées à travers les siècles et l’on voit bien que cette référence est à la genèse du spectacle et qu’il y a une volonté d’instituer une sorte de dialogue entre la tradition et la contemporanéité. 

La question qui se pose alors est la suivante : la réinterprétation d’une tradition par des intelligences extérieures à son essence est-elle possible ? Autrement dit, la réinterprétation d’une tradition séculaire sur une scène de théâtre n’est-elle pas, par définition, une dénaturation qui rend l’exercice nécessairement vain ? Car ce dont Lamenta fait son suc, c’est une esthétisation de la tradition : les deux chorégraphes à l’origine du spectacle l’ont théorisée et l’ont réécrite, ils lui ont donné un schéma, un territoire nouveau. Pis, il y a une promesse de spectaculaire qui jure avec l’horizontalité et l’immanence des danses traditionnelles. 

Traduire la tradition quand il faudrait la vivre 

L’hybridation entre tradition et danse contemporaine n’a pas pris dans Lamenta parce qu’elle a davantage été pensée comme une assimilation : l’écriture dramaturgique n’a fait qu’une bouchée de la ritualité. Et cela tient à un point principal : l’endroit d’où s’exprimaient les danseurs. Cet endroit, c’était la danse contemporaine. Cela se voyait dans la façon dont ils engageaient leurs mouvements, où ils plaçaient leurs intentions : lever un bras lorsque l’on est allé au Conservatoire de danse, ce n’est pas lever un bras comme on nous l’a appris depuis tout petit par nos grands-parents qui le tenaient eux-mêmes de nos grands-parents. De même, la présence d’un artiste sur une scène, qui sait tenir de son regard un public en haleine, n’est pas la même que celle d’un participant d’une fête. 

Vous allez me dire : mais l’équation est donc impossible ! Oui, elle l’est : la reproduction d’un réel exogène et l’importation de la matérialité d’une culture dans un espace clos et aussi codifié qu’un théâtre sont des vanités - qui valent pourtant souvent le coup d’être tentées. Seulement, il ne faut pas croire que « chaque tradition vivante trouve une traduction dans le présent » comme le proposent les chorégraphes. Après ce spectacle, je suis au contraire certain que « chaque tradition vivante est un présent que toute traduction qui ne serait pas une transcendance abimerait. » 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

LES DESSINS D'ENFANTS, UN STATUT À PART

  Par Magali Lesauvage - QDA - 22 juillet 2021  Quasi absents des réserves des musées comme du marché de l’art, les dessins d’enfants sont ...